En
cette rentrée pas franchement désopilante,
avec ces pages pleines de psychopathes et de grands
blessés de la vie, un roman pour rire, pour
commencer. Non que " Le Cosmonaute " prétende
que l'existence soit un champ de roses, mais Philippe
Jaenada (prononcer Jénada), 38 ans, quatre
romans, est un type qui a le chic pour rendre drôle
à peu près tout ce qui ne l'est pas
(pas franchement ou même pas du tout), un as
de la conversion burlesque, qui transforme ses soucis
en scènes d'anthologie, sa vie domestique en
gags épiques. Question de regard (et d'élégance)
: ce clown triste pratique l'autodérision comme
d'autres le yoga ou la vodka, c'est son choix (et
notre délectation). Hector, le narrateur du
" Cosmonaute" (et, on le soupçonne,
doublure de l'auteur), est un type peut-être
pas très glorieux, mais qui fait de son mieux.
Jusqu'à présent, c'est-à-dire
quand commence le roman, il a réussi à
survivre aux tracas de la vie et aux abrutis, à
l'angoisse et à la poisse, grâce à
la méthode du " chameau sauvage"
(titre du premier roman de Jaenada, qui lui a valu
le branché prix de Flore et le littéraire
prix Vialatte). Pour celles qui n'auraient pas suivi,
la technique est aussi simple qu'ingénieuse
: lors de duels, " le chameau sauvage d'Australie
décide lui-même s'il a "gagné"
ou non, en se couchant sur le flanc, sans se soucier
de son adversaire ". La technique a aussi ses
limites : elle ne fonctionne que chameau contre chameau.
Et, le jour où Hector rencontre Pimprenelle,
qui tient plus de la tigresse que de la chamelle,
les ennuis sont de sortie : " Il aura beau s'allonger
serein sur le sol, il se fera déchiqueter quand
même. "
Pimprenelle est une femme à
deux visages, une jolie fille blonde, grande, mince
et drôle dans ses bons jours, une femme maniaque,
possessive et jalouse dans les mauvais. Enceinte,
son caractère se corse jusqu'à flirter
avec l'enragé : elle devient une enceinte imprenable,
même par les sentiments. Et, pourtant, il s'en
donne du mal, Hector. La première partie du
roman, les mésaventures du couple - elle, en
grenade dégoupillée, lui, en bonne pâte
désemparée -, du test de grossesse jusqu'à
l'accouchement, est jubilatoire. Ce n'est pas très
drôle (pour eux), mais, nous, on rit plusieurs
fois par page. A grand renfort de comparaisons loufoques,
de parenthèses hilarantes (et de parenthèses
dans les parenthèses, et ainsi de suite), Jaenada
met en scène un pauvre garçon embarqué
dans une sorte d' " After Hours " obstétrical,
qui voudrait être Tom Cruise mais qui ressemble
plus à Darry Cowl. La deuxième partie
du roman devient drôlement triste, et la vie
d'Hector drôlement dure. Parce que, loin d'être
apaisée par la naissance d'Oscar, Pimprenelle
vire au tyran domestique. Comment vivre avec une cinglée
? Malheureusement, le roman se traîne et se
répète un peu, mais ce n'est pas si
grave parce que, jusqu'au bout, Philippe Jaenada nous
épate et nous émeut . avec son style
tout en apesanteur, ce qui n'est pas si facile avec
un casque et une combinaison de cosmonaute.
©
Olivia de Lamberterie, Elle, 02/09/02