Notre
époque évoquerait-elle un navire en
perdition ? Elle semble, en tout cas, avoir adopté
la devise "les femmes et les enfants d'abord".
Relégués à un rôle plus
modeste, les pères et les maris sont priés
de bien se tenir. Telle semble être l'unique
ambition du héros de Philippe Jaenada, qui
assiste timidement à l'accouchement de son
épouse en cherchant comment se rendre utile.
On n'oubliera pas ce géniteur timide convoqué
pour l'enfantement, patientant dans les couloirs de
la clinique, regardé comme un intrus par le
corps médical et par sa propre épouse,
mais faisant de son mieux en agitant le Brumisateur
d'eau minérale qu'un manuel d'accouchement
(pour papas) lui a conseillé d'acquérir
afin d'asperger le visage de sa compagne au moment
critique.
Le talent burlesque (ce sens du comique dans la banalité
de l'existence) n'est pas très répandu
dans la littérature française qui préfère
des miroirs plus élégants et plus narcissiques.
Voici quelques années, Michel Houellebecq,
dans Extension du domaine de la lutte, démontrait
que l'errance du dépressif dans une entreprise
moderne peut constituer un excellent sujet de comédie
noire. Aujourd’hui, Philippe Jaenada relève
le défi en créant un personnage assez
différent: celui de l’homme écrasé
de tous côtés (professionnellement, il
écrit dans des journaux minables; sentimentalement,
sa femme est une odieuse névrosée obsessionnelle),
mais décidé à se battre en chevalier,
c'est-à-dire à tout supporter sans se
plaindre, quitte à se retrouver dans des situations
parfaitement ridicules.
Le cosmonaute (image du bébé accroché
à son cordon, mais aussi description de la
lévitation où se plonge le jeune père
pour affronter la vie de famille) restera comme une
performance d'écriture. Dans ce roman de 350
pages, Philippe Jaenada se contente de décrire
deux situations. La première partie raconte
la grossesse de Pimprenelle. La seconde énumère
les obsessions de la jeune mère qui transforme
l'appartement en enfer névrotique, où
chaque objet doit être à sa place et
n'en jamais bouger. Sans la moindre monotonie, ces
descriptions entraînent pourtant le lecteur
dans un récit haletant, cocasse, où
l'on éclate parfois de rire tant Jaenada fait
parler l'absurdité des situations quotidiennes,
vécues par un être flegmatique avec "
un léger décalage " (comme dit
Sempé). On verra dans ce roman un symptôme
d'époque (la condition masculine) ; on y discernera
un propos plus éternel (l'incompréhension
de l'homme et de la femme) ; on précisera qu'au-delà
de l'humour il s'agit d'un roman grave (effectivement,
vers la fin, la folie de Pimprenelle, le calvaire
passif du narrateur, le regard affolé de l'enfant
prennent un tour inquiétant, comme si ce livre
cherchait à résoudre une situation inextricable).
Les démêlés du héros avec
son acariâtre épouse constituent d'abord
un époustouflant numéro de duettistes
et l'on applaudit Jaenada pour son génie comique,
l'un des plus convaincants proposés par la
littérature de ces dernières années.
©
Benoït Duteurtre, Paris Match (03/10/02)