Si vous êtes romancier
quadragénaire en attente de succès, que la remise
par Jacques Toubon soi-même d’un prix Alexandre
Vialatte (pourtant mérité) se révèle n’être à votre
égard qu’une piteuse arnaque, qu’en rentrant chez
vous la fixette que fait votre épouse (un peu
nerveuse ce soir-là) sur un téléphone mal raccroché
se termine par un monstrueux "Dégage connard !" aux
allures définitives, surtout ne vous laissez pas
gagner par une brusque envie d’ailleurs. Ou alors ne
passez pas à l’acte. Bix Sabaniego (impulsif sur le
coup) s’y est risqué, en plein hiver et sans
manteau. La suite sera édifiante.
Le nouveau héros de
Philippe Jaenada (ou bien est-ce Jaenada lui-même ?)
pourrait aisément participer de la déprime ambiante,
lui et les épaves héroïques qui font les beaux jours
(les belles nuits tout autant) du Métro Bar, pas
loin du Canal Saint-Martin. À commencer par Jésus,
ses trente bières par jour, sa cinquantaine édentée
et « ses yeux jaune Stella ». Car pour avoir quitté
le havre familial avec pourtant la ferme intention
d’y revenir vite, il va vivre une suite d’aventures
pochtronnes et picaresques de haute tenue.
Poussé (c’est humain
!) par une irrésistible fascination pour les
admiratrices à forte poitrine (celle-là est jeune,
brune, en partance pour New York et répond au nom
énigmatique de Milka Beauvisage), voici Bix d’abord
emberlificoté dans un plan drague assez foireux,
avec pour cadre les salons ouatés du Lutetia. Puis
planté au petit jour, sans rien à boire ni à manger,
dans le minuscule appartement (avec toilettes sur le
palier) d’un pianiste inconnu, avant de s’embarquer
à bord d’une voiture de location pour une course
folle, terminus dans le lit d’un couple échangiste
et monégasque complètement barré. On ne citera pas
ici les épisodes intermédiaires, tous aussi piteux
qu’abracadabrants. Pauvre Madame Muguet, qui attend
son infirmière dans sa grande maison au portail
bleu…
Tout cela pourrait
donc paraître absolument navrant, totalement
foutraque, dangereux même pour certains esprits. Une
apologie déguisée des breuvages alcoolisés flotte en
effet derrière les multiples comptoirs visités (les
personnages ne boivent pas que de l’eau, on l’aura
peut-être compris, et ceci sans vraie modération.)
Mais Philippe Jaenada, inventeur formidable de
situations invraisemblables mais (toutes ?) vécues,
est à la manœuvre de cette dérive (plus ou moins)
contrôlée. Et son style carambolé fait merveille
pour dire un monde légèrement déglingué. Jaenada,
apôtre inspiré de la parenthèse, puis de la
parenthèse dans la parenthèse, demeure sans conteste
l’un des auteurs les plus originaux du moment. Du
coup La Femme et l’ours (le rapport avec une vieille
légende pyrénéenne servant de prétexte au titre
n’est finalement qu’assez lointain, mais qu’importe
l‘à peu près, pourvu qu’on ait l’ivresse) laisse son
lecteur hilare, pantois et rassasié.