L'autre
année paraissait Néfertiti dans
un champ de canne à sucre, le deuxième
roman de Philippe Jaenada. Un livre à l'écriture
électrique, convulsive, zébrée
par des images détonantes, pareilles à
de violentes décharges. Une forte personnalité
d'écrivain à cette occasion se confirmait,
qui s'inscrivait dans ce courant nouveau du roman
français qu'illustrent, ces derniers temps,
Raymond Bozier, Gérard Gavarry ou encore celui
qui a choisi le pseudonyme de Paul Smaïl pour
représenter des êtres dont les extrêmes
singularités de comportement renvoient aux
désordres du monde et à sa violence.
Mais aujourd'hui, Philippe Jaenada a choisi de se
porter sur un autre terrain. Si la fable reste toujours
aussi noire, la manière a changé. D'une
sorte de drame plein de fureur et d'âpreté,
l'on est maintenant passé à un récit
continûment loufoque et décalé.
Avec, en son centre, un personnage qui ne paraît
ne le céder en rien à certaines grandes
figures du cinéma burlesque. Entouré
en l'espèce de comparses à sa mesure.
Un détective privé,
lui-même grand lecteur de polars - une citation
de Dashiell Hammett se trouve d'ailleurs placée
en épigraphe -, raconte la rocambolesque aventure
qui lui est récemment advenue au cours d'une
banale filature. Ce limier dont on découvre
bientôt le caractère à la fois
fantasque et opiniâtre, mais aussi les habitudes
de vie et les manies, notamment un goût immodéré
pour les paris sur les courses de chevaux, s'appelle
en toute simplicité... Philippe Jaenada. Lorsqu'on
se trouve pourvu des évocatrices initiales
P. J. la voie paraît en effet toute tracée.
Le ton du roman est donné. D'ailleurs il ne
s'agit d'abord que de suivre un mari volage, conducteur
de métro. Un jeu d'enfant, qui consiste à
confortablement se caler dans une rame et laisser
défiler les stations, dans un sens puis dans
l'autre. Ce qui donne accessoirement le temps de s'essayer
à quelques considérations de haute portée
philosophique. Par exemple, " Il n'y a pas de
meilleur endroit que le métro pour haïr
l'humanité ". Jusqu'à ce que le
paisible employé de la RATP en même temps
sorte de son tunnel et de sa routine, s'installe au
volant d'une voiture, se dirige vers le périphérique
et s'engage sur l'A6. Les événements
alors se précipitent, propulsant le narrateur
dans une incroyable succession de péripéties
dont il se trouve être à la fois l'acteur
involontaire et le chroniqueur narquois, assez régulièrement
désopilant.
Sur sa route, qui le conduit en moins
d'une semaine d'abord à... Romans - P. J. ne
recule jamais devant le clin d'œil le plus appuyé
- puis en Normandie et enfin à New York, l'on
dénombre bientôt quatre, peut-être
même cinq cadavres : une ultime victime est
abandonnée en piètre état, mais
pas encore morte... La filature de l'époux
infidèle a en effet tourné court sur
un parking d'hôtel, lorsque le narrateur a découvert
un corps défiguré, en ouvrant au passage
une trappe de service. Un détective qui se
respecte, même sous des dehors flemmards et
désinvoltes, possède ce genre de flair
infaillible. L'on en aura quelques autres preuves,
démentant la modestie affichée au début
(" Finalement, les seuls points communs que j'ai
avec le privé qui se joue des échecs
et des mystères de l'existence, c'est d'être
mal rasé et un peu fatigué ").
· cela près, tout de même, que
P. J. ne fonctionne pas vraiment à la manière
d'un Philip Marlowe ou d'un Nestor Burma, encore moins
d'un Holmes ou d'un Poirot. Sa logique emprunte de
si curieux circuits qu'elle désarme, au sens
figuré comme au sens propre. Que faire par
exemple, seul dans une forêt face à un
tueur chargé de vous liquider ? Simplement
lui servir quelques répliques bien senties
revenues d'anciennes lectures tout en baissant son
pantalon. Le professionnel, devant une situation inédite
qui ne cadre pas avec le genre, s'en trouvera opportunément
décontenancé. Ou comment, sous la menace
d'un revolver, dans un ascenseur, avant d'atteindre
le sixième étage qui signifie votre
mort certaine, faire hésiter la main qui vous
braque et retourner la situation en votre faveur ?
Chantonner pour cela quelque chanson à la guimauve,
l'air faussement ailleurs, se regarder dans la glace,
se recoiffer, et mettre à profit la fugitive
perte d'attention qui ne manque jamais de s'ensuivre
pour retourner la situation. P. J. sait de quoi il
parle : " Je suis l'un des plus grands spécialistes
français de la vie en ascenseur. "
La découverte macabre du début
l'a finalement conduit sur la piste d'un trafic international
complètement délirant, à l'exacte
image de ce polar rigolard, qui joue avec les codes
du genre, les bouscule, les détourne et les
retourne. Outre sa culture policière, P. J.
se présente d'ailleurs tout autant comme un
lecteur compulsif de Super Picsou Géant et
ne semble pas dédaigner les petits romans inconsistants
de Virginie Despentes. Un cas atypique, en somme.
Quand il doit passer chez le coiffeur, la séance
ne dure pas moins de quatre heures... Toutes les stratégies
de ses confrères sérieux, chargés
de remettre un peu d'ordre dans les débordements
de l'humanité, se trouvent semblablement invalidées,
tournées en dérision, par ce nouveau
Huron, façon début de siècle.
L'on se rappelle alors la citation liminaire de Dashiell
Hammett, " Il n'est pas toujours facile de savoir
ce qu'il faut faire ". Et l'on perçoit
bien la démarche d'esprit, face à ceux
qui aujourd'hui voudraient faire dire et signifier
au polar, trop souvent enkysté dans ses codes
et ses indigences d'écriture, plus que celui-ci
ne peut. La leçon est enlevée, drôle,
et finalement fort bienvenue.
Jean-Claude
Lebrun, L'Humanité (09/04/2001)