Philippe
Jaenada est sans doute l'écrivain le moins
branché du moment. Il aime sa fiancée,
les bars et les hippodromes et sort aujourd'hui son
troisième roman. L'occasion, pour lui, de nous
emmener aux courses à Vincennes.
En ce jeudi 28 décembre, il ne fait pas beau,
il ne fait pas chaud, et on se les pèle au
milieu du bois de Vincennes. Un petit pas de côté
dans une vie où l'on est libre de faire ce
que l'on veut mais où, finalement, on fait
toujours la même chose. L'écrivain Philippe
Jaenada prend souvent la liberté d'aller aux
courses. En semaine, comme ça. Une passion
saugrenue qu'il cultive comme d'autres un carnet d'adresses
ou un champ de patates. Les turfistes qui nous entourent
arborent des blousons barrés de marques improbables.
Des chauffeurs de taxi et d'autres gens aux sources
de revenu moins assises parient quelques francs dans
l'espoir de se coucher en en possédant quelques
centaines de plus. « Autrefois, quand on avait
le tiercé dans l'ordre, ça faisait une
grosse somme mais, depuis l'apparition du Loto, les
gains sont minuscules, constate Jaenada. Avant, on
prenait l'argent de ceux qui jouaient les numéros
sans rien y connaître. Aujourd'hui, on ne joue
plus qu'entre turfistes. C'est même plus vraiment
pour l'argent… » Sur l'hippodrome de Vincennes,
il n'y a pas foule. La première course ne nous
a pas attendus. Jaenada m'explique les rudiments.
En fait, c'est comme jouer aux courses dans un troquet,
mais dans un hippodrome. On parie sur le 11 placé.
La deuxième course invalide immédiatement
son diagnostic. 100 FF en devienne 500… Une
lueur d'avidité éclaire sa pupille.
On échafaude des stratégies : trois
coups comme celui-là et la barre des 10 000
FF est enfoncée. On ne veut plus rentrer dans
le bâtiment 70's en forme de baleine, préférant
rester là, à observer les chevaux qui
s'échauffent. Un habitué fait un signe,
le jockey lui répond d'un hochement de tête.
« Celui-là, c'est même pas la peine
», nous signale l'écrivain. On n'avait
rien vu. Ou plutôt si : des chevaux alezan,
trottant, en sueur, des jockeys à l'embonpoint
naissant suspendus dans de petites nacelles à
roues de vélo. Sous notre regard de novice,
ils trottinent tous à la même allure.
«
Va au bout, petit ! »
«
En plus du tiercé, ils ont créé
le pari jumelé, le trio, le quarté,
le quinté… Les courses, c'est comme les
livres : moins ça marche, plus il sort de nouveautés.
C'est un cercle vicieux », enchaîne Philippe.
Je rejoue le 11. La chance du débutant m'abandonne
déjà. La passion des courses ne s'apprend
pas en un jour. « J'avais 14 ans quand ma mère
m'a emmené aux courses à Evry, à
cinq kilomètres de la maison, ça nous
faisait voir de la verdure, des animaux impressionnants
et des jockeys de toutes les couleurs. Après,
j'y suis retourné avec des copains. On demandait
aux adultes de poinçonner les tickets pour
nous… » L'hippodrome d'Evry a fermé,
mais le virus ne l'a plus lâché, comme
il l'explique dans la Grande à bouche molle,
son nouveau roman : « Depuis que j'ai découvert
des centaines de types dans cet espace vaste mais
clos se pencher comme des savants consciencieux sur
des journaux sans images, tourner fébrilement
les pages, noter dessus des numéros et des
symboles étranges (…), se diriger vers
la piste du pas solennel de celui qui remet maintenant
sa vie entre les mains de Dieu, regarder la course
en fronçant les sourcils et en serrant les
poings, en sautant sur place, en criant des choses
comme "Va au bout, petit !" ou "Envoie
maintenant !" (…), je me suis promis d'apprendre
les règles et d'essayer moi aussi de trouver
la solution — sept à huit fois par jour,
sept jours par semaine. » En fait, Jaenada préfère
Auteuil ou Longchamp à Vincennes. Le galop,
plat ou obstacles, peu importe… L'été,
les femmes mettent des chapeaux, il y emmène
sa fiancée. Mais aujourd'hui, ça caille
et on est mieux à l'intérieur. Une vieille
femme se penche et ramasse un ticket. « Elle
fait ça toute la journée. Chaque soir,
elle pointe les tickets gagnants jetés par
erreur. Une décision des commissaires, une
confusion… Elle ramasse au minimum mille balles
par après-midi. » Elle fait quelques
pas vers un autre ticket. Se penche. Jaenada, joue.
Je le suis. L'après-midi s'écoule au
rythme des Kronenbourg. Il fait des remarques amusantes
sur les gens et les choses. J'oublie de les noter.
Un
privé à Babylone
Dans
La Grande à bouche molle, un polar
joufflu qui se déroule principalement sur les
autoroutes, son héros, qui s'appelle aussi
Philippe Jaenada, est un peu comme lui. Grâce
à son compte chez JennyCourse, il parie depuis
des cabines téléphoniques à travers
la France et le monde. « C'est en lisant Un
privé à Babylone de Richard Brautigan
que je me suis dit que c'était possible. On
peut projeter son héros dans n'importe quelle
situation policière sans s'astreindre à
échafauder une architecture sophistiquée.
D'ailleurs, si les gens achètent mon livre
pour lire un polar, ils vont être déçus.
C'est un polar navrant. Mon héros est comme
moi : il connaît son bar, son quartier, les
courses. Quand il arrive en province, il est paumé,
il va dans la boîte la plus pathétique,
dort dans des hôtels impersonnels. C'est un
piètre détective, la mécanique
policière lui échappe. » En lisant
la Grande à bouche molle, on a pensé
à l'Antoine Doinel de Baisers volés,
si peu fait pour le métier de détective.
On a imaginé Jaenada, avec ses Kickers et sa
besace à carreaux, lancé sur les routes
de France à la poursuite d'un gang de trafiquants
de cerveaux. L'image n'est pas nette. Les pugilats
demeurent approximatifs. Les impressions de stations-service
sont plus crédibles. Car Jaenada est avant
tout un écrivain comique qui sait faire ressortir
l'absurde de nos vies sédentaires.
Ex-futur
pilote d'avion
Dans
le snack du premier étage de l'hippodrome,
il déroule le film de sa vie d'un ton bonhomme.
« Les courses, c'est un peu comme les maths.
T'as un certain nombre de données : le terrain,
les performances précédentes des chevaux,
les jockeys… Et il faut résoudre l'équation.
A l'école donc, j'étais bon en maths.
Résultat, je me suis retrouvé en fac
de maths à me demander à quoi ça
pouvait servir. Pilote d'avion ? J'ai arrêté
pour faire une école d'audiovisuel mais ça
ne m'a pas plu. Et je suis devenu la première
opératrice de Minitel rose. C'est là
que j'ai découvert le pouvoir des mots. Il
suffisait d'écrire trois conneries pour faire
bander le mec au bout du fil. J'allais pas bien, alors
je me suis enfermé un an chez moi, sans projet
précis. C'est là qu'un copain du Minitel
m'a branché sur l'Autre Journal. J'écrivais
ce que je voulais. Jérôme Lindon, des
éditions de Minuit, a lu une de mes nouvelles
sur un mariage et m'a demandé d'en faire un
roman. Un an après, il m'explique qu'on ne
faisait pas un roman avec une idée de nouvelle.
Mais bon, ça m'a montré que c'était
possible. Après, j'ai traduit des livres pour
la collection J'ai lu. Le problème, c'est que
je ne parlais pas très bien anglais, Alors
j'inventais un peu. J'avais peur que ça se
voit parce que mes manuscrits étaient beaucoup
plus longs que les romans que je traduisais. »
En fait, Philippe Jaenada est un peu comme ces chevaux
qui ne sortent pas d'une écurie prestigieuse.
Il a dû faire ses preuves sur de petits hippodromes
de province avant de tenter le banco à Longchamp.
Il a beaucoup de manuscrits derrière lui. Du
coup, il calibre une intrigue sans avoir recours au
dopage. Fait sa course à son rythme. Calcule
son attaque. Ne se porte en tête que dans la
dernière ligne droite et emporte la décision.
Ce qui est frappant, c'est qu'il écrit comme
on pense. Une idée en chasse une autre, une
parenthèse s'ouvre au sein d'une autre parenthèse,
les phrases rebondissent plus qu'elles ne s'achèvent,
les blagues sans chute s'enchaînent aux chutes
sans blague, ses chapitres s'intitulent « Adieu
mon boulet » ou « Un mercredi à
Reims ». On ne saurait pas vraiment dire pourquoi
c'est drôle. Mais c'est drôle. Un peu
comme une blague d'Edouard Baer ou un sketch des Monty
Python. Dans un monde où tout le monde s'époumone
à essayer de faire des trucs géniaux,
Philippe Jaenada se contente d'écrire des livres
biens. D'un style léger, aérien, qui
tranche avec le physique du mec face à moi,
montagne en manteau noir qui jette un œil de
connaisseur sur l'écran au départ de
la huitième course.
La
secte des turfistes bibliophiles
Les
tickets perdants sont balayés, nous marchons
vers la sortie. D'ailleurs, Jaenada est un écrivain
qui marche bien : quinze mille personnes ont acheté
son premier roman, le Chameau sauvage (Prix de Flore
1997). Sans devenir aussi médiatique que Virginie
Despentes ou Guillaume Dustan, il vend pourtant autant
qu'eux. Public d'habitués ? Secte de turfistes
bibliophiles qui le poussent secrètement ?
Vingt mille autres lecteurs se sont jetés sur
l'édition de poche. Le livre va être
adapté au cinéma avec Gad Elmaleh dans
le rôle principal. Son deuxième roman,
Nefertiti dans un champ de cannes à sucre,
a confirmé son succès, lui procurant
des avances confortables. Pour chacun d'entre eux,
il s'enferme trois mois dans une maison de Veule-les-Roses,
riante bourgade de la Normandie pluvieuse : «
Le premier mois, je suis content, ça avance
bien. Le second, c'est l'enfer. Et le troisième,
faut finir, alors je finis. » Avec son troisième
roman, il a voulu changer de registre. Sortir de l'autofiction
autocentrée, autoréférencée.
En partie à cause des gens qui lui écrivent
pour lui dire qu'ils sont comme lui, qu'ils aimeraient
le rencontrer. Il ne se voit ni en gourou, ni en confident,
il aime toujours les bars, sa fiancée et les
courses de chevaux. Un soir par semaine, il va rajouter
des blagues dans les articles de Voici. Le reste du
temps, il prend quelques notes, se laisse vivre. Comme
un écrivain qui fait son métier.
©
Jacques Braunstein, Tecknikart n°49, 02/2001