Et
pourtant l'explosion de violence finale, lorsque Jaenada
doit se tirer hors du champ de portée du flingue
de la grande, n'est pas une mouche minuscule …
L'explosion en question est bien douce, juste un petit
coup de genou dont il tire une satisfaction sur l'instant,
mais qui lui fait réaliser ensuite que la situation
dans laquelle il s'est fourré est complètement
grotesque. Toute cette aventure, tous ces périples,
tout ça pour un misérable coup de genou
et un sourire déformé de la grande dans
l'ascenseur…La bouche molle, qui crée
une attente chez le lecteur au cours de l'histoire
(où est-elle ? qui est-elle ? que fait-elle
?), c'est un symbole de vie, de sensibilité,
de sensualité, mais aussi des aboutissements
dérisoires…
Histoire
policière qui avorte : Et on tuera tous les
affreux de Boris Vian vous a influencé ?
Lorsque je me suis intéressé de près
à la littérature, vers vingt ans, j'ai
effectivement commencé par Boris Vian, qui
a sans aucun doute infléchi les directions
que j'ai empruntées. Ici, c'est surtout Un
privé à Babylone de Richard Brautigan
dont je me suis inspiré. J'ai relu beaucoup
de polars parce que c'est ce que je comptais faire
pour ce roman. Néfertiti dans un champs de
canne à sucre, c'était très lourd
à porter, très intime, et je souhaitais
faire quelque chose de plus léger, de plus
reposant.
L'issue
de votre roman est totalement surréaliste,
on ne savait pas où on allait en commençant
la lecture et on ne le sait toujours pas à
la fin. Le saviez-vous vous-même?
Je savais pertinemment en commençant le roman
que je ne possédais pas les capacités
de construire un roman policier, alambiqué,
parfaitement structuré et aux dénouements
spectaculaires, inattendus, formidablement complexes.
Ce qui m'importait n'était pas la résolution
de l'énigme. De plus, dans les polars, le moment
qu'on attend le plus c'est justement la résolution,
le coup de théâtre, mais c'est tellement
court, tellement rapide ! La jouissance de savoir
enfin est si brève…
Alors
vous préférez frustrer le lecteur dans
son désir de résolution plutôt
que lui donner un plaisir qui vous semble trop éphémère…
C'est vrai que certains ont été déçus
par ce faux dénouement. Un producteur de cinéma
m'avait même contacté, après avoir
lu la moitié du bouquin, pour en acheter les
droits. Nous avons pris rendez-vous, et une semaine
après, lors de l'entrevue, il me dit consterné
que c'est la cata, que la fin doit être réécrite…
Ce que j'ai refusé de faire bien entendu.
Alors
quelle leçon de cette aventure ?
Pas de leçon. Jaenada n'a rien appris. Assimiler
la vie à une école, c'est trop simple
! Trop académique ! Il arrive bien souvent
que les événements auxquels nous sommes
confrontés ne donnent pas de leçon particulière.
Rien n'a changé, et c'est aussi ce qui, à
mon sens, fait la beauté de la vie : tout ne
sert pas. Jaenada se retrouve sous la pluie, errant
et la vision un peu brouillée sur la rue qui
l'entoure, où il croit reconnaître les
personnes qui ont compté au cours de son aventure.
La seule chose qui s'est transformée est probablement
le regard qu'il porte sur les gens. Un regard moins
fade qu'au début, plus attentif à la
foule, qui lui paraît désormais plus
touchante, plus émouvante. Jaenada se découvre
une forme d'amour pour l'humanité, et peut
être aussi un certain courage. Mais ce nouveau
regard sur les gens n'est pas forcément utile.
Alors
que rapporte-t-il de cette aventure ?
Une robe rayée new-yorkaise. Pour sa fiancée.
Pour Anne-Catherine. Elle l'a, d'ailleurs ! Mais on
l'a achetée ensembles… Jaenada a tout
laissé en route, tout jeté –papiers,
agenda, photos – mais rapporte cette petite
robe…
Jaenada,
c'est vous ?
C'est moi Philippe Jaenada. Tout dans ce livre, excepté
les meurtres et les bagarres –faut préciser
! - est autobiographique. Ce qu'il ressent, la loose,
le manque d'intuition et de confiance en soi, les
lieux décrits, ses phobies et ses passions,
tout ça c'est moi. Clin d'œil avec mon
premier roman, Le chameau sauvage, qui est
un peu un auto-portrait.
Et
ce doute permanent sur votre intelligence ?
Mes études. De maths. Je résonne en
équations en permanence, je me pose trop de
questions, surtout j'aligne trop d'inconnues au milieu
des si et seulement si de mes problèmes. Ma
démarche est analytique à outrance,
ne pas faire bien m'obsède et me paralyse et
donc je finis par démultiplier mes chances
de faire mal.
Jaenada
: un grand timide ?
J'ai vraiment vécu certaines scènes
de timidité décrites dans le roman.
J'ai joué cet arbre au théâtre,
j'ai fui le lever de rideau à Cannes aux côtés
de Depardieu, j'ai dû faire consciencieusement
un speech devant une salle vide et une pauvre femme
à la bouche grande ouverte…
Vous
êtes aussi victime de " coursophilie "
?
Lui oui ! Je suis un grand fan de courses de chevaux,
et c'est très significatif : Jaenada se laisse
entraîner au rythme de la vie comme on se fait
entraîner par le suspense d'une course. Pas
très courageux, mais suffisamment téméraire
pour suivre un courant parfois rapide. Enfin il se
fait tirer plutôt… Le monde des courses
est un peu comme le monde à une échelle
réduite : le mensonge et la vanité y
règnent, on fonde tout sur des espoirs qui
menacent de s'effondrer à chaque instant, on
est constamment sur un fil rouge. L'illusion nous
entraîne dans ses courses, mais des courses
vers quoi, pour quoi ? Pas de réponse.
Les
descriptions moqueuses de l'agence de détectives
Déclic ?
Je voulais offrir aux lecteurs quelques stéréotypes
marrants des romans policiers des années quarante.
Le
choix des lieux ?
Trois pôles reviennent en permanence dans mes
livres : Paris, Veules-les-Roses et New-York. Trois
points de repères de mon univers. J'ai envie
de faire de mes livres des contes, avec cette dimension
très visuelle, imagée. Paris pour le
cocon connu de mes personnages, le lieu rassurant
et où commence l'aventure. New York pour le
moment effrayant et paumé. Veules-les-Roses,
c'est plutôt un clin d'œil : c'est l'endroit
tranquille où je me retire pour écrire.
Et puis je ne voyage pas beaucoup, donc faut compenser
!
Jaenada
est un peu maso : tyrannisé par son patron,
par sa fiancée, par son boulet auto-stoppeur…
Vous n'avez pas trop souffert d'avoir été
si bien accueilli par la critique littéraire
de cette rentrée ?
Maso, ah bon… Tout ce qui paraît dans
la presse à mon sujet me fait plaisir et me
rassure, que ce soit flatteur ou que ça me
descende. Ce qui m'est insupportable, c'est le silence.