Philippe
Jaenada raffole des personnages déprimés.
Le destin cahoteux du quadragénaire toqué
est son terrain de jeu favori. Pourquoi ? Probablement
parce que les gens les plus drôles sont souvent
les plus désespérés.
Dans Vie et mort de la jeune fille blonde, Philippe
Jaenada creuse une fois encore le sillon de l'autodérision
et de la tendresse rugueuse, à travers les
déboires d'un narrateur désabusé
qui cherche toujours ce qui «cloche» dans
sa vie cafardeuse.
«Il» n'a pas de nom. Sans doute a-t-il
un passé, mais l'alcool et l'amertume l'ont
effacé. Vide au milieu du vide, c'est un marcheur
sans substance dans un univers sans charme. A 39 ans,
il a gardé l'état d'esprit de ses 20
ans, et vit au coeur d'un monde de paraître
qui ne l'amuse même plus.
Pour tromper l'ennui, notre héros anonyme dîne
deux ou trois fois par semaine chez Paul et Alice
Muratti, les seules personnes «qui lui donnent
l'impression de vivre des choses étranges».
En effet, chez ces gens-là, on fait vraiment
n'importe quoi.
Un soir, après quelques whiskys et le traditionnel
«duel de baffes» (principe du jeu : de
plus en plus fort, gifler l'adversaire jusqu'à
ce qu'il déclare forfait), le maître
de maison se lance dans le récit des dérives
de sa fille, devenue «toxico-pute» à
Marseille. On l'aura compris, on entre ici sur un
terrain où l'absurde marivaude avec la dérision,
l'ironie avec le désespoir. Cela pourrait passer
pour du «déprimisme», si, sous
la plume vivace de l'auteur, ne circulait une sorte
de souffle dévastateur, témoignant,
au contraire, d'un humour compulsif. Du drame plein
de fureur et d'âpreté, l'on est passé
à un récit continûment loufoque
et décalé. Avec, en son centre, un personnage
qui n'a rien à envier à certaines grandes
figures du cinéma burlesque.
Entouré de comparses tout à sa mesure,
notre héros est bouleversé par l'évocation
de cette adolescente triste et hargneuse qui «déteste
la terre et tous ses habitants». Brutalement
projeté vingt-cinq ans en arrière, il
se souvient d'un après-midi passé avec
une jeune fille blonde dans un champ de Carcans-Maubuisson.
Evanoui dans les vapeurs d'alcool, le visage de la
lolita, exquise et dépravée, revit doucement
dans sa mémoire.Elle avait 13 ans et lui 16,
il en est sûr, c'est elle, elle s'appelait Céline
Muratti et lui avait fait découvrir les nectars
et les poisons de la puissance sexuelle. Ses souvenirs
se cristallisent, et, dans le même temps, l'espoir,
un peu frileux, d'un avenir. Alors que l'on sent poindre,
par endroits, une sorte d'autobiographie déguisée,
le narrateur (ou l'auteur ?) semble réaliser
qu'à la lisière de la quarantaine, la
peur ou la mauvaise foi ne sont plus d'aucun recours
:«Maintenant, il faut que je la revoie, sans
arrière-pensées sentimentale ni sexuelle,
juste pour concrétiser cette présence,
encore, de ma jeunesse, et continuer avec.»
La vie est bizarre, on dira ce qu'on voudra.
Parti d'un souvenir lumineux à l'ombre d'une
jeune fille (blonde) en fleur, il se retrouvait, un
battement de paupière plus tard, assis sur
le dessus de lit olivâtre d'un hôtel bon
marché de Marseille, à quelques rues
miteuses de la petite blonde, aujourd'hui terne et
démolie ; de l'acide dans les veines et de
la boue dans le cœur. Bien sûr, la scène
est dramatique, et le destin du héros tout
autant. Mais Jeanada sait jouer de l'union, si tentante,
du tragique et du comique. Son écriture déchire
les codes habituels des romans où le pathos
est sacro-saint. Irrésistiblement, le désespoir
se confond en éclats de rire, et le deuxième
degré s'impose en maître. Dans Vie et
mort de la jeune fille blonde, Jaenada su mettre en
mots les doutes, les peurs et les dérives de
ceux à qui il n'arrive presque rien, c'est-à-dire
presque tout. Tout dans l'air de ce temps, ses personnages
un peu débraillés, son écriture
pleine de tics, et surtout son usage, très
personnel, de la parenthèse, confirment sa
facilité à rire, de lui-même et
de ses personnages, ce qui n'est pas chose facile.
En somme, un tempérament littéraire
à la Bukowski, avec la malice en plus...
©
Marine de Tilly, Le Figaro Littéraire
(26/08/04)