Le
cinquième roman de Philippe Jaenada vient confirmer
la singularité d’un style qui use de
la dérision et du détachement d’apparence
pour habiller une belle dose d’amertume. Car
aujourd’hui le mal-être, le désaccord
avec soi-même ne s’exhalent plus à
la façon lyrique et démonstrative, parfois
d’une insupportable complaisance, des romantiques.
Plus de grandes envolées : le coeur et les
larmes ne s’exposent plus, les sentiments se
veulent discrets, contenus, quand ils osent encore
timidement percer. Auparavant la litote classique
les avait comprimés à l’extrême,
en même temps qu’elle en suggérait
l’intensité et la violence. Désormais,
c’est la constance dans l’affectation
d’impassibilité qui en révèle
le degré d’ébullition. Dans cet
art, dont le grand précurseur reste J. D. Salinger,
avec son Attrape-cœur, Philippe Jaenada s’illustre
décidément comme l’un des tout
meilleurs.
Celui
qui raconte se présente comme un quadragénaire
célibataire. On découvre à la
fin, dans une lettre envoyée par une ancienne
institutrice dont il fut l’élève,
à Morsang-sur-Orge, qu’il s’agit
de l’auteur lui-même. Quoi qu’il
en soit, on a eu vite fait d’identifier la manière
de Philippe Jaenada, de reconnaître son flegme
pince-sans-rire. Le voici en effet au début
invité dans une soirée particulière.
L’occasion pour lui de tromper l’ennui
qui paraît le ronger, de se donner un divertissement
de quelques heures. Dans une villa du XIVe arrondissement,
un couple de vieux mondains reçoit une petite
société hétéroclite, mais
très snob. La soirée commence par un
jeu sado-maso de claques entre des paires tirées
au sort, se poursuit par une compétition sans
équivoque, où les femmes doivent résister
aux genoux placés entre leurs jambes et qui
tentent de les écarter, et s’achève
dans une ambiance triste d’imitation d’orgie
romaine. Sur tout cela, le narrateur porte le regard
gentiment ironique d’un acteur blasé,
qui mesure l’inanité de la scène
à laquelle il est en train de participer. Mais
subitement, dans cette ambiance qui ne fait qu’ajouter
à sa propre dépression, il entend prononcer
en association un prénom féminin, celui
de la fille de la maison partie vers d’autres
cieux, et le nom d’une localité côtière,
où lui-même avait passé un été,
à l’âge de seize ans. Et des souvenirs
lui reviennent, vieux d’un quart de siècle,
mais d’une netteté stupéfiante,
presque anormale. Une vivacité apparaît
alors, qui tranche sur le ton alangui du récit
de la soirée décadente.
Cela
s’était passé dans un champ, avec
une adolescente blonde, passablement experte, prénommée
Céline. Celle dont il vient justement d’être
question, en termes de déploration : elle est
aujourd’hui tombée dans la drogue, la
prostitution et la maladie. Cet après-midi-là,
le narrateur éberlué avait pu bénéficier
d’un cours complet de gymnastique sexuelle.
Ou, plutôt, s’était prêté
à une sorte de performance rigoureusement ordonnée
et chronométrée, qu’il évoque
en des pages irrésistibles : un scénario
saccadé de film comique muet, dans lequel il
joue l’ahuri de service manipulé par
une frénétique insatiable et. insensible.
Le sexe, en même temps dans tous ses états
et sa grande misère, entre deux jeunes êtres
également voués à l’ennui.
Sous la scène de genre perce une chronique
du temps, ainsi que dans chaque livre de Philippe
Jaenada. Avec, à la fin, cet aveu qui dit l’essentiel
: " Me souvenir de tout, même de ce que
je n’ai pas vécu. " Puisqu’il
s’agit, pour rendre la vie supportable et pouvoir
" continuer ", d’attribuer à
celle-ci des contours et une épaisseur qu’elle
ne semble d’abord pas posséder. Sinon
de la sublimer, du moins de la métamorphoser.
Ce
à quoi s’emploie précisément
l’écrivain, qui glisse entre lui-même
et le monde le filtre discret d’un humour tendre,
qui énonce en souriant la solitude et l’angoisse,
qui oppose ses inventions au marasme alentour. Qui
ne veut plus garder que l’image d’une
jeune fille blonde dans un champ. Est-il d’ailleurs
bien certain que l’entreprenante partenaire
d’antan se prénommait Céline ?
Peut-être faut-il, pour vivre, se construire
de beaux mensonges ? Se figurer avoir gardé
le lien intact avec sa jeunesse ? Et, pour cela, recevoir
une lettre d’une institutrice qui ne vous a
pas oublié. Laquelle, un jour, dans le couloir
de l’école, vous avait crié "
Minute, papillon ! ". Formule alors énigmatique,
mais qui vous avait ouvert l’imagination, vous
avait mis dans la posture de la chrysalide en train
de déplier ses ailes. Toujours cette idée
de métamorphose, qui ne cesse décidément
pas de courir au long d’un texte à la
fois léger et grave, futile et tragique. Dans
le lignage du romantisme. La rudesse moderne, l’impassibilité
de façade, l’esprit de dérision
venant par-dessus. Ces oripeaux couleurs du temps,
auxquels Philippe Jaenada donne forme de parfaits
vêtements.
Jean-Claude
Lebrun, L'Humanité (16/09/04)