Après
" Le chameau sauvage " qui le propulsait
dans les meilleures ventes il y a sept ans (déjà),
l’écrivain n’a toujours pas vaincu
sa timidité, ni gagné en insouciance.
Mais l’humour est toujours intact.
Jaenada
ne se déplace jamais sans un sac de sport écossais
(en toile imperméabilisée, précise-t-il),
aussi fonctionnel qu'incongru, comme rescapé
des années 60 ou d'une boutique d'un pays de
l'Est au siècle dernier. Il y transporte un
peu de lui (encore que " lui ", sait-il
très bien qui est-ce ?), des tas de papiers;
et parfois une canette de bière, afin d'entretenir
sa silhouette de nounours placide. Depuis qu'il a
publié, en 1997, "Le chameau sauvage",
Jaeenada est un auteur à la mode génération
quadra, avec ses supporters, ses aficionados; tous
ceux qui aiment sa pudeur sans illusions, sa façon
de s'introspecter avec une minutie hilarante et son
style, cette manière d'ouvrir des parenthèses
interminables comme pour prendre le lecteur à
témoin de la complexité de l'âme
humaine (de celle de l'auteur, particulièrement).
Rien en lui, pourtant, n'est à la mode; il
vit sans téléphone, se fout de son look,
fuit les cénacles de l'édition, voit
parfois un pote avec qui il boit une bière
et ne quitte femme et enfant que pour aller bosser
à "Voici ", où il rédige
les potins. Cette fin d'été, il publie
son cinquième roman, "Vie et mort de la
jeune fille blonde". " Cette fois-ci, j'ai
voulu faire un petit livre court ", précise-t-il
en commandant un demi. Ou l'histoire d'un homme pas
bien vieux, pas plus malheureux qu'un autre, repartant
sur les traces de la petite blonde nymphomane qui
l'a déniaisé il y a un quart de siècle...
Il ne trouvera qu'une junkie désespérément
sans âge ni avenir; on sait bien que la blonde
pubère d'un soir d'été en short
est par nature évanescente, fantasme de quadra
toujours ado, incapable d'oublier ses vacances au
camping de Carcans-Maubisson... Comme d'habitude,
Jaenada écrit à la première personne:
non qu'il se prenne pour le nombril du monde, mais
parce que son "je" n'est pas lui, comme
dirait l'autre. "Quand je parle de moi en écrivant,
je ne me sens pas plus concerné que si je parlais
de mon voisin de palier... Mon héroïne
de 13 ans, c'est autant moi que le narrateur."
Nous y voilà: sous sa carapace débonnaire
de type bien dans ses (vieilles) pompes, Jaenada abrite
(entre autres) une blonde névrosée et
"saute-au-paf", et un jeune homme maladroit,
soucieux d'aller voir sous les jupes des filles...
"On écrit quand on a du mal à s'exprimer,
à parler aux autres, constate-t-il. Moi j'ai
peur de tout, je suis incapable de demander l'heure
dans la rue, d'entrer dans un magasin pour essayer
un pantalon." Il a eu 40 ans au printemps dernier;
il se dit "liquéfié, foudroyé"
lorsqu'il revoit un lieu de son enfance. Et se réjouit
de penser qu'une personne au moins le lira après
sa mort: son fils Ernest, 4 ans. Dans "Vie et
mort...", il y a encore et toujours des tas de
parenthèses, voire des parenthèses à
l'intérieur des parenthèses (réminiscence
de son passé d'étudiant en maths, qui
voulait devenir pilote d'avion (et n'avait jamais
lu un livre !!!!". "Quand j'ouvre une parenthèse,
j'ai physiquement l'impression d'entrer dans un trou...
La parenthèse, c'est la cabane des enfants."
Laissons aux psys le diagnostic et savourons ce roman
vif et drôlement tendre (une parenthèse
nostalgique dans l'œuvre de Jaenada ?).
Odile
Cuaz, Paris Match (16/09/04)