Loin
de l'auto-fiction, Philippe Jaenada fabrique un univers
tonique, animé d'une énergie digne de
Tex Avery. Son narrateur, quarantenaire en quête
de sens, court sur les traces de sa jeunesse envolée
: ou comment relier deux points sur une seule ligne
! Le fou-rire est frénétique et l'imaginaire,
en roue libre. Si parfois les phrases vous chatouillent
les doigts, pas de panique : c'est une question de
rythme. Sur ce terrain, Jaenada excelle. A lire d'urgence
et à toute vitesse.
Assis à une table, pas la plus en vue, pas
la plus en retrait, Philippe Jaenada attend son interviewer,
les deux mains posées sur la table de part
et d'autre d'un verre de bière. En noir de
la tête aux pieds, tempes grisonnantes. Le regard
perce sous les sourcils et le sourire, timide, vient
vous cueillir comme pour parer à une éventuelle
offensive. Les phrases font mouche, la sincérité
le dispute à la dérision. Gorgées
de bière et bouffées de cigarettes,
hésitations, hypothèses, convictions…
Rencontre.
Topo
: Vie et mort de la jeune fille blonde : ce titre annonce
la part mythique de l'existence, la jeune fille blonde
tient de l'icône plus que de l'acteur du souvenir
?
Philippe Jaenada : Si l'on aborde ce
roman comme un conte sur la jeunesse qui passe, il s’agit
de trois amis qui font partie du décor comme
autant de motifs mythiques : la princesse, le guerrier
et ses trois amis. Je ne rechigne pas à utiliser
frontalement le symbole, la grossièreté
consisterait à le dissimuler. Mon procédé
d'écriture se joue entre ces deux extrêmes
: je vois le livre comme une petite histoire jalonnée
de repères, il s'agit de lier les symboles entre
eux.
T
: Les protagonistes de cette histoire sont
mécaniquement animés. Mis en scène
comme dans un théâtre de marionnettes,
ils ne ressemblent à rien d’autre qu’à
des personnages de romans.
P.J. : On me parle souvent d’auto-fiction
alors que c’est l’inverse de ce que je veux
faire. C’est un peu la différence qu’il
y a entre manger un ragoût et des pommes de terre
dans un champ ! Mes histoires sont plus ou moins vraies,
mais ce qui m’intéresse est ce "plus
ou moins". La transformation. En cela, je me rapproche
de ce que fait Philippe Caubère au théâtre.
De là peut naître un peu de vérité
: dans la manipulation du réel.
T
: Ce qui me semble réellement mis en question
chez vous, c'est le temps. La simultanéité
des événements, la finitude de l'existence,
la fuite du temps.
P.J. : Exactement. Le temps a toujours
été un sujet d'obsession, et depuis mon
premier roman je prévoyais de consacrer un livre
à ce thème. Par touches, j'amorçais
des questionnements, mais je n'étais pas encore
arrivé à lui offrir le premier rôle.
J'ai une grande admiration pour Modiano, parce qu'il
sait donner à voir une conscience constante du
temps qui passe. Je viens d'avoir quarante ans, la question
s'est imposée comme une nécessité.
Mon projet consiste à passer en revue les différentes
modalités temporelles auxquelles sont soumis
les personnages : la simultanéité, l’anticipation,
le souvenir… Tous les points qui relient le fil
entre vie et mort.
T
: On devine la volonté d’enclore le temps
dans les limites du roman, à l’image de
l’appartement des Muratti, au début du
livre, qui est un refuge coupé du monde…
P.J. : Le mal être du narrateur
est entièrement lié à cette dynamique
" dedans-dehors ". Au cours du dîner
chez les Muratti, quelques signes de l’extérieur
surgissent – l’appel téléphonique
de Patrick Eudeline, par exemple. Puis, il trouve un
motif qui le relie à son adolescence : en explorant
toute une gamme de symboles – l’enclos,
l’élastique, le pont -, je parle de cette
jouissance que l’on ressent à contrôler
les événements.
T
: A cet égard, votre usage convulsif de la parenthèse
est signifiant. Ce sont des moments de comédie
comme de dévoilement… L’essentiel,
pour vous, c’est l’aparté ?
P.J. : C’est un phénomène
assez étrange. La parenthèse, c’est
la marque d’une retenue ou d’un décalage,
cela me correspond. Avant de commencer à écrire,
j’ai vécu une longue période d’isolement
complet, pendant laquelle je n’ai pas cessé
d’écrire des lettres. J'y racontais tout
ce que j’avais fait dans la journée. Je
ne construisais pas, j’accumulais les événements
sans les ordonner, et les double ou triple parenthèses
étaient une façon de ne pas perdre le
fil de mes récits. Ensuite, c’est devenu
une petite forme de subversion, pour le plaisir de faire
ce que l’on n’a pas le droit de faire en
littérature. Au fil des romans, j’y ai
trouvé une signification. Je construis les phrases
avec cette sensation d’aller de plus en plus précisément…
vers l’absurde.
T
: On a même le sentiment d’un calcul
" métré " de la phrase.
P.J. : Mon souci permanent est de tenir
le lecteur accroché d’une phrase à
la suivante. Je lie, comme par des rouages, les choses
entre elles. C’est ce que recherchent mes personnages,
qui sont tous des égarés : ils apprécient
tout ce qui peut les arracher à l’angoisse
du vide. C’est ce que j’aime chez Bret Easton
Ellis et nombre d’auteurs américains. J’ai
une formation scientifique à l’origine,
beaucoup de choses doivent venir de là.…
Topo
l'a lu : Philippe Jaenada, Vie et mort de la jeune
fille blonde, Grasset 2004
"Créer du
lien" ; formule chère au monde de la communication
qui, finalement, convient bien au petit laboratoire
de Philippe Jaenada. En alchimiste, il mêle deux
composants aussi difficiles à marier que l'huile
et l'eau : le style et la structure. Le résultat,
pour le lecteur, est rassurant. Flaubert allait chaque
jour gueuler ses phrases afin d'atteindre la perfection
rythmique, Jaenada les fabrique minutieusement et leur
fait passer un sévère contrôle technique.
D'où cette impression magique d'une infinité
de rouages mis en marche au même instant. D'où
le bonheur que l'on ressent à le suivre sur les
voies les plus délirantes : chez lui, tous les
chemins mènent au rire.
Tibo
Bérard, Topo, 09/04
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