Un type se rend à un dîner
chez des amis un peu à l'ouest (même
s'ils habitent dans le quatorzième). Il a la
quarantaine, c'est un misanthrope refoulé qui
ferait mieux de rester chez lui mais n'y parvient
pas. " Quelque chose me gênait, s'était
installé à l'intérieur, une nappe
de brume, qui flottait. " Il compare beaucoup
les humains à des animaux sauvages, par parenthèses
aussi inspirées qu'imbriquées. Bref,
on se croirait dans un roman de Philippe Jaenada.
Ce qui est, d'ailleurs, le cas.
Vie et Mort de la jeune fille blonde
est déjà le cinquième opus de
cet humoriste désemparé. On se demande
à quelle page la jeune fille blonde du titre
va entrer en scène. Réponse page 36
? Ah ! non, c'est Anne-Catherine Fath, dont il ne
tombera amoureux qu'ultérieurement. La jeune
fille blonde n'apparaît qu'à la page
85 : c'est Céline Muratti, la fille de son
hôte, une droguée prostituée séropositive
de 36 ans. Auparavant, le souper se déroulait
normalement: tous les convives étaient fracassés
et braillaient n'importe quoi. On jouait à
la "cuisse de fer" et au "duel de baffes".
Je prie pour ne jamais être invité à
ce genre de dîner où gifler ses amis
fait partie du menu. Le narrateur pose sur cette mascarade
un regard indulgent bien que, parfois, quelque peu
effrayé par le cuissot de chevreuil décédé
qui l'attend dans son assiette. Philippe Jaenada est
le seul écrivain français qui manie
aussi facilement l'humour anglais. On a l'impression
de lire P.G. Wodehouse (mais un P.G. Wodehouse qui
connaîtrait l'existence de Patrick Eudeline).
Une
petite culotte peut vous sauter au visage
Page 85, donc, cette sotie gentiment
décalée vire de bord, lorsque la fameuse
Céline est mentionnée par le maître
de maison. Notre héros se souvient d'elle à
Carcans-Maubuisson quand elle avait 13 ans. C'est
cet ange qui l'a dépucelé dans un champ
alors qu'il avait trois ans de plus qu'elle. Ensuite,
l'ange semble avoir mal tourné: nymphomane,
camée, taularde, pute. La joyeuse satire des
dîners en ville tourne à la madeleine
de Proust, avec cette jeune blonde comme une remontée
d'acide. La beauté perdue, le plaisir fané,
un sweat-shirt rose pâle et une petite culotte
fleurie peuvent vous sauter au visage comme un monstre
gluant dans le Seigneur des anneaux.
Notre narrateur (qui porte le même
nom que l'auteur) prend cette résurgence pour
un signal venu du fond des temps. Il décide
de descendre à Marseille revoir cette fille
qui en a fait un homme vingt-trois ans plus tôt.
Tel Frodon le Hobbit rendant visite au mage Gandalf,
il se sent investi d'une mission sacrée qui
pourrait lui valoir la vie éternelle. Comment
cette douce créature, initiatrice merveilleuse
aux joies de la chair, - comment cette sainte pédagogue
estivale a-t-elle pu basculer dans l'autodestruction
et les hôpitaux psychiatriques? Réponse
à la fin de cette quête initiatique parfaite,
tristement optimiste et rondement menée, qui
prouve que l'on peut remonter le temps au XXIe siècle:
il suffit d'un billet de TGV et d'une âme romantique.
Voilà.
©
Frédéric Beigbeder, Voici,
30/08/04