"En
trois mots trois virgules, je venais de proposer à une
fille que je connaissais pas de venir se déshabiller
chez moi. Tu viens chez moi et tu te déshabilles. Qu'on
me les montre, les tombeurs capables de ce genre de prouesse.
Évidemment, je m'avançais un peu, car pour qu'il
y ait prouesse il fallait d'abord qu'il y ait réponse
de la partenaire (il doit y en avoir des tonnes, des séducteurs
de pacotille qui proposent à des femmes de venir se déshabiller
chez eux et qui essuient un échec). Tout à l'euphorie
intime suscitée par ma phrase, je ne doutais plus de
rien, je me voyais en crack. J'oubliais ce que j'avais appris
ces dernières heures, la prudence et l'humilité,
j'oubliais que rien ne se passe jamais comme prévu, que
sous le masque enchanteur du triomphe peut se dissimuler le
visage hideux de la débâcle et que la vie est un
bordel monstre, j'oubliais que, depuis la baignoire, le feu
avait pris dans la forêt.
Pourtant, elle m'a répondu. Et malgré ma confiance
euphorique et mes chevilles enflées à bloc, j'ai
eu toutes les peines du monde à en croire mes oreilles
:
- D'accord.
Et pas le genre de "D'accord" lâché du
bout des lèvres, à contrecœur : non, le "D'accord"
à fond les ballons dans le sens du cœur."
***
"Pour
être honnête, ce n'était pas tout à
fait elle. Mais presque. J'y ai même cru pendant quelques
secondes, car elle lui ressemblait étrangement, me semblait-il.
Je ne me souvenais déjà plus très bien
du visage de Pollux Lesiak, mais en revanche je gardais une
image très précise de l'essence du visage de Pollux
Lesiak. La notion de Pollux Lesiak, je savais parfaitement à
quoi ça ressemblait."
***
"Tandis
que j'essayais de me rappeler à quel moment j'avais dépassé
les limites du raisonnable, un couple d'Allemands est venu me
demander de les prendre en photo. Les couples d'amoureux me
demandaient toujours de les prendre en photo. Les touristes
et les autres : tous les amoureux qui se préparaient
des moments de nostalgie me repéraient dans une foule.
Je ne comprenais pas pourquoi ces gens semblaient tant tenir
à souffrir plus tard (sans même parler d'éventuelle
séparation (bien que des dizaines de couples que j'ai
pris en photo doivent aujourd'hui être séparés,
seuls éplorés ou radieux dans les bras d'un autre
(qui sait si, dans ma vie, je n'ai pas photographié deux
fois la même personne avec un amoureux différent
?)), car même ceux qui restent ensemble jusqu'à
la mort souffriront forcément un peu, quinze ou trente
ans après mon petit clic, en se voyant jeunes et beaux,
heureux, en vacances, in Paris, in the springtime) ; je ne comprenais
pas non plus pourquoi ils s'adressaient tous à moi (je
ne pense pas avoir l'air particulièrement sympathique).
Mais en fin de compte, j'étais plutôt flatté
: je me sentais l'élu des amoureux, celui vers lequel
on se dirige instinctivement lorsqu'on est heureux, l'ami de
l'amour."
***
"Le
passage éclair de Nadine Morin près de moi avait
provoqué un déclic. En ramassant le riz, après
son départ, j'éprouvais une drôle de sensation.
Cette rencontre devait sûrement signifier quelque chose
: je me réveille près d'une fille blonde que je
n'ai jamais vue, qui est née le même jour que moi,
qui boit deux bières et qui s'en va - c'est trop étrange."
***
"CONSEILS
POUR PARAÎTRE À L'AISE DANS UN ASCENSEUR
Passer un moment dans un placard avec un inconnu est embarrassant.
Face à notre prochain, nous sommes timide et confus,
nous ne savons pas où mettre les yeux, nous avons envie
de nous faire tout petit (et, chose curieuse, l'autre paraît
toujours serein et fort, comme s'il ne se rendait pas compte
de l'incongruité de la situation). Alors quelle attitude
adopter pendant le trajet pour surmonter notre malaise ?
Faire l'impatient et tapoter du pied donne l'air ridicule d'un
businessman surexcité. D'un autre côté,
regarder l'autre dans les yeux, face à face à
quelques centimètres, l'inquiète. Quant à
vouloir engager la conversation avec lui c'est une erreur :
même pour une discussion très banale, le temps
de voyage est trop court.
– Bonjour.
– Bonjour Monsieur. La politique politicienne, j'en ai
ras le bol.
– Oui, ils nous prennent pour des abrutis.
– Allez, bonsoir.
Enfin, rester comme pétrifié après avoir
appuyé sur le bouton, les yeux sur ses chaussures ou
sur une paroi lisse, laisse supposer que la présence
de l'autre nous effraie. Ce qu'il faut éviter absolument.
Car en ascenseur, tout est basé sur le rapport des forces.
Il est impératif, dès la mise en présence,
de prendre l'ascendant sur notre prochain. Plus qu'une simple
attitude à adopter, il s'agit donc d'effectuer un travail
progressif, dont le but est d'amener l'adversaire en position
d'infériorité. Car deux personnes ne peuvent se
sentir simultanément à l'aise dans un ascenseur.
On peut le regretter, mais c'est ainsi.
Tout d'abord, il faut s'empresser de demander "Quel étage
?" avec désinvolture, avant même d'être
tout à fait à l'intérieur. Si nous traînons
trop, il nous devancera sans scrupule – or cette question
est primordiale, car elle nous place d'emblée comme le
patron de l'endroit. "Un habitué", songera-t-il.
Mais rien n'est encore gagné, bien sûr. Il est
maintenant indispensable de se placer le premier près
du panneau à boutons, et d'attendre qu'il quémande.
"Quatrième, s'il vous plaît." Ensuite,
un nouveau point sera marqué si nous appuyons précisément,
d'un geste souple et sûr, sur le bouton qui correspond
pile à son étage (ce n'est pas sorcier, comme
manœuvre, mais cela impressionne toujours – "Il
connaît l'emplacement exact des boutons, un habitué...").
Ensuite, tout est simple : il suffit de conserver l'avantage
ainsi acquis, en profitant du léger éblouissement
causé par notre "ouverture", pour entamer avant
lui, avant qu'il ne se ressaisisse, notre "développé".
Le développé est la matérialisation de
l'attente placide, l'attitude que prend naturellement un homme
sûr de lui entre le rez-de-chaussée et le quatrième,
et peut revêtir plusieurs formes : un air que l'on chantonne
à mi-voix, un doigt qui caresse avec nonchalance le panneau
à boutons, un coup de peigne dans la glace. A nouveau
pris de vitesse, il est coincé : on imagine mal deux
étrangers chantonner ensemble dans un ascenseur (ou pire,
se recoiffer côte à côte, ou caresser ensemble
le panneau à boutons). Il ne peut pas non plus se mettre
à chantonner pendant que nous nous donnons un coup de
peigne : une personne décontractée dans un ascenseur,
ça passe merveilleusement, mais deux, ça frise
le burlesque. "Ils n'ont qu'à se mettre à
danser, tant qu'ils y sont." Non, il ne pourra que rester
figé et muet, dominé, embarrassé. C'est
dur, mais l'heure n'est pas aux états d'âme. Il
a perdu. Il voudra se cacher dans un trou de souris, tandis
que nous serons parfaitement à l'aise. Il ne restera
plus alors qu'à conclure (la "fermeture") :
lorsqu'il sort, vaincu, et marmotte timidement "Au revoir",
nous nous contenterons d'un léger signe de tête
et d'un sourire distrait, qui achèveront de l'accabler.
Ouverture, développé, fermeture, l'affaire est
réglée. Resté seul pour un ou deux étages
encore, nous nous sentons gai et léger : le trajet s'est
parfaitement bien passé pour nous."
***
"En
mars, j'ai pris le câble. En mai, j'ai cassé deux
assiettes le même jour. En juin, je me suis acheté
une paire de jumelles et j'ai essayé d'arrêter
de fumer - j'ai tenu trente et une heures. En juillet, Caracas
m'a fait une sorte de crise de foie. Fin juillet, je suis allé
trois soirs de suite au cinéma. En août, je suis
parti passer deux semaines chez mes grands-parents à
la montagne. Début septembre, je suis allé voir
un match de foot au Parc des Princes. Fin septembre, je me suis
fait dévitaliser deux molaires. En octobre, j'ai donné
le quinté dans l'ordre. En novembre, j'étais comme
mort."
***
"NE
CHERCHEZ PAS À VOUS VENGER, ÇA NE DONNE RIEN
Ah, nom d'un chien. Comment ce type avait-il pu deviner que
j'étais un agneau pacifique ? Il m'arrivait pas mal de
déboires, d'accord, mais j'avais l'air si piteux que
ça ? Ma revanche tombait à l'eau. Alors j'ai finalement
décidé de ne pas me masser le menton - ça
ne rimait plus à rien - et avant qu'il n'ouvre la porte
et ne me force à engager un pugilat dont les conséquences
pourraient s'avérer pénibles (physiquement pour
lui - car je suis sûr que si je voulais, si un jour j'allais
puiser un peu dans mes réserves musculaires et nerveuses
(ce que je n'ai jamais songé à faire), je pourrais
me montrer redoutable - et tout le reste pour moi (nouvelle
plainte au commissariat, confirmation des doutes de mes ennemis,
amère déception de Biscadou)), j'ai simplement
tourné la tête et continué mon petit chemin
sur le trottoir - du même pas de malabar qu'en arrivant,
pour ne pas me ridiculiser quand même."
***
"Les
semaines suivantes n'ont pas compté pour moi. Je me sentais
vide mais lourd, inutile, je n'avançais plus dans le
temps. J'étais l'une de ces bouteilles de jus de fruits
qui sont exposées dans les cafés, en hauteur,
depuis le premier jour d'ouverture : décolorées,
fadasses et translucides, avec toute la pulpe et la couleur
déposées au fond en une mélasse dégoûtante.
J'étais monté m'exposer là-haut tout seul,
et plus personne n'aurait l'idée de me consommer."
***
© Éditions Julliard,
1997
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