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"Soudain,
au moment où je m'apprêtais à la rejoindre
sur son banc (effort à peine imaginable, en ce qui me
concerne, mais qui me permettrait au moins d'éviter l'épreuve
d'un trop long sourire figé (et puis c'était Pimprenelle,
mon blanc d'œuf, l'heure n'était plus à l'atermoiement
ni à la trouille)), il s'est produit un de ces invraisemblables
concours de circonstances qui n'arrivent qu'une fois par siècle.
Tout s'est passé très vite, mais j'ai l'habitude
et je revois parfaitement, comme sur des diapositives, les différentes
actions qui se sont enchaînées et combinées
pour me ligoter et me conduire à ma perte. Dans un premier
temps, le vent a tourné. On a connu plus dangereux comme
circonstance, c'est vrai. Mais en tournant matoisement, le vent
a dirigé sur moi la grosse fumée noire qui se
dégageait du cratère. Ça se complique,
déjà. J'étais alors comme assis à
califourchon sur une locomotive à vapeur. Mais ce n'est
pas encore très grave, des choses de ce genre arrivent
plus d'une fois par siècle, j'en suis sûr, et la
parade semble toute trouvée : se lever et partir. C'est
ce que j'allais faire, allez Hector, il est temps de mettre
les bouts, lorsque l'impensable s'est produit : à l'instant
précis où la fumée me prenait pour cible,
ou peut-être une demi-seconde plus tard, un hell's angel
est venu s'asseoir à côté de moi. Pour celui
à qui il arrive rarement des malheurs, ça n'a
a priori rien de tragique, au contraire, ce ne sont que deux
évènements distincts, même s'ils sont presque
de même nature. C'est mal connaître la poisse. Moi,
j'ai compris tout de suite : je ne pouvais plus me lever. On
ne se lève pas d'un banc au moment même où
un hell's angel vient de s'asseoir à côté
de vous. Ce serait très malvenu. Si c'était une
jolie fille ou un petit employé de la Poste, je ne dis
pas, ils ne songeraient même pas à se vexer, tu
penses, mais un hell's angel, patibulaire, ventru, poilu et
sentant fort, non, ce serait trop évident. Il s'installe
près de moi, je me sauve ? Eh non, ce n'est pas possible.
Je peux tout de suite faire une croix là-dessus. Il ne
va pas en croire ses yeux, si je m'en vais aussi sec en le laissant
tout seul comme un couillon, il va me demander des explications
(en allemand, misère). Vous êtes tous les mêmes,
les culs-serrés, je te fais peur ou quoi ? Oublions,
oublions. Je ne peux pas partir, c'est déjà une
chose. On avance. Alors voyons, que me reste-t-il d'autre, comme
solution, maintenant que je suis pris en sandwich ? Eh bien,
rien. (Ça n'a pas traîné.) Je suis coincé,
avec toute la fumée dans la tête. Il va falloir
que je me fasse une raison. Sans broncher. (Je disais que ça
n'arrivait qu'une fois par siècle, pour être prudent,
mais je défie quiconque, mort ou vif, de prétendre
qu'il ou elle a subi un jour le même coup du sort.) (Il
fallait bien que ça tombe sur quelqu'un, je suppose.)
Le pire, c'est qu'un petit employé de la Poste ou une
jolie fille seraient même partis avant moi (je suis assez
résistant à la fumée, tout de même).
Mais lui, le hell's angel... Il ne bouge pas. Tranquille, il
regarde le feu. On est bien, ici. Je crois qu'il ne s'aperçoit
même pas que nous sommes enveloppés d'un épais
nuage toxique. Il est moins exposé que moi, qui prends
carrément tout dans le nez comme si on me visait avec
une lance d'incendie, mais il n'est pas épargné
par le surplus. Et pourtant, il ne plisse même pas les
yeux, et semble respirer normalement. Il en a vu d'autres, à
mon avis (il a le visage tout buriné).
Je pense que deux minutes, c'est un délai correct, je
ne vais pas non plus passer toute la nuit avec lui pour ne pas
le froisser. Dans deux minutes, je pourrais partir rejoindre
Pimprenelle sans que cela constitue une insulte, un malpoli
que sa présence abomine ne serait pas si long à
réagir. Le tout, c'est de tenir le coup jusque-là.
Sans avoir l'air trop crispé. Je me suis donc adossé
le plus possible au banc, bien en arrière, et, les yeux
plissés, les lèvres pincées, essayant d'aspirer
un peu d'air moins pollué, par petites bouffées,
du côté de ma bouche opposé au hell's angel,
j'ai attendu que ça passe. (Dix secondes... Quinze...)
Détendu, détendu. C'est sympa, ce feu. Bien sûr,
il y a ce flot de fumée âcre et nocive qui déferle
sur moi, mais ce n'est pas la fin du monde. On veut toujours
que tout soit parfait. Je suis bien, là, avec mon hell's
angel. Et depuis quand je n'ai pas vu un feu de camp ? Hein
? My lady d'Abbanville, why do you lalala... C'est chaleureux,
c'est paisible. Une bonne flambée, rien de tel pour réchauffer
le cœur, comme on dit. Ça change de Paris, au moins.
Je distingue mal les flammes, d'où je suis, mais qu'importe...
Non, le principal, c'est de ne pas tousser. Car là, si
par malheur je suis saisi d'une violente quinte de toux, si
je me mets à pleurer et à devenir tout rouge,
je ne ferai plus du tout illusion. S'il me voit m'asphyxier
sans bouger, le hell's angel va croire que je n'ose pas me lever
à cause de lui. Sûr. Mais pour l'instant, ça
va. Je construis un bouclier mental entre la fumée et
mes muqueuses. La meilleure technique, en fait, est de se replier
sur soi-même, de s'immerger au tréfonds de soi-même
et d'oublier l'extérieur. Comme les plongeurs en apnée.
Ça doit faire une minute, là. Je suis bientôt
au bout. Toi le frère que je n'ai jamais eu... Le plus
humiliant, c'est d'imaginer que tous les autres participants
ont dû interrompre ce qu'ils étaient en train de
faire, cesser de discuter et se tourner vers moi en se demandant
qui est ce malade qui rêvasse pile sur le passage de la
fumée noire, à côté d'Hermann. On
ne reconnaît pas son visage, dans ce brouillard opaque,
mais ça doit être un drôle de branque. Ou
alors il est sacrément bourré. Quelqu'un veut
aller voir s'il ne s'est pas évanoui ?
Et Pimprenelle, Pimprenelle. Que pense-t-elle ? Je viens de
lui sourire, et soudain j'ai été dérobé
à sa vue... et je ne réapparais pas. Suis-je toujours
l'homme de sa vie, après ça ? Un mollasson qui
ne réagit pas dans de pareilles circonstances ? Un schizophrène
qui ne se rend compte de rien ? Oui, bien sûr, je suis
toujours l'homme de sa vie. Elle s'en fout, de ça. Elle
a sa petite clé de Meccano sur les genoux, elle m'attend,
elle sait que rien ne peut nous empêcher de fabriquer
un support de couple vite fait, avec deux vis, deux écrous
et trois petites barres à trous, et de nous en aller
illico main dans la main, comme une omelette. Allez, il est
temps. Ça fait bien une minute trente, il est temps.
J'ai la tête qui tourne mais je m'en tire bien. Le hell's
angel ne m'a même pas adressé la parole, j'ai du
bol, je m'en tire bien. Maintenant que les premiers spasmes
arrivent, il est temps. Comment on se lève ? Non, ça
c'est se pencher en avant. Les pieds, les pieds. Voilà..."
***
"Je
n'existe plus pour Pimprenelle qui accouche. C'est triste et
déconcertant, car cela ne correspond pas du tout à
ce qu'on voit au cinéma et à la télé
(où le mari fait corps avec sa femme, elle s'agrippe
à son bras, plante ses ongles et serre si fort que comme
elle il en grimace de douleur (mais c'est de la bonne douleur,
je t'aime), leurs regards sont soudés, leurs yeux rivés
par des flux intenses d'électricité amoureuse,
ils transpirent ensemble, crient ensemble, tous leurs muscles
se crispent ensemble, exactement comme s'ils étaient
en train de baiser (mais pas du tout), c'est l'harmonie parfaite,
c'est la passion dont tout le monde parle, et l'homme joue le
plus grand rôle de sa vie, vas-y ma chérie, pousse,
pousse, oui mon ange, pousse, pousse, pousse, tu es formidable,
oui, pousse, POUSSE ! – parfois, malgré la torture
et l'angoisse, dans le masque de souffrance que chacun arbore
se dessine un sourire complice, timide et incrédule).
Nous, c'est moins spectaculaire : elle ne m'a pas regardé
une fois depuis que l'accoucheur a commencé son travail
d'extraction, elle a la tête tournée vers madame
Bouteille et s'agrippe désespérément à
son bras. Leurs regards sont rivés l'un à l'autre
(la complicité instinctive entre les femmes, on dira
ce qu'on voudra, c'est beau : c'est l'harmonie parfaite). Je
me sens un peu à l'écart, encombrant, seul. (J'attends
Oscar avec impatience, pour ce truc de complicité instinctive
entre les hommes.) Le médecin a bien tenté de
m'inciter à participer ("Aidez votre femme, Monsieur,
parlez-lui, encouragez-là !"), mais je n'y arrivais
pas, malgré tous mes efforts intérieurs –
une lutte terrible. J'aime Pimprenelle, je ne suis sur terre
que pour elle, ce que je souhaite avec le plus de sincérité
dans la vie c'est qu'elle n'ait pas mal, ou du moins pas trop
longtemps, j'aime aussi Oscar par avance, bien sûr, je
donnerai n'importe quoi pour qu'il apparaisse vite et sans problème,
mais je ne me vois vraiment pas me mettre à hurler "Pousse,
mon amour, pousse, POUSSE ! TU ES FORMIDABLE !" alors que
je suis à moitié caché dans mon coin et
que personne ne fait attention à moi. Ils se retourneraient
brusquement vers moi tous les trois, vaguement agacés.
Et ça, je ne pourrais pas l'assumer, je connais mes limites.
A un moment, histoire de ne pas passer pour un abruti qui se
fout de la naissance de son fils, j'ai dit d'une voix étranglée
: "Allez, pousse." Mais je me suis trouvé tellement
ridicule et pitoyable, à marmonner tout seul en hochant
un peu la tête (comme un spectateur du Tour de France
extrêmement réservé), que je n'ai pas recommencé
– je crois que personne ne m'a entendu. Avant d'abdiquer,
je suis même allé jusqu'à essayer un sourire
complice et incrédule (qui s'est dessiné dans
mon masque de déconfiture). Et puis là c'était
bon, j'ai obéi au type et je suis sorti. Son forceps
au poing, il fixait la pauvre chatte de Pimprenelle d'un œil
fou. Cela s'annonçait vraiment insupportable. Tandis
que je me dirigeais vers la porte, comme dans un cauchemar (l'élève
chassé de la classe (mais en pire)), les jambes gazeuses,
la tête vide, Pimprenelle et madame Bouteille ne se quittaient
pas des yeux. Je n'existais plus. J'ai posé la main sur
la poignée (j'avais la main légère), avec
le sentiment qu'il y avait un précipice derrière
la porte et que je ne reverrais jamais plus personne."
***
"Je
suis assis sur le canapé, je regarde la télé.
Il est 16 heures. Je ne devrais pas être là. Je
ne m'installe normalement ici qu'aux alentours de minuit, pendant
que Pimprenelle nettoie la cuisine, mais mon dos a pris la forme
du dossier de la chaise de mon bureau, et je me lasse de l'ordinateur
(j'écris toute la nuit des textes ridicules que je relis
ou fais mine de corriger dans l'après-midi, je baigne
constamment dans le sang et la prose dégoulinante –
il y a Internet, bien sûr (je m'en sers pour envoyer mes
papiers à Privé, car si je me déplace pour
les leur apporter, si je laisse Pimprenelle une ou deux heures
toute seule, elle est très tendue quand je reviens),
mais une fois que je suis allé faire un tour sur un forum
de turfistes, que j'ai jeté un coup d'œil à
un ou deux sites de cul et que j'ai fait défiler une
série de photos sans âme des hôtels de Venise,
je ne sais plus quoi faire, ça m'ennuie, c'est froid.
Je sais ce qui va se passer dès que je me lèverai
du canapé, même si c'est juste pour aller aux toilettes
ou chercher une bière dans le frigo : Pimprenelle entrera
dans la salle à manger avant même que j'en sois
sorti, alertée par son sixième sens que quelque
chose vient de bouger quelque part dans la maison, donnera quatre
puissants coups de poing sur le bord de chacun des deux gros
coussins de cuir, pour bien les repositionner, bien les enfoncer
sous le dossier, puis déplacera le canapé d'un
ou deux centimètres vers l'avant ou l'arrière,
la droite ou la gauche (je n'ai jamais réussi à
savoir quelle était sa place exacte, elle doit voir des
marques au sol que mes yeux d'humain classique ne distinguent
pas), et baisser le son de la télé de trois degrés.
Pour l'instant, je l'entends secouer des trucs par la fenêtre
de notre chambre, ça claque. La première chose
qu'elle ait secouée, je crois que c'était le coussin
du chat, rue Gauthey. Ça me paraissait plutôt normal,
il était toujours plein de poils. Ensuite le drap, la
taie d'oreiller et la couette de notre lit, tous les matins
(quand elle est venue habiter chez moi, nous sommes restés
plus de deux mois non seulement sans aérer les draps,
mais sans même les changer : elle aimait s'envelopper
de l'odeur de sueur sure, de sexe et de sommeil, et malgré
mes protestations écœurées (ça sentait
franchement le clochard lubrique qui se néglige), refusait
en riant de me laisser mettre ces loques poisseuses et nauséabondes
à la machine). Aujourd'hui, elle secoue tout par la fenêtre,
le drap et la couette bien sûr, la nappe (une première
fois à la fin du repas, une seconde fois après
le café), les serviettes, de table ou de toilette, les
torchons, tous les coussins de l'appartement au moins une fois
par jour, les bavoirs d'Oscar, ses peluches, ses deux tapis,
et tous les vêtements plusieurs fois (avant de les mettre
au sale, puis avant de les laver, avant de les étendre
sur le séchoir, et enfin avant de les plier) –
dès que j'enlève un tee-shirt ou une paire de
chaussettes, elle s'en empare, ouvre la fenêtre et les
secoue. Elle agite tout ça dehors, avec une énergie
appliquée, aussi naturellement que si elle jetait un
papier froissé à la poubelle, elle ne se rend
même plus compte que c'est bizarre (tous nos voisins dont
les fenêtres donnent sur la cour parlent d'elle, c'est
sûr, en secouant, eux, la tête). Elle doit se dire
que tout s'imprègne d'une sorte de poussière dont
il faut à tout prix se débarrasser."
©
Éditions Grasset & Fasquelle, Philippe Jaenada
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