Tout
commence comme ça...
"Je
m'appelle Philippe Jaenada, je suis né dans les Yvelines,
je vis depuis quelques années à Paris avec ma
fiancée la belle Anne-Catherine, j'aime les bars, les
livres, les gens et les courses de chevaux, j'ai du mal à
dormir, je fume beaucoup, je trouve que je grossis trop ces
temps-ci, j'ai trente-cinq ans et je travaille dans une agence
de détectives. Mais je vais peut-être me mettre
à mon compte.
D'abord parce que détective "privé"
ça pose son homme, ça isole illico du monde :
on imagine le monde sombre, lourd et maladroit, fourmillant
de petites créatures déprimées qui circulent
en tous sens dans un brouillard opaque (sans jamais parvenir
à quoi que ce soit), et à côté de
ça, en haut, dans un bureau, on voit le grand type un
peu fatigué avec son chapeau et son imper, flanqué
d'une bouteille de whisky à bouchon de liège et
d'une secrétaire brune à lunettes avec des jambes
longues et souples, des yeux sérieux, innocents, et des
seins disproportionnés – on voit le grand type
un peu fatigué mais pas déprimé pour autant,
paisible et loin du brouillard : il ne s'est pas rasé
depuis l'avant-veille, il a le teint pâle et son imper
est froissé, mais personne ne songerait à le plaindre.
Il est de ces grands hommes qui peuvent sortir un 7 avec un
dé. Quand il descend dans le brouillard, même s'il
lui arrive de passer des jours à se traîner hagard
au milieu des fourmis névrotiques et de tourner en rond
avec elles, ou de se heurter comme elles aux murs qui bordent
le labyrinthe (voire de prendre en chemin de violents coups
de massue sur le sommet du crâne, car il exerce un métier
dangereux), il finit toujours par trouver ce qu'il cherche et
peut ensuite remonter l'âme en paix dans son bureau. Sa
perspicacité, son flair et son Beretta ne l'ont jamais
trahi. C'est ce qu'il se dit en avalant une gorgée de
Glenlivet à la bouteille, avant d'adresser un sourire
un peu fatigué à sa secrétaire extraordinaire.
A tous les coups, une veuve pleine aux as va frapper d'une seconde
à l'autre à sa porte et venir déposer un
gros rouleau de dollars sur son bureau pour qu'il retrouve sa
fille de seize ans, qui n'est pas aussi sage qu'on devrait l'être
à son âge, ne tient pas l'alcool, se déshabille
trop facilement devant ses mauvaises fréquentations et
n'est pas rentrée à la maison depuis huit jours.
Oui, il va la retrouver. On ajoute un rouleau pour les frais
?"
Philippe
Jaenada, détective privé, vit avec Anne-Catherine,
est un adepte des courses de chevaux et travaille pour le gros
Gilles. Son quotidien consiste à effectuer des enquêtes
peu glorieuses. Un jour, la femme d'un certain Persin le charge
de suivre son mari. Elle est en effet convaincue qu'il la trompe
et souhaite obtenir les preuves de son adultère. C'est
ainsi que, bien malgré lui, Jaenada se retrouve embarqué
dans un incroyable périple. La première étape
a lieu dans la Drôme, près de Romans, où
Persin fait halte dans un hôtel Mercure. Entre temps,
Jaenada a embarqué une auto-stoppeuse dans sa voiture,
Fabienne du Val d'Orvault. Tout s'accélère. Jaenada
découvre le cadavre d'une femme dissimulé près
de l'hôtel et Fabienne est kidnappée par, semble-t-il,
les responsables du meurtre. Il n'en faut pas plus au valeureux
détective pour se lancer sur la piste des tueurs...
Dans ce troisième roman, on découvre avec joie
la façon dont Philippe Jaenada se joue des stéréotypes
éculés du roman policier. Ici, le détective
ne brille pas par son courage et l'enquête est loin d'être
menée de façon conventionnelle. Les indices ne
sont pas extirpés par la force mais grâce à
quelques verres offerts aux habitués des bistros normands.
Si, malgré lui, Jaenada doit faire parler la poudre,
il s'en excuse à chaque fois. Le style débridé
de l'écrivain apporte au récit un suspens inattendu
et, comme à son habitude, de nombreuses réflexions
ironiques sur ses contemporains. De Romans à Veules-les-Roses
en passant par New York, l'écrivain-détective
Jaenada signe avec La grande à bouche molle un
polar aussi drôle que réussi.
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