"Il
a avancé d'un pas, a levé le revolver en direction
de mon nez et a posé le doigt sur la détente.
C'est terminé, il va me faire un trou dans la tête.
Je le fixais intensément, en essayant de le bombarder
de prières et de menaces télépathiques
("Ne fais pas ça, Monsieur Propre, je t'en supplie,
tu ne te le pardonneras jamais, ta vie va devenir un cauchemar,
tu te diras qu'est-ce qui m'a pris, il est mort maintenant,
et de toute façon fais gaffe, si tu me loupes je te saute
dessus et je te coupe les mains et les oreilles, Monsieur Propre
ou pas"), en vain. Il n'était pas réceptif
du tout, il plissait les yeux pour viser ma tête. Je me
serais défendu comme un beau diable, j'aurais tout tenté
pour sauver ma peau, mais ce petit nerveux est plus fort que
moi. Tout s'arrête là, tout va se réduire
à rien dans deux secondes. Maman, papa, ma petite soeur
avec qui petit j'ai mangé des spaghettis yougoslaves
sur une terrasse à Umag, la culotte bleue de ma première
amoureuse, Nadège, les sandwiches à Auteuil, le
jour où j'ai crié mon nom dans la montagne, le
cou d'Anne-Catherine, Anne-Catherine, qu'est-ce qui m'arrive
?
– Salut mon gros, il a dit, embrasse le bon Dieu de ma
part.
– Garde ça pour samedi.
C'est sorti tout seul. Je ne pensais pas le dire, mais je l'ai
dit. Garde ça pour samedi. Comme si quelqu'un avait parlé
à ma place, le fantôme que j'allais devenir, ou
au contraire l'homme que je n'étais déjà
plus depuis que Monsieur Propre avait posé le doigt sur
la détente. Je me suis entendu parler juste avant de
mourir.
C'était la première fois qu'il entendait ma voix.
Il m'a semblé le voir rapetisser d'une dizaine de centimètres.
– Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ?
– Garde ce que tu viens de dire pour samedi, c'est le
jour où on sort les poubelles.
J'avais lu ça dans un vieux polar, je ne sais plus lequel
(je l'avais retenu pour le répéter à l'occasion,
histoire d'épater la galerie, et ça venait de
ressurgir par appel d'air, automatiquement, dans une circonstance
idéale – pour une occasion, c'en était une,
et la dernière). A deux mètres de la mort, et
vulnérable comme je suis, je n'ai pas à avoir
honte de me faire aider. Il avait les yeux bouche bée.
– Ça va pas, non ? Tu sais pas à qui tu
p... parles !
Je venais de refouler Monsieur Propre dans son enveloppe de
petit nerveux complexé qui n'aura jamais sa place parmi
les grands, mes semblables. Il faut dire qu'un type qui reste
impassible et muet pendant cinq minutes sous la menace d'une
arme et s'amuse à prononcer ce genre de phrase juste
avant d'y passer, ça doit être impressionnant.
Mais pas longtemps.
– Tu vois pas que je vais te descendre ?
– Non...
Revenu en vie, je cédais de nouveau à la peur
de mourir. Il fallait que je continue mon numéro, que
je l'empêche de se ressaisir. Malheureusement, des répliques
de ce calibre, je n'en avais plus en réserve. Ou peut-être
que si, mais j'étais toujours incapable de la moindre
initiative. Même mentale. Qui allait m'aider, maintenant
?
– Arrête de faire le malin. Tu pisses dans ton froc,
c... c... connard.
Tiens... Après tout, qu'est-ce que je risque ?
– Non, je ne pisse pas dans mon froc.
– Tu parles.
C'est la réaction la plus débile que j'aie jamais
eue de ma vie, mais face à la mort, l'intelligence et
la pudeur sont bien peu de chose. J'ai dégrafé
ma ceinture, j'ai baissé mon pantalon sur mes chevilles,
puis mon caleçon. Je me suis redressé et je me
suis remis à le dévisager comme si de rien n'était.
Il ne pouvait plus me tuer.
– Tu vois, pas une goutte.
– Non mais t'es b... b... barjot ? Remonte ton p... ton
pppanpan... Merde ! Remonte ton froc, putain !
Dans tes rêves, Monsieur Propre. On ne peut pas tirer
sur un type qui a le pantalon sur les chevilles. Je viens de
découvrir ça, et ça m'arrange. On aurait
peut-être l'impression de le tuer parce qu'on ne supporte
pas de voir sa bite, ou quelque chose comme ça. Ce serait
la honte. Il perdait tous ses moyens, il ne braquait même
plus son flingue sur moi, il ne savait plus ce qu'il faisait
là, il explosait. (Ma bite est plus forte que son revolver,
je suis assez fier.)
Mais le plus dur reste à faire.
– Avant de mourir, je voudrais savoir : pourquoi tes chefs
ont besoin d'une femme ?
– Mais qu'est-ce que ça p... p... peut te f...
foutre ? Eh merde, tiens, je vais te b... buter comme ça
! Tu crois que je sens pas le piège ?
– Si, avec les narines que t'as...
– Putain, enculé !
Il m'a bondi dessus comme un petit singe. Inconsciemment, il
a dû imaginer qu'un homme ne peut pas vraiment se défendre
sans pantalon, "les couilles à l'air." Il a
juste voulu me donner une correction de principe avant de me
tuer, pour que je ne m'en sorte pas comme ça.
Une boule de nerfs bleu marine m'a percuté le foie et
m'a envoyé au sol – les chevilles entravées,
je suis tombé comme une quille dans la boue. Rouge de
rage, un gamin qui pique une crise, il s'est jeté sur
moi en serrant les dents, m'a écrasé les faiblesses
avec son genou, s'est installé en force à califourchon
et a tenté de m'étrangler à deux mains.
Avec son revolver, qu'il n'avait pas voulu lâcher, il
avait du mal. Il grognait furieusement, bavait, déchaîné,
ses yeux de singe fou dans les miens, ses deux narines béantes
à quelques centimètres de mon visage. Il fallait
que je le neutralise. Avant que j'aie pu me souvenir de l'endroit
où se trouvaient mes bras, il a changé d'idée
et s'est mis à me frapper en pleine tête avec la
main qui tenait le flingue, l'autre toujours agrippée
à mon cou. N'ayant encore jamais combattu contre qui
que ce soit, je ne parvenais pas à le frapper ni à
le repousser. Je me débattais avec autant de puissance
et d'efficacité qu'une purée. En me fiant à
mon instinct, je suis tout de même arrivé à
lui saisir les cheveux d'une main et une oreille de l'autre
avant qu'il ne me défonce tous les os de la tête,
et j'ai tiré de toutes mes forces comme une petite dame
qui pète soudain les plombs parce qu'on l'a poussée
à bout. Il grondait – "Enculé ! Enculé
!" –, ses coups de massue sur mon visage redoublaient
de violence (je n'ai pas dû faire ce qu'il fallait), et
au moment où j'allais lui arracher l'oreille, il s'est
secoué en tous sens, un vrai démon, et a réussi
à se dégager de mon emprise, je ne sais comment.
Il s'est pétrifié un court instant, réalisant
peut-être qu'il m'avait déjà suffisamment
amoché et qu'il était temps de passer à
l'étape suivante (ou réalisant soudain qu'il était
assis sur ma bite nue), et j'ai profité de cette demi-seconde
de pause pour attraper la main qui tenait le revolver. Clac
! Injectant dans mes dix doigts toute l'énergie que mon
corps avait emmagasinée en trente-cinq ans de repos,
j'ai détourné le canon de mon nez centimètre
par centimètre, à la manière des forts,
puis j'ai poussé comme un colosse de foire, en me voyant
tout en muscles dans ma tête, tout en muscles et luisant,
j'ai poussé, le crâne rasé, poussé,
poussé, des tatouages partout, et j'ai pu le déséquilibrer
légèrement. A qui le tour ? Affolé, il
a tenté de donner un coup de reins pour se rétablir,
non, je tenais son poignet à deux mains, il s'est de
nouveau secoué en tous sens, un vrai démon, non,
non, le flingue entre nous, il a émis un grognement d'ours
en me plantant un regard hystérique dans les yeux et
s'est tiré dans la gorge.
Je venais de tuer Monsieur Propre."
***
"Pourtant
j'ai le sentiment, disons instinctif, de ne pas être venu
ici pour rien. Au bout du chemin, il devrait se passer quelque
chose. Quand j'ai suivi Gérard Depardieu, tiens... C'était
l'une de mes premières aventures de détective
(à titre privé, si on peut dire), j'avais 19 ou
20 ans, j'étais descendu au festival de Cannes. Je n'avais
quasiment pas d'argent, 4 ou 500 francs pour douze jours, je
dormais dans ma R5 sur les hauteurs de la ville, je me lavais
dans les toilettes des bars de la Croisette, je mendiais des
invitations aux projections devant le Palais (ça marchait
bien, je n'ai pas manqué un film) et, comme tous les
ratés, j'essayais de m'incruster partout – pour
manger et picoler un peu, évidemment, mais surtout, je
crois, pour le plaisir de résoudre le problème
du rempart, de franchir les barrages et d'entrer où je
n'avais pas le droit d'entrer, pour le plaisir de "réussir."
Un soir, en passant par le sous-sol du Palais, où n'importe
qui avait assez facilement accès, je suis arrivé
à me faufiler comme une ombre dans un ascenseur et à
accéder aux coulisses de la grande salle. Ce jour-là,
les organisateurs avaient prévu un hommage à François
Truffaut, si ma mémoire est bonne. Me retrouver dans
l'arrière-boutique était déjà un
triomphe (rien ne t'arrête, Jaenada, tu te glisses partout,
même dans les plus petits trous, et personne ne peut t'en
empêcher, on dirait que tu es enduit d'huile), mais malgré
le succès j'ai su rester humble car l'endroit était
désert et ne présentait aucun intérêt
: un long couloir de béton, avec des portes en métal
gris sur le côté droit. Fermées à
clé. C'était moche et déprimant, je n'avais
rien à faire là, j'aurais tout aussi bien pu aller
visiter une cave de commissariat de police. Ou alors je m'étais
trompé en dessinant mentalement le plan du Palais avant
de m'engouffrer dans l'ascenseur (car je préparais toujours
soigneusement mes expéditions, comme un cerveau, je ne
partais jamais à la légère (sinon c'est
le fiasco), je consultais ma montre avant de lancer l'opération
et je disais : "J'ai 19h27"), j'avais dû mal
situer les coulisses dans le schéma d'ensemble, dommage.
Parce que je regrette mais ce n'est pas comme ça, les
coulisses. Dans les coulisses, on voit des éléments
de décor entassés partout, des faux palmiers et
des statues grecques en carton pâte, et d'autre part il
y a toujours du monde, une petite foule qui s'agite, des techniciens
mal habillés qui courent partout, des gens en costumes
d'époque, des filles aux seins nus, avec des plumes de-ci
de-là, qui passent devant vous comme si elles ne vous
voyaient pas, des nains à tête effrayante déguisés
en dompteurs – même pour un hommage à Truffaut,
j'imagine. Surtout pour un hommage à Truffaut. Mais là,
rien, un long couloir gris et vide. Pas une fille, pas un nain.
Ah c'est plus ce que c'était, tu parles d'un festival.
J'ai risqué gros, moi, pour en arriver là. Et
qu'est-ce que je récolte ? Des nèfles –
et encore, ce serait toujours ça. Maintenant, pour ressortir,
ça va être le parcours de l'ancien combattant.
Misère. Mais tout d'un coup, qu'est-ce que je vois ?
Une porte métallique s'ouvre à deux mètres
devant moi, comme par enchantement, et qui je vois apparaître
? Gérard Depardieu. Seigneur, qu'est-ce qu'il fait là,
celui-là ? Dans une cave de commissariat ? Dans ce lieu
sordide ? Tout seul, Gérard Depardieu, immense et gros.
Et moi, qu'est-ce que je fais là, tout à coup
? Il me jette un coup d'œil furtif, et voilà, catastrophe,
je me retrouve dans un long couloir vide avec Gérard
Depardieu. Je suis foutu, je ne peux me cacher nulle part, et
de toute façon ce serait idiot, il m'a bien vu, il est
à deux mètres de moi, j'aurais l'air suspect à
courir comme un dératé pour me cacher derrière
un pylône. Mais il ne me prête aucune attention,
referme la porte derrière lui et s'engage d'un bon pas
dans le couloir. Il doit penser que je suis un technicien mal
habillé (ou un nain à tête effrayante).
Je ne sais pas ce qui m'a pris à ce moment-là,
je l'ai suivi. Je n'ai pas réfléchi un quart de
seconde. Ce n'est pas que je sois limité en réflexion,
au contraire, mais il me semblait que si j'avais réussi
à venir jusque-là, ce n'était pas pour
rien, que ce que je pouvais espérer de mieux était
de tomber sur Gérard Depardieu seul dans un couloir,
et que donc il n'y avait pas à hésiter un quart
de seconde – un lâche aurait fait demi-tour, mais
je suis d'une autre trempe : je suis un furieux, un fanatique
de l'action, un teigneux qui ne lâche jamais prise. Un
blouson noir. Tandis qu'il avançait devant moi de son
grand pas babylonien, et que j'avançais derrière
lui de mon petit pas ahuri, je m'interrogeais quand même.
Où partions-nous, comme ça ? Et s'il va aux toilettes,
je vais entrer derrière lui et attendre qu'il ait fini
de pisser ? Et s'il va voir quelqu'un pour discuter avec lui,
je vais me poster à côté d'eux, bien droit,
les mains dans le dos, pour ne pas perdre une miette de leur
conversation ? Mais bien sûr, pendant que je me posais
ces questions élémentaires, je lui emboîtais
toujours le pas (on ne réfléchit jamais aussi
bien que lorsqu'on marche), et au moment où j'allais
enfin aboutir à une réponse ("Ça ne
peut mener à rien de bon, c'est certain"), il a
tourné à gauche et s'est dirigé vers une
grande porte, haute et large avec une barre au milieu sur laquelle
on doit appuyer pour ouvrir, devant laquelle un corpulent vigile
montait la garde. Évidemment, il a fallu que j'arrête
de méditer, chaque chose en son temps, je devais réagir
du tac au tac, dans l'urgence. Je me suis rendu compte que j'accélérais
insensiblement, pour me porter presque à la hauteur de
Gérard Depardieu. Une seule chose comptait maintenant
pour moi : ne pas me faire refouler par le corpulent vigile.
Après tous ces efforts, ce serait le comble. La possibilité
de m'arrêter là et de repartir d'où je viens
n'existe plus. Je suis à présent à moins
de cinquante centimètres de l'acteur, qui ne se préoccupe
pas plus de moi que d'une mouche et s'approche de la porte.
Je me décale légèrement, pour donner l'impression
que je marche à côté de lui (de face, l'effet
d'optique peut agir en ma faveur – on pense simplement
que je suis de petite taille). Quand nous arrivons à
trois mètres de lui, le vigile automatique ouvre la porte
et nous entrons comme un courant d'air auréolé
de gloire. Je suis passé. Tout comme moi, le cerbère
n'a eu que très peu de temps pour réfléchir
– et l'intuition, ce n'est pas notre truc. Avec les grands
acteurs, il faut toujours prendre garde à ne pas faire
de boulette, car ça ne pardonne pas. Or, comment cet
employé – sûrement modèle, puisqu'il
était chargé de surveiller LA porte – aurait-il
pu imaginer un seul instant qu'un type qui marche tranquillement
à côté de Gérard Depardieu dans un
couloir désert, sans lui adresser la parole, est un importun
? Les importuns sont bien moins audacieux, ou bien plus bavards
et agaçants, et se font balayer tout de suite. Il a dû
balancer une seconde, s'est dit que Depardieu ne laisserait
jamais un parasite marcher à côté de lui
ici sans essayer de s'en débarrasser, il a compris que
s'il m'interceptait il passerait pour un vigile sans cervelle,
et allez-y messieurs. Il a refermé derrière nous.
Nous nous trouvions désormais dans une pièce très
vaste, très haute de plafond et plongée dans la
pénombre. Malheur. Ça m'apprendra. On entendait
de la musique, forte. Toujours sans se soucier de son parasite,
Depardieu s'est dirigé vers un coin de la salle, où
je distinguais quelques silhouettes sombres, six ou sept –
et moi, brave mule tenace, j'ai continué à le
suivre. Qu'on ne vienne pas me dire que je suis intelligent.
Tout de même, j'ai consenti à m'arrêter quand
j'ai reconnu Catherine Deneuve. Catherine Deneuve ? Mince alors.
Et... Pan, celui-là c'est Jean-Claude Brialy. Et Brigitte
Fossey, là ! C'est la fin des haricots. Où suis-je
? Il y avait encore deux autres acteurs célèbres,
mais depuis le temps, j'ai oublié lesquels (la mémoire
brouille toujours les instants qui ont précédé
un accident) – Jean-Pierre Léaud, sans doute, mais
il est si discret. En tout cas, je me retrouvais seul avec six
stars dans une grande pièce obscure. Il n'y avait absolument
personne d'autre. Depardieu et ses amis étaient regroupés
dans un coin, et moi seul au centre, incroyablement visible
– je ne pouvais quand même pas reculer en fredonnant,
à la manière du type qui se balade, et aller me
terrer dans un autre coin comme un misérable. Mais qu'est-ce
qui se passait, ici ? Les stars se réunissent plutôt
dans des endroits chics et bien éclairés, ou peut-être
avec des lumières tamisées, des endroits où
elles peuvent boire et grignoter des trucs, ou discuter avec
leurs admirateurs. Pas dans dans un garage vide sans éclairage.
Dans quoi je suis tombé ? Si ça se trouve, c'est
une réunion clandestine. Non, c'est idiot, ils auraient
fait ça ailleurs, dans une loge ou dans un grand placard.
Et je ne pense pas que les stars se réunissent clandestinement.
Bon mais alors ? Ils vont participer à l'hommage à
Truffaut, bon. Mais alors ? Il n'y a pas un assistant, pas une
maquilleuse ? Et pourquoi il fait si noir ? Ils semblent très
à l'aise, pourtant. Deneuve, Depardieu, Brialy, décontractés.
Ils discutent, ils rigolent, et vas-y que je te tapote l'épaule.
Malgré la musique, forte, je les entends très
bien. Car je suis tout près. Ils parlent d'Isabelle Adjani.
Ils disent qu'elle a un peu perdu la boule, qu'elle ne veut
plus voir personne, qu'elle reste enfermée chez elle
toute la journée. Non, non, non. Je ne suis pas censé
écouter ça. "Il n'aurait jamais dû
pénétrer dans cette pièce..." Pour
l'instant, de façon surprenante, on dirait qu'ils ne
font pas attention à moi. Si seulement ça pouvait
durer. Surtout, il faut que j'aie l'air de rien. Mais ce n'est
pas évident, debout tout seul au milieu de cette salle,
à quatre mètres d'eux, avec mes bras qui pendent.
Isabelle Adjani est vraiment sur la mauvaise pente. Tiens, ce
que je vais faire, moi, c'est regarder un mur. Celui-là,
voilà. Il n'y a rien dessus, mais je vais faire semblant
de le regarder, ça éloignera les soupçons.
Et je croise les bras, car il est clair que j'attends quelque
chose, sinon je ne serais pas là. Je suis impatient,
ça se voit. Normal, c'est pas facile d'attendre quelque
chose quand on est seul dans une pièce close avec six
acteurs célèbres. On se sent diminué. Depardieu
tourne la tête vers moi, je le devine sur le côté.
L'heure approche où il va falloir que j'explique ma présence.
C'est pas gagné. Soudain, une voix tombée de nulle
part déclare avec autorité : "On y va !"
Ça y est, ouf, on s'en va. Je l'embrasserais, cette voix.
Mais en fait non, pas du tout. Aussi incroyable que ça
puisse paraître, les six acteurs célèbres
s'alignent comme si un général allait les passer
en revue, face à la grande tenture qui recouvre l'un
des murs. Brialy à une extrémité de la
rangée, Depardieu à l'autre, à côté
de moi. Mais qu'est-ce qui leur prend, nom d'un chien ? Ils
sont devenus fous, c'était à prévoir. Et
d'où sort cette grande tenture ? Il fait très
sombre, mais pourquoi je n'ai pas fait gaffe à cette
grande tenture ? Et ce brouhaha ? D'où sort ce brouhaha
? Il était là, tout à l'heure, ce brouhaha
?
– T'es qui, toi ?
Je vous salue Marie pleine de grâce, Depardieu me parle.
Il m'a interrogé très gentiment, mais Depardieu
me parle. En me posant la main sur l'épaule, si je ne
rêve pas. Je tourne la tête vers lui comme si j'avais
une minerve. Il me sourit. Et Jésus le fruit de vos entrailles
est béni.
– Je suis... Je m'appelle Philippe. Mais enfin, je suis
personne de particulier.
– Eh ben dis donc, tu manques pas de cran.
Non, c'est vrai, je manque pas de cran, mais parfois, malgré
tout, j'ai une petite défaillance. Je lui souris de manière
très crispée, et la grande tenture commence à
se lever. Il n'y a pas de mur derrière, il ne faut pas
chercher plus loin. La grande tenture est ce que les spécialistes
appellent un rideau, dans leur jargon. Une salle entière
est en train de regarder mes pieds, alignés à
côté de douze pieds de stars. En ce moment même,
ô ivresse du succès, ô aboutissement d'un
long parcours, des milliers de personnes prennent mes pieds
pour des pieds de star. Mais je n'ai pas le temps de me réjouir,
car ce qui est marquant dans le lever de rideau, c'est le côté
inexorable. Dans trois secondes, je vais apparaître sur
scène pour rendre hommage à François Truffaut.
Ou bien je peux me sauver à toute allure, mais les spectateurs
verront des jambes de star qui tout à coup vont se mettre
à courir, ce qui la fout mal. Et Depardieu, qu'est-ce
qu'il va penser de moi ? Enfin, pour une fois, la décision
n'est pas difficile à prendre. Je me rue vers la sortie.
Je pourrais toujours dire que, pendant un instant, j'ai eu des
pieds de star, ce qui ne vaut pas un corps de star entier mais
n'est quand même pas donné à tout le monde
(loin de là). J'ouvre la porte en catastrophe et me sauve
à toute berzingue dans le couloir, sous les yeux probablement
exorbités du corpulent vigile, pendant que le public
applaudit bruyamment les six stars restées sur scène.
En courant vers l'ascenseur, je me demande si j'ai bien fait
de suivre Gérard Depardieu. Je ne sais pas."
***
©
Éditions Julliard, 1997
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