"Le
lendemain après-midi, par chance, je la croise rue de
la Jonquière. Elle porte une grande robe de bal en satin
rouge vif, une robe immense et somptueuse que n'auraient peut-être
pas osé porter les belles dames du siècle dernier,
et des escarpins noirs à talons aiguilles. Ses cheveux
sont défaits, avec un papillon rouge et vert étincelant
quelque part dedans. Hormis le costume (et le décor),
elle ressemble à Néfertiti dans un champ de canne
à sucre. Si elle n'était pas si singulière,
si impressionnante, les gens lui jetteraient des pierres en
ricanant ou se débrouilleraient pour l'empêcher
d'évoluer dans ce monde avec sa grande robe. Elle se
dirige vers le tabac, sur le trottoir opposé au mien,
et je ne sais pas comment l'arrêter – de l'autre
côté de la rue, je me vois mal crier : "Alors
en fin de compte, ce livre que vous lisiez hier et qui était
drôle, ça parle de quoi ?" Je la regarde passer
très intensément, en la bombardant de désir
télépathique, mais je dois me planter dans la
procédure de transmission des ondes car elle garde les
yeux fixés droit devant elle, les yeux dans le vide surpeuplé
de la rue. A quoi pense-t-elle ? Est-elle amoureuse ? A-t-elle
des problèmes d'argent ? Vient-elle de recevoir un coup
de téléphone de son père ? Elle marche
très rapidement, à grandes enjambées malgré
ses talons hauts (sur la Septième Avenue à New
York, quand je la rattraperai hors d'haleine, furieux, et lui
demanderai si elle a un train à prendre pour foncer aussi
bêtement sans raison, elle me répondra : "Je
marche vite car si je marche lentement, je perds l'équilibre.")
Elle bouscule un couple de vieillards qui la ralentit et passe
en trombe entre eux comme une boule de bowling entre deux quilles
– c'est curieux, je ne connaissais jusqu'à présent
qu'un trait de son caractère : une extrême politesse.
Il faudra examiner ça de plus près. Pour l'instant,
elle file. Néfertiti se tient très droite, arquée
même et ondule des hanches, souple et flottante au milieu
du corps, comme si sa tête et ses pieds étaient
attachés quelque part, en l'air et sur terre, et que
seules ses fesses pouvaient se balancer librement de droite
à gauche. Elle met littéralement un pied devant
l'autre – elle marche comme une acrobate sur un fil de
fer, mais bien plus vite —, passe sans un regard devant
le tabac du coin de la rue et s'éloigne vers je ne sais
où. A quoi pense-t-elle, hypnotique, avec ces yeux fixes
?"
***
"Je ne sais pas comment
il faut agir lorsqu'on est amoureux. Attendez. (Je n'ose même
pas songer à ce qu'il faudra faire ensuite, quand nous
formerons ce COUPLE dont je rêve depuis tant d'années
(que dire pendant qu'on dîne à deux dans la cuisine
? ("Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui, à peu
près pareil qu'hier ?", "Figure-toi qu'on a
reçu la facture d'EDF, c'est le même prix que d'habitude,
grosso modo", "Il est bon, ce melon, tu sais vraiment
bien les choisir", "Tu ne dis pas grand-chose, ça
va ?") Comment réagir si un soir elle a envie de
se coucher plus tôt que moi ? (regarder la télé
?) Comment trouver des trucs originaux pour continuer à
baiser de manière enivrante et spectaculaire au-delà
d'un mois ? (trente jours, à raison de deux fois par
jour, ça fait soixante fois, il y a tout de même
de quoi se lasser (déjà après cinq ou six,
j'ai du mal à garder mon enthousiasme initial...) –
alors cent fois, huit cents fois, trois mille fois ? Non, au
secours, je n'arriverai jamais à l'intéresser
trois mille fois !) Comment ne pas se cogner quand on veut passer
en sens inverse par une même porte de l'appartement ?
Où se mettre quand elle passe l'aspirateur ? A quel moment
passer l'aspirateur pour ne pas trop la déranger ? Et
surtout, que faire pendant qu'elle lit dans le salon ? (Marcher
de long en large dans la pièce, l'air pensif ? Prendre
un bain qui dure jusqu'à ce qu'elle ait terminé,
en poussant de petits soupirs d'aise à l'occasion pour
bien lui montrer que si je suis là ce n'est pas pour
m'occuper coûte que coûte le temps de sa lecture
mais bien parce que c'est l'un de mes hobbies, le bain ? Aller
dans la chambre et faire semblant d'avoir quelque chose de très
prenant à y faire ? (faudra-t-il que j'apprenne à
construire des maquettes de bateaux ?))), je ferais bien de
ne pas songer à tout ça, mais pour l'instant je
ne sais même pas comment m'y prendre pour le former, ce
COUPLE dont je rêve depuis tant d'années –
et ça, je ferais bien d'y songer comme un bolide parce
que je viens de dire "Attendez..." et qu'elle me regarde,
comme j'aurais dû le prévoir, mais maintenant d'un
oeil bizarre (je dois avoir l'air très concentré,
voire crispé (je panique))). Quand on voit dans un bar
une jolie fille – qui par exemple a des fesses remarquables
– et qu'on veut la niquer avant le lever du soleil, je
sais ce qu'il faut faire. Quand dans un bar on voit une fille
très sympathique en apparence et qu'on aimerait la connaître
davantage (et pourquoi pas la niquer avant le lever du soleil),
je sais aussi ce qu'il faut faire. C'est facile, c'est à
la portée de tout le monde (d'ailleurs tout le monde
le fait, sans se casser la tête à chercher une
méthode plus noble ou plus artistique qui ne ferait que
compliquer inutilement les choses et retarder la manœuvre
– or le soleil se lève tôt) : pour la dompter
et la posséder rapidement, il suffit de considérer
la femme comme une bête. Je ne suis pas misogyne, c'est
simplement une astuce pratique – dès qu'on l'a
niquée, on peut de nouveau considérer la femme
comme un être humain. Et de toute façon, c'est
également valable en sexe inversé : les femmes
peuvent employer la même technique si elles veulent, ça
ne dérangera pas grand-monde."
***
"Je fais de mon mieux pour
lui rendre son sourire décontracté. Elle s'allonge
sur le lit, ne rabat pas la couette sur elle, et tourne vers
moi un regard qui n'a rien d'énigmatique. Il s'agit maintenant
de la rejoindre. De toute évidence, nous allons coucher
ensemble pour la première fois. Je suis anxieux. Mais
mon oncle connaît la vie :
"En règle générale, il convient de
respecter quelques principes élémentaires lors
d'un premier accouplement entre deux personnes. Une légende
veut que cela ne se passe jamais très bien. Elle n'est
pas réellement fondée, mais l'homme devra cependant
s'en souvenir quand viendra le moment du bilan, et en faire
part à la femme d'un air dégagé si l'affaire
ne s'est pas déroulée de manière satisfaisante
— non pas pour la réconforter, bien entendu (car
il serait mufle et honteusement maladroit de sous-entendre qu'elle
n'a pas fourni une prestation correcte), mais pour se disculper
si lui-même n'a pas su se montrer suffisamment efficace.
C'est une soupape rassurante, mais en observant les règles
suivantes, fort simples, on n'en arrivera pas là.
L'homme ne connaît pas la femme. Or on sait qu'aucune
ne se comporte comme une autre. Ou presque. L'une appréciera
la douceur et le romantisme voluptueux, l'autre la violence
et la vulgarité lubrique. C'est comme ça.
Sur un hippodrome ou dans un casino, il est amusant de prendre
des risques : on ne peut y perdre que de l'argent. Dans un lit
avec une inconnue, c'est tentant, mais (une femme pouvant toujours
servir, on ne le dira jamais assez) on joue plus gros. S'il
fait exactement l'inverse de ce qu'elle aime, elle bondira hors
du lit (l'impulsive) ou, dans le meilleur des cas, elle se raidira
– ce qui nuira grandement au plaisir du parieur malchanceux
—, attendra que ça passe et se jurera d'aller voir
ailleurs au plus vite (la fataliste). C'est pourquoi il est
nécessaire de se montrer diplomate et fin stratège,
d'adopter la méthode de l'homme politique ou du producteur
d'émission en prime time en se figurant, dans un premier
temps du moins, que l'on fait l'amour à une sorte de
femme moyenne, la ménagère ou plutôt la
partenaire de moins de cinquante ans (ou de moins de quarante
ans, voire la ménagère de moins de trente ans
pour les puristes), et de faire par conséquent son possible
pour plaire au plus grand nombre. Certes, l'homme s'expose ainsi
à certaines critiques ("Trop tiède",
"Ordinaire", "Pas assez audacieux") mais
il pourra toujours se régler en cours d'exercice –
c'est d'ailleurs tout l'art du technicien.
Dans un premier temps, l'homme doit se déshabiller. Par
la suite, il découvrira peut-être que la femme
ne refuse pas, à l'occasion, de se faire grimper dessus
à la hussarde pour se donner des émotions, mais
si, lors de leur première entrevue, il se contente de
baisser son pantalon à mi-cuisses pour se soulager sans
perte de temps inutile, elle peut mal le prendre. Lorsqu'il
est nu (il est bon que la femme se soit elle-même chargée
de lui ôter ses vêtements (il suffit pour cela de
s'allonger habillé et de l'embrasser en lui touchant
les seins : sa main descendra vers la ceinture et la braguette
par automatisme), afin qu'il n'ait pas l'air, en se dévêtant
lui-même devant elle, de l'ouvrier qui retrousse ses manches
avant l'boulot), lorsqu'il est nu il ne doit en aucun cas avoir
honte de son corps. L'être humain (et notamment la femme
qu'on a réussi à guider jusqu'à son lit
en deux temps, trois mouvements et quatre mots bien choisis
à la sortie d'un restaurant) est influençable
par nature. Si elle constate qu'il se cache, se tortille et
joue de la couette comme une jeune Normande du siècle
dernier le soir de ses noces, la femme n'ira pas chercher midi
à minuit moins le quart. Par empathie, elle pensera :
"Bon, il a un gros bide ou une petite bite, c'est bien
ma chance. Enfin, puisque je suis là..." En revanche,
si l'homme se montre sans complexes, assumant sa nudité
comme on assume sa calvitie, une éventuelle exubérance
abdominale ou carence génitale ne passera peut-être
pas inaperçue mais sera considérée comme
sereinement acceptée par le principal intéressé,
et donc acceptable car il ne faut pas être plus royaliste
que le roi.
Ensuite, il s'agit d'entamer le rapport proprement dit. L'homme
ne doit escamoter les préliminaires sous aucun prétexte
: c'est une tradition millénaire, on ne peut se permettre
de la balayer d'un revers de main. De plus, il est de notoriété
publique qu'une majorité de femmes les considèrent
comme indispensables – elles ne sont peut-être pas
toutes sincères dans les sondages, mais peu importe :
ce qui compte dans ces étreintes initiales, c'est l'image
qu'elles veulent donner, et de ce fait, peu d'entre elles oseront
se plaindre. Si par hasard la femme choisie préfère
réellement l'assaut viril au détriment des préliminaires
(cela arrive mais il ne faut pas s'en soucier : même sur
un hippodrome, on aura toujours plus de chances de gagner en
jouant les favoris), l'homme commet certes une légère
bourde mais elle ne portera pas à conséquence
: personne ne peut s'offusquer du respect d'un usage si répandu
(on peut ne pas aimer les huîtres, mais il serait déplacé
de fulminer d'indignation si l'on en trouve chez sa tante au
réveillon de Noël).
Comme dans toute entreprise d'exploration, il est nécessaire
de se montrer prudent et sobre. Ainsi, l'homme qui vient de
se glisser dans le lit évitera de saisir aussitôt
sa partenaire par les cheveux pour lui enfourner derechef son
désir au fond de la gorge. Lui-même ne plongera
pas non plus la tête entre ses jambes comme un épagneul
affamé qui tombe sur cent grammes de Pal. (Bien entendu,
dans certains cas, on peut ne pas tenir compte de ces deux recommandations
: si la femme a ses ardeurs et se jette avidement, luette visible
et frémissante, sur l'objet de sa convoitise, ou bien
si elle plaque, d'un coup de reins gymnaste, sa féminité
ruisselante sur la bouche entrouverte de l'homme, il serait
absurde de se démener rageusement pour la repousser dans
l'espoir de paraître subtil en amour.)
Après quelques baisers savamment fougueux, l'homme caressera
les seins de sa partenaire (sans pincer ni malaxer, sans effleurer
non plus, mais comme on caresse la tête d'un chat –
et cela va de soi, en précisant le geste (modulation
de la pression, localisation de la cible) en fonction de la
réponse corporelle et vocale de la femme), puis il fera
glisser sa main sur le ventre, s'attardera un court instant
sur l'endroit où il suppose que se trouvent grosso modo
les ovaires (points assez sensibles, trop souvent ignorés
car invisibles et méconnus de l'homme, celui-ci n'ayant
pas tellement d'ovaires), et arrivera enfin là où
il voulait en venir, entre les jambes. Ici, attention ! Délicatesse
et circonspection sont de mise, car la femme, en état
d'alerte maximum, est prête à sanctionner mentalement
la moindre faute. Celui qui s'acharnera sur le clitoris comme
s'il tentait de le faire entrer à l'intérieur
du corps, ou celui qui plantera trois ou quatre doigts conquérants
dans une terre certes accueillante mais peut-être pas
encore suffisamment meuble, perdra sans nul doute de nombreux
points. La mesure et la capacité d'adaptation sont deux
éléments clés pour ouvrir la femme. Après
quelques instants de flânerie attentive dans cette province
au climat tropical, et dans le but de préparer une expédition
future, l'homme pourra aventurer un doigt vers une région
plus sombre et d'accès plus difficile, le trou du cul.
Mais durant cette première incursion, il devra surveiller,
avec une extrême vigilance, la tête de la femme
– directement reliée aux récepteurs sensoriels
de cette partie du corps. Au moindre signe de douleur ou d'agacement,
il devra rebrousser chemin.
Durant toute cette manipulation, il ne cessera d'embrasser la
femme. Et pas uniquement ses lèvres : ses joues, ses
yeux, ses oreilles, son cou, ses épaules ou ses seins
font aussi l'affaire. N'importe quel support est bon du moment
qu'il occupe la bouche. Car si le visage de l'homme reste inactif,
le regard dans le vide, il aura l'air du type à genoux
qui fouille consciencieusement sous une commode pour récupérer
un truc.
La visite terminée (lorsque les sons émis par
la femme perdent en intensité), l'homme lui touchera
de nouveau les seins, le ventre ou les cheveux pour lui prouver
qu'il n'est pas obnubilé par sa vulve. Il en profitera
pour remarquer, éventuellement, qu'elle s'est mise en
devoir de flatter sa virilité (tout à son travail,
il a pu ne pas s'en apercevoir tout de suite). Le cas échéant,
c'est bon signe.
Par souci de galanterie, et pour ne pas donner l'impression
d'imposer quoi que ce soit, c'est l'homme qui entamera les réjouissances
bucco-génitales – sans trop d'appréhension
car on trouve autant de femmes qui s'y opposent que de beurre
en broche. Il repart donc bille en tête vers les contrées
enchanteresses de la Vallée de la Joie – comme
l'appelait Ronsard, grand poète malheureusement décédé.
Il devra suivre avec la bouche les mêmes principes que
lors du parcours manuel : ne pas se focaliser obstinément
sur le clitoris, mordiller plutôt que mordre, ne pas trop
chercher à frayer un chemin à sa langue avec ses
doigts, au risque de ressembler à un scientifique myope,
éviter si possible les bruits de bouche ou de nez, au
risque de ressembler cette fois à un cochon truffier,
et surtout, là encore, enregistrer la moindre réaction
de la femme afin d'orienter son effort selon ses besoins. Tout
cela n'est pas sorcier.
C'est ensuite qu'il faut faire preuve de tact, au moment où
l'homme peut espérer la réciproque, misant sur
le fair-play de sa partenaire. Il existe quelques astuces pour
éviter l'incident diplomatique. La première consiste
à remonter comme précédemment, en léchant
le ventre, puis les seins. Tandis que la langue vaillante s'attarde
sur les mamelons en émoi, l'homme pose négligemment
un ou deux doigts sur la bouche de la femme, comme s'il voulait
juste lui caresser tendrement les lèvres. C'est là
qu'intervient le génie de Léonard de Vinci (car
c'est lui qui a inventé ce test infaillible). Inconsciemment,
la femme qui suce va prendre le doigt dans sa bouche. Cela peut
sembler simpliste, mais c'est ainsi : si elle lèche ou,
mieux, engloutit le doigt, l'homme peut se détendre.
Il n'a plus qu'à changer de position pour lui présenter
la chose. Si elle n'a pas touché au doigt, cela ne signifie
pas pour autant qu'elle fera la fine bouche plus tard (on peut
imaginer une foule de raisons : elle aime tout bonnement se
faire caresser les lèvres, le doigt sent le tabac ou
l'ail, elle a de nombreux plombages et craint de les exposer,
etc...) Pour se faire une idée plus précise, l'homme
peut alors utiliser la deuxième astuce, moins savante
: tout en continuant à embrasser les seins, le cou ou
la bouche de femme, il change de position – simplement,
dirait-on, pour être plus confortablement installé
et se consacrer tout entier au plaisir de sa partenaire, dans
les meilleures conditions possibles. Il se met à genoux
près d'elle, à peu près au niveau de son
épaule et, penché sur elle, continue son oeuvre
altruiste. La femme qui suce, lorsqu'elle aperçoit un
membre disponible à quelques centimètres de sa
bouche, ne peut se retenir – surtout lorsqu'on vient de
la lécher courtoisement et sans arrière pensée.
C'est un réflexe, elle gobe.
Si aucune de ces astuces n'a donné de résultat,
il est préférable de s'en tenir là et de
passer directement à l'étape suivante. En effet,
il serait assez malvenu de saisir la tête de la femme
et de la pousser d'autorité vers son devoir, après
lui avoir si ostensiblement tendu la perche, si on peut dire.
Ce serait prendre un risque inutile – celui de créer
une sensation de malaise dans le couple – pour peu de
chose : le meilleur reste à venir.
Il est à noter que ces précisions et conseils
sont plus théoriques qu'autre chose, car en pratique
le problème se pose rarement : la plupart des femmes
sucent.
Quoi qu'il en soit, qu'elle ait fait preuve de bonne volonté
ou non, il convient à présent d'honorer sa partenaire.
Il n'existe qu'une règle d'or : l'efficacité.
En d'autres termes, cette règle d'or peut se décomposer
en trois points : il faut réussir à "bander",
comme on dit dans le jargon; il faut éviter d'éjaculer
après à peine quelques secondes passées
à l'intérieur de la femme; il faut enfin essayer
de la faire jouir (toutefois, ce n'est pas indispensable).
Si par hasard l'homme est amené à revoir plusieurs
fois la même femme, il pourra par la suite se permettre
de négliger l'une ou l'autre de ces bases. On lui pardonnera
aisément, sachant qu'il n'est pas coutumier du fait et
que "ça arrive à tout le monde." Mais
lors d'une première confrontation, il ne faut pas plaisanter
avec ça. Il existe de nombreux hommes sur terre et la
femme n'a pas de temps à perdre. A moins qu'elle ne soit
amoureuse de lui (mais comment pourrait-elle tomber amoureuse
de quelqu'un qu'elle connaît si peu qu'elle n'a même
pas encore couché avec lui ?), son jugement sera vite
fait. (Il faut être bien indulgent ou bien bête
pour retourner dans un restaurant où l'on a très
peu et mal mangé – il y a beaucoup de restaurants.)
Et même si elle consent à laisser une deuxième
chance à l'homme (par charité chrétienne
ou paresse de chercher ailleurs), celui-ci se retrouvera le
dos au mur, écrasé par une pression terrible,
et entrera malgré lui, le malheureux, dans la fameuse
et redoutable spirale de la performance. Au lieu d'un cuisant
revers, il en essuiera deux. En résumé : dès
la première fois, il faut que ça fonctionne.
Pour "bander", c'est très simple : il suffit
que l'homme oublie qu'il a quelque chose entre les jambes –
car c'est en concentrant toute son attention sur cette plus
ou moins infime partie de son corps, en exigeant d'elle, à
la manière d'un maître sévère et
impressionnant, un comportement de premier ordre, qu'il lui
fait peur. Il faut donc penser à tout autre chose, comme
par exemple au corps de la femme. L'homme ne la connaissant
pas, il ne lui est pas difficile de s'y intéresser, car
toute découverte peut présenter certains attraits
pourvu qu'on ait l'esprit curieux. D'autre part, il ne doit
en aucun cas se laisser impressionner par sa partenaire : c'est
souvent l'une des principales causes de défaillance (celui
qui se sent tout petit ne peut guère espérer une
abrogation soudaine et miraculeuse des lois de la proportion).
Même si c'est tout à fait regrettable, il doit
donc se résoudre à considérer la femme
qui est en train d'écarter les jambes devant lui comme
une prostituée sans désir, qui n'attend rien de
lui. C'est révoltant, mais l'heure n'est pas aux sentiments.
Et comme, encore une fois, il ne connaît pas la femme,
il pourra aisément éviter les problèmes
de conscience.
Lorsque la jonction des corps est faite, il ne faut pas jouir
tout de suite. Ce serait encore pire que de ne pas pouvoir "bander"
(car on ne peut invoquer aucune excuse). Pour passer le cap
délicat des premières étreintes des muqueuses
et atteindre bon an mal an le quart d'heure fixé par
les conventions, il est préférable, si l'homme
se sait fort émotif, qu'il ait songé à
boire quelques verres avant de se lancer dans la bataille –
l'alcool est certainement l'atout le plus précieux de
l'expéditif. Mais s'il n'en a pas eu l'occasion, ou si
deux whiskies le terrassent, il devra se défendre seul.
Pour cela, il lui faudra impérativement oublier que la
femme est un être capable de jouir. Car c'est par crainte
de ne pas être en mesure de faire jouir sa partenaire
que l'homme s'affole, perd la tête, panique, se met à
vibrer, explose. De nouveau, malheureusement, il est obligé
de se figurer qu'il a affaire à une sorte de créature
sans âme qui n'est là que pour lui donner du plaisir.
(En prison, certains détenus ont mis au point un système
ingénieux : lorsqu'on leur sert des pâtes dans
la cellule, notamment des coquillettes ou des nouilles, ils
en gardent la moitié et les fourrent, quand elles sont
tièdes, dans le thermos qu'ils utilisent pour le café.
Ils se fabriquent ainsi une sorte de "vaginette" des
plus réalistes, paraît-il, si l'on ferme les yeux.
Dans le cas qui nous intéresse, il s'agit de se comporter
de manière inverse : fermer les yeux et se représenter
la femme comme un thermos rempli de nouilles tièdes.)
Avec un rien d'imagination, il lui devient donc inutile, voire
incongru, de chercher à procurer un orgasme à
sa partenaire : elle s'en fiche et n'attend aucune prouesse
particulière de sa part. Cette pression supprimée,
il ne pense plus qu'à lui et se défoule en toute
quiétude. Le problème, c'est que la femme se met
souvent à gémir de plus en plus bruyamment, occasionnant
ainsi des interférences pénibles : il devient
presque impossible à l'homme de continuer à croire
qu'elle n'a pas l'intention de prendre du plaisir. Et cette
fois, l'orgasme de la dame semblant tout proche, il serait vraiment
dommage d'échouer si près du but. Pourvu que...
Oh non.
Ce qu'il doit prendre en compte, c'est le côté
facultatif de la jouissance féminine lors de ce premier
contact. L'orgasme de la femme est bien moins "mécanique"
que celui de l'homme, il ne suffit pas de l'astiquer un moment
pour qu'elle l'atteigne par lien de cause à effet. Bien
des femmes ne jouissent que lorsqu'elles sont parfaitement détendues,
lorsqu'elles ne pensent à rien d'autre qu'à ce
qu'elles sont en train de faire (ou à ce qu'elles pourraient
faire dans le même genre avec quelqu'un d'autre), c'est-à-dire,
somme toute, assez rarement. (Tandis qu'un homme, et c'est parfois
dommage pour lui, peut jouir même s'il s'efforce désespérément
de se représenter les fesses blanches et poilues de son
coéquipier de rugby sous la douche.) On n'imagine pas
le nombre de femmes qui restent deux fois sur trois à
la frontière de la terre promise sans pouvoir, pour une
raison ou une autre, effectuer le dernier pas. Combien d'entre
elles, en plus de cette frustration, sont obligées de
pousser de grands cris et de se tortiller à la façon
des actrices mélo des années 20 pour ne pas froisser
le brave artisan qui s'échine entre leurs jambes ? Bref,
elles ont l'habitude. En outre, la première fois, elles
sont plus tendues que de coutume, comme l'homme, elles pensent
avant tout, elles aussi, à plaire à leur partenaire,
il est donc tout à fait compréhensible que certaines
ne se laissent pas aller jusqu'à l'orgasme. L'homme ne
doit pas s'en inquiéter. Justement parce qu'il sait que
la femme, même si elle a la bascule facile en d'autres
circonstances, ne songera pas elle-même à s'en
inquiéter, ni à s'en plaindre.
Néanmoins, il est primordial de lui donner tout de même
un peu de plaisir. C'est la moindre des choses. Pour cela, et
pour une fois, l'homme va devoir penser avant tout à
elle. (Ce n'est pas simple, mais l'esprit humain est capable
de choses étonnantes.) Pour découvrir ce qu'elle
aime, il faut se comporter avec elle comme avec un coffre fort
: tourner le bouton, essayer tous les chiffres jusqu'à
ce qu'on perçoive un déclic dans le stéthoscope.
En l'occurrence, il s'agit par exemple de tester toutes les
positions de base jusqu'à ce que la femme entre en vibration.
Attention : même si l'on sent que la levrette, disons,
la laisse tiède comme un thermos de nouilles, il ne faut
pas imiter l'expert en coffres et passer aussitôt à
la suivante. Sinon, l'acte d'amour risque de se transformer
en tourbillon endiablé, en un mélange de combat
de lutte et de rock acrobatique, et la pauvre femme, balancée
de tous côtés, soulevée, poussée,
pliée, retournée à toute vitesse, se demandera
inévitablement ce qu'est en train de faire ce dangereux
malade. ("Pourquoi faut-il toujours que ça tombe
sur moi ?") Non, même si l'homme sent que la position
choisie n'obtient qu'un vague succès d'estime, il doit
s'y tenir pendant un minimum de trois minutes.
Lorsqu'il a découvert celle que sa partenaire goûte
le plus (elle est aisément identifiable : même
si la femme n'est pas foudroyée de plaisir, elle aura
à cœur d'indiquer clairement à l'homme que
c'est encore ce qu'il y a de plus supportable, en secouant la
tête de manière comique et en poussant de petits
cris, un peu trop fort), il devra s'employer à régler
la puissance et la vitesse de ses va-et-vient. Là encore,
la seule méthode convenable est celle du coffre fort.
Inutile de revenir là-dessus, c'est enfantin.
Ensuite, s'il veut peaufiner son travail (ce qu'on ne saurait
trop lui conseiller, pour sortir de la masse), il peut s'attacher
(en suivant toujours la méthode dite "du coffre-fort")
aux détails, aux condiments. Les gestes accessoires,
par exemple – caresser ou tirer les cheveux tandis qu'il
la secoue, glisser un doigt dans la bouche ou ailleurs, taper
sur les fesses, pincer les mamelons, lécher la bouche
ou toucher le clitoris qui commence à se sentir bien
seul (à ce propos, l'homme ne doit surtout pas hésiter,
mettant sa fierté de côté, à saisir
la main de la femme pendant le rapport et à la guider
vers son clitoris (certaines n'osent pas le faire d'elles-mêmes)
: cette main deviendra sa meilleure alliée dans la course
à l'orgasme – avons-nous eu honte, Français,
de faire appel aux tout-puissants Américains en 44 ?);
ou bien les paroles – certaines femmes adorent que l'homme
leur parle pendant qu'il les cloue au matelas, d'autres détestent.
Pour les gestes comme pour les paroles, il est impératif
de commencer au bas de l'échelle et de monter graduellement
si l'on sent que ça accroche. Un homme qui, dès
les premières poussées à l'intérieur
de la femme, se mettrait à lui griffer les seins jusqu'au
sang ou à grogner "Tu aimes quand ça tape
au fond, hein, chienne ?", prendrait de gros risques.
Une fois que tous ces réglages sont effectués,
l'homme n'a plus qu'à attendre sereinement le moment
opportun (après, approximativement, un quart d'heure
à une heure d'activité (pas trop longtemps non
plus, car les muqueuses sont fragiles et la femme peut commencer
à éprouver une sensation de détérioration)),
et quand il estimera avoir suffisamment payé de sa personne,
il pourra enfin donner le meilleur de lui-même.
Pour conclure (mais on l'a dit des millions de fois depuis les
premières copulations préhistoriques, et c'est
faire injure à l'homme que de le rappeler), il est formellement
déconseillé de tourner le dos à la femme
dès qu'on s'est extirpé d'elle et de s'endormir.
L'homme doit la serrer dans ses bras et la caresser, l'embrasser
longuement, même si ce n'est pas de gaieté de cœur.
L'accouplement de deux êtres pose toujours des problèmes
au début. Mais, comme on l'a vu, cet animal suprêmement
intelligent qu'on appelle l'homme peut les surmonter en ne se
fiant qu'à deux mots : modération et jugeotte.
L'instinct, dans ces cas-là, ne donne jamais rien de
bon."
Allongée magnifique sur le dos, le visage tourné
vers moi, un ovale limpide et pâle, les yeux clairs, les
yeux lubriques, Olive me regarde.
Il me fait marrer, mon oncle."
***
"Plus tard dans l'après-midi,
elle a repris des forces et ça se voit. Elle nage comme
une sauvage aquatique dans l'océan sous la pluie, vêtue
du maillot de bain troué de son grand-père (celui
qu'elle a tué – je raconterai ça plus tard).
Un maillot de bain de tissu noir, trop grand pour elle et usé
jusqu'à la décomposition, avec un petit sigle
orange clair sur la poitrine. Moi je suis assis comme un lourdaud
sur cette immense plage sale de Coney Island et je mange un
hot-dog dégueulasse (très orange) en regardant
mes chaussures de caoutchouc rouge s'enfoncer lentement dans
le sable humide.
Je l'attends. Ça va être commode à enlever,
le sang de ce matin sur le parquet. Il pleut. Je l'attends et
j'ai l'impression qu'elle ne reviendra pas (ce serait surprenant,
on ressort souvent de la mer – mais pour le moment, elle
semble, comment dire... là-bas). Je la regarde bouger
entre l'eau et l'eau, à cent mètres de moi, ses
longs cheveux blonds trempés et salés, l'océan
sous la pluie et elle au milieu, je suis amoureux d'elle et
je l'attends. Je ne vois que sa tête, qui disparaît
parfois derrière une vague. Elle est petite dans la mer.
Sa tête disparaît parfois derrière une vague.
C'est elle qui a choisi mes chaussures rouges en caoutchouc."
***
©
Éditions Julliard, 1997
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