Tout
commence comme ça... Les
chaussures étaient dans le coffre de la voiture.
J'avais acheté de jolies chaussures japonaises pour
l'anniversaire d'Oum, et en sortant les sacs et les valises
de la Focus que je venais de garer après trois jours
de route devant le petit appartement que nous avions loué en
Italie, je les avais laissées au fond du coffre,
dans leur paquet rouge et noir : je voulais être
sûr qu'Oum n'allait pas les trouver avant le 5 août,
et je n'avais pas une chance de réussir à garder
le secret dans les trois pièces à peine meublées
où nous allions vivre pendant les deux prochaines
semaines. Le secret des chaussures japonaises, au fond
du coffre.
Nous sommes arrivés le samedi vers 16 heures (Géo
sautait et criait de joie), accueillis dans une lumière
aveuglante par Tanja (Tania), son mari Michele et la sœur
de celui-ci, Maria, puis pendant qu'Oum vidait les bagages
et préparait l'appartement, je suis parti à Peschici
(qu'on prononce Pes-ki-tchi, avec l'accent sur la première
syllabe) en voiture avec Géo, qui chantait, faire les
courses qu'on fait le premier jour des vacances, pimpant dans
les rayons inconnus du petit supermarché local (du pain,
des trucs pour le petit déjeuner, café, lait,
corn-flakes, beurre, œufs, fromage, jambon, jus d'orange,
du sopalin, du PQ, du produit vaisselle, six bouteilles d'eau,
une bougie antimoustiques et une bouteille de whisky). Géo
courait partout.
Le soir, nous avons mangé des pizzas sous les étoiles,
puis nous sommes rentrés vacillants à l'appartement,
nous avons couché Géo dans sa chambre et nous
nous sommes installés sur les chaises en plastique de
la terrasse, avec nos livres, la bougie antimoustiques entre
nous. Depuis plusieurs mois, nous ne lisions que des romans
policiers américains des années 40 et 50. Ici,
dans le sud de l'Italie, c'était encore mieux. Nous
sommes restés un peu plus d'une heure dans le silence
et la chaleur nocturnes, la lueur orangée de la bougie, à lire, à boire
du whisky et à fumer. Géo dormait.
***
Une
minute plus tard, nous arrivions en vue de la plage et de
sa mer toute puissante, Ana Upla nous attendait
en haut des cinq ou six marches qui y menaient, au pied du
dernier pin, la tension est descendue de plusieurs crans. Nous étions
parvenus, malgré l’encombrant boulet noir, à mettre
suffisamment de distance entre le feu et nous pour pouvoir
respirer (ce n’était pas l’écart
entre les pôles, mais l’eau était toute
proche, ça irait). C’est très impressionnant,
le feu, mais sans vouloir jouer les cadors, c’est moins
rapide qu’on le dit. Un crocodile, par exemple, ça
court plus vite qu’un homme – et cependant, le
crocodile ne la ramène pas autant, tremblez mortels
et tout le toutim, il vous regarde juste de son oeil globuleux
et torve. (En même temps, un troupeau de crocodiles aux
yeux torves et globuleux qui dévale une colline à fond
de train pour vous faire un sort, ça ne doit pas être
rassurant non plus, tremblez mortels et pas qu’un peu.)
*** (Le pire
souvenir dans ce registre, c’est le soir où je
me suis fait refouler de l’Hippopotamus. Un échec
qui restera encadré sur le mur de mes grandes humiliations
douloureuses. Il devait être trois ou quatre heures du
matin, je sortais de je ne sais quel bar ou soirée d’ennui
pitoyable (ces soirées dont on se dit : « C’est ça
ou rester seul devant la télé, ce serait trop
glauque », mais qu’on passe à se demander
ce qui a bien pu nous pousser à traverser Paris pour
venir boire pendant quatre heures du mauvais vin avec des gens
sinistres – il me manque une case, c’est pas possible),
j’avais faim et ne voulais pas rentrer directement chez
moi me faire une casserole de pâtes en regardant la rediffusion
nocturne des Z’amours, la faculté de résistance à la
dépression nerveuse n’est pas illimitée,
je voulais au moins finir la nuit dans un restaurant (seul,
les yeux dans le vague).
Si je n’étais pas ivre mort (je le savais, car
je ne marchais peut-être pas droit sur le trottoir (c’est
dur à vérifier quand on a un coup dans l’aile,
tout étant relatif et la notion de ligne droite se modifiant à notre
insu dans le cerveau), mais au moins je ne rebondissais pas
contre les murs des immeubles), je trimballais quand même
ce qu’il fallait d’alcool dans le sang pour avoir
probablement perdu cette étincelle dans le regard qui
est la marque des personnes tranquilles et saines, celles qui
ne vont pas nous causer de problème. Je ne voulais donc
pas m’insinuer dans des endroits trop chic ou intimes,
comme la Cloche d’Or ou autres restaurants de théâtre
: il me fallait un lieu impersonnel et plutôt bas de
gamme, où serveurs et clients seraient peu regardants.
L’Hippopotamus de la Place Clichy me paraissait idéal
: c’est, notamment la nuit, l’un des Hippopotamus
les moins reluisants de Paris – ce qui pose son Hippopotamus.
J’y avais déjà dîné quelques
fois dans des circonstances semblables, refusant de rentrer
tout de suite, quand amour-propre et cafard se battent en duel
avant l’aube. Jusqu’à cinq heures du matin,
dans une lumière trop vive, la grande salle était
parsemée de jeunes demeurés rigolards qui achevaient
dans le luxe leur première cuite, de macs en retraite,
de couples albumineux, de tueurs africains et d’épaves
neurasthéniques qui pesaient sur la balance du désespoir
noctambule, en fixant les frites froides qu’elles avaient
laissées dans l’assiette, les mérites respectifs
de la pendaison et de la défenestration. Entre eux,
en uniformes rouge et noir et tachés, circulaient mollement
des serveuses acariâtres à l’hygiène
douteuse, comme des morpions sur le pubis clairsemé d’une
vieille pute ; et parfois, du côté de la cuisine,
on voyait apparaître la tête sournoise d’un
intérimaire mal rasé, dont on devinait au teint
cireux l’odeur de sueur. Mais j’aimais bien le
tartare de tomates au thon et l’onglet sauce roquefort.
J’allais me faire un bon tartare de tomates au thon et
un onglet sauce roquefort, avec une demie de bordeaux, sans
regarder le cul triste des serveuses ni tourner la tête
vers la cuisine. Ensuite, je rentrerais à la maison,
rassasié, bonhomme, je me taperais un bon truc sur la
pêche en rivière avant d’aller me coucher,
et on tirerait un trait sur cette soirée consternante.
Vingt mètres avant la porte, je me suis arrêté sur
le trottoir pour respirer profondément, détendre
mes joues crispées par un rictus (une sorte de sourire
tétanique) qui me serrait les mâchoires depuis
je ne sais combien de temps mais dont je venais seulement de
prendre conscience, et j’ai cligné cinq ou six
fois des yeux dans l’espoir d’y faire apparaître
une étincelle, histoire de montrer à ces tueurs
neurasthéniques que peut parfois surgir, au coeur de
la nuit, un client à l’élégance
tranquille et saine.
L’entrée de l’Hippopotamus borgne était
gardée par un colosse qui ne l’était pas,
une brute subsaharienne de plusieurs mètres de haut,
au crâne chauve et luisant. Engoncé dans un costume
de basse qualité censé figurer la loi rigide
et incontournable (c’est même pas la peine de discuter),
seul et crevant d’ennui, il allait pour une fois pouvoir
physionomer sur des roulettes et laisser entrer une personne
de qualité, avec sobriété et reconnaissance
(car lorsque l’ennui n’est brisé que par
le souci, ça ne vaut pas le coup). Tandis que j’approchais,
l’étincelle à l’oeil, il m’observait
en coin, probablement pour ne pas m’effrayer en braquant
sur moi des prunelles glacées par trop d’affrontements
nocturnes et muets en tête à tête. Je l’avais
déjà vu à ce poste deux semaines plus
tôt, mais il ne me reconnaissait certainement pas, car
je suis un homme discret, qui passe en coup de vent, en brise,
vers son onglet. Derrière lui, j’apercevais la
salle presque déserte – la vieille pute est bien
déplumée – où ne s’alimentaient
péniblement qu’une poignée d’échoués
(le colosse devait rêver d’un établissement
dont il pourrait avoir le plaisir d’interdire l’accès
aux poivrots, mais là, non). J’ai souri, les joues
bien souples, et claironné :
– Bonsoir !
– Bonsoir...
Curieusement, il y avait une sorte d’interrogation dans
sa voix, comme s’il s’était retenu d’ajouter
: « Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce
que vous voulez ? » Il ne s’est pas écarté immédiatement,
ce qui m’a mis dans une situation délicate : je
ne pouvais bien entendu pas le pousser, j’ai du danger
une notion assez précise, je ne pouvais pas non plus
répéter mon « Bonsoir ! », au risque
de passer pour un attardé qui dit tout en double (et
de prendre une baffe), je ne pouvais pas non plus me mettre à lui
parler de la pleine lune ou du tremblement de terre en Chine,
ce serait ridicule (« Excusez-moi de vous importuner,
mais pensez-vous que Laurent Jalabert a une chance, dans le
Tour de France ? ») – je ne pouvais pas faire grand-chose
d’autre que d’attendre qu’il s’écarte,
en espérant que ce ne serait pas trop long. Comme le
face à face se prolongeait, et ne tournait pas à mon
avantage, j’ai repris l’initiative :
– Je peux encore manger ?
Je n’avais adroitement glissé ce « encore » dans
ma question que par finesse tactique : je savais bien qu’on
pouvait encore manger, la maison ne fermant ses portes que
dans deux heures, mais « Je peux manger ? » aurait
fait trop de peine à entendre, et m’aurait placé d’emblée
en position de faible à achever.
–
Nous sommes fermés, monsieur.
Je n’aimais pas cette phrase. C’est celle qu’on
oppose aux clochards quand ils se présentent dans l’embrasure
de la porte d’un bar, à quatre heures de l’après-midi – et
de façon fort triste, ils font comme s’ils y croyaient,
ils se composent une mimique ennuyée, écartent
légèrement les bras en balayant du regard les
treize clients présents à l’intérieur,
et s’en vont avec un petit hochement de tête qui
signifie : « Faudra que je pense à venir un peu
plus tôt, la prochaine fois. » Mais je ne saisissais
pas bien le rapport entre un clochard et moi. J’ai laissé se
décontracter ma mâchoire inférieure, tout
doux, cligné deux fois des yeux (il est à cinquante
centimètres de l’étincelle et il ne la
voit pas – eh, achète-toi des lunettes !), j’ai
mis mes deux hanches à niveau (je venais de m’apercevoir
que, par inadvertance, je faisais porter tout le poids de mon
corps sur la jambe droite, ce qui me conférait sans
doute un genre de grâce nonchalante mais prêtait
peut-être à confusion quant à mon aptitude à l’équilibre)
et j’ai placé ma banderille :
–
Vous fermez qu’à cinq heures du matin, c’est
marqué là-haut.
– Mais nous sommes complets, monsieur.
Avant de répondre : « Et mon cul, c’est
du poulet ? », ce qui n’aurait pas convenu à une
personne de qualité pas poivrot, j’ai rapidement
analysé la situation : ce type essayait de m’évincer
d’un « restaurant » (je me comprends) où venaient
sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale.
–
Vous êtes complets ?
– Oui.
Et mon cul, c’est du poulet ? Il restait assez de tables
libres derrière les vitres pour accueillir toute l’armée
chinoise. Je n’étais quand même pas en train
de me faire évincer d’un hangar où venaient
sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale
? Qui sait ? Je me disais qu’il me manquait sans doute
un élément pour analyser cette situation apparemment
grotesque, il me suffisait de réfléchir plus
posément et tout allait s’éclaircir et
se dénouer, quand trois personnes sont arrivées
derrière moi et m’ont contourné avec égards.
L’aliéné chauve qui gardait la porte les
a rapidement scannés de haut en bas :
– Bonsoir, allez-y.
J’entrevoyais une explication. Certaines nuits, en secret,
l’Hippopotamus se transformait en club échangiste
ultra select pour hauts fonctionnaires luxembourgeois et membres éminents
des Nations Unies – une couverture idéale. Ces
soirs-là, on pouvait faire une croix sur tomates au
thon et onglets aux échalotes.
–
Vous me dites que c’est complet et vous laissez entrer
trois personnes.
–
Ces personnes avaient réservé, monsieur.
Ne te moque pas de moi. Ne te moque pas de moi, s’il
te plaît, cerbère discount. Tu connais la tête
de toutes les personnes qui ont réservé ? Arrête,
maintenant, laisse-moi passer, il n’y a quasiment personne,
vous allez droit vers la faillite, tu vas te retrouver sans
boulot, ta femme va menacer de te quitter et tu vas devoir
chercher une place du côté des pharmacies de banlieue,
c’est encore plus déprimant qu’ici (je t’assure),
tu ne peux pas refuser les gens comme ça – surtout
des gens tranquilles et sains, propres et loyaux, à peine
grisés par un petit verre de porto. Je ne demande pas
grand-chose, je veux juste un onglet, je veux de la viande,
je resterai sagement assis sans rien dire ni faire, penché sur
mon assiette de misère, tout enrubanné de mélancolie.
JE VEUX DE LA VIANDE !
– Ecoutez, les trois quarts des tables sont libres...
–
Elles sont réservées.
Je sentais mes jambes céder sous moi. Je ne peux plus
me voiler la face, j’ai épuisé toutes les
hypothèses une à une (cent personnes ne réservent
pas à l’Hippopotamus de la Place Clichy pour quatre
heures du matin, où alors les Martiens sont dans Paris,
le monde tourne à l’envers et ma mère s’appelle
Bruce ou Flash), je suis bel et bien en train d’échouer
dans ma tentative d’entrer à l’Hippopotamus
de la Place Clichy – et demain quoi ? on va me refuser
une baguette à la boulangerie ? m’interdire de
faire la queue à la Poste (« N’insistez
pas, monsieur ») ? Le pire, c’est que je savais
bien que je n’étais pas au fond du gouffre éthylique.
La preuve : j’ai failli dire à ce butor que j’étais
journaliste (je travaillais dans un journal pour fillettes, à l’époque),
que j’allais faire un ramdam de tous les diables et qu’il
allait amèrement regretter de s’être amusé à ça
avec moi (sur le moment, il me paraissait réellement
légitime d’entreprendre ce genre d’action
punitive, et de l’en avertir tout de même avant,
par honnêteté – et surtout par habileté stratégique
(« Bon allez, d’accord, entrez, excusez-moi... »)),
mais je me suis retenu in extremis. J’avais donc encore
toute ma raison.
J’ai pivoté lentement sur moi-même, faible
et creux comme un condamné à mort, de l’angoisse
carbonique dans tout le corps, et je me suis éloigné d’un
pas de zombie vaincu sur le trottoir désert, laissant
pour toujours derrière moi le paradis inaccessible de
la viande et des échalotes. S’il existait un magazine
consacré aux losers, je serais en couverture. (Voltaire
: « L’Hippo m’a dit non ! ») Heureusement,
j’ai trouvé un grec du côté d’Anvers
(le seul encore ouvert à cette heure-là, car
le bon sens en alerte des passants sobres de la journée
l’empêchait de faire son chiffre d’affaire
avant la nuit) et, une semaine plus tard, j’avais un
ver solitaire pour compagnon.)
***
J’avais donc depuis quelque temps, depuis en fait ma
rencontre avec Oum, la conviction que je ne trépasserais
pas un couteau dans la gorge ou une balle dans l’oeil,
j’avais même le pressentiment, peu rationnel il
est vrai, que je ne disparaîtrais pas dans un accident,
de voiture ou d’avion, je m’étais familiarisé avec
la perspective du cancer ou de l’infarctus (la mort déjà dans
l’âme, naturellement, mais avec cette sérénité relative
que procure la connaissance de ce qui nous attend – une
crise cardiaque, en particulier, m’aurait parfaitement
convenu : deux minutes de souffrance (qu’est-ce que c’est
?) et tout s’arrête d’un coup, ça
ne manque pas d’élégance, coupez, je ne
suis plus là). Mais voilà, on ne le dira jamais
assez : on ne sait jamais. Si quelqu’un m’avait
assuré (un sorcier aux dons phénoménaux,
hérités de la pure source de son papa, qui jamais
ne se trompe) que j’allais finir ma vie en short sur
une plage bordée par la forêt, j’aurais
bien rigolé. Enfin, pas sûr, car ça peut
malgré tout mettre mal à l’aise, mais je
lui aurai tapoté l’épaule, à Professeur
Joseph, et je serais allé m’envoyer une bonne
bière fraîche en froissant dans ma poche sa petite
carte de visite.
***
La fébrilité augmentait avec
la température, et l’odeur aigre de la peur générale,
mêlée à la sueur, avec celle du bois brûlé.
Les yeux se plissaient et rougissaient, de l’écume
blanche séchait au coin des lèvres, les souffles
se faisaient plus courts, plus bruyants, ça toussait
de tous les côtés. Les hommes n’avaient
plus le courage ou la volonté de se comporter comme
si de rien n’était pour calmer leur famille, ils
semblaient surpris, comprenant que leur expérience et
leur force de père ne leur serviraient à rien,
et considéraient le feu envahissant en prenant des poses
peu naturelles, les mains sur les hanches ou les bras ballants.
Les femmes enlevaient leur tee-shirt, se signaient, se tenaient
la tête, s’approchaient de l’eau avec leurs
enfants. Oum me voyait de moins en moins, elle s’isolait,
elle s’absentait (cet éloignement vers l’intérieur
me rappelait l’accouchement, quand j’étais
près d’elle mais que ça ne comptait plus
: elle était seule avec la douleur et l’angoisse,
dans un monde où je n’existais plus, même
les cris insensés du médecin en tablier de boucher
ne parvenaient plus jusqu’à elle), elle tenait
Géo par l’épaule et regardait droit devant
elle, rien. Un petit groupe s’était formé peu à peu
autour de la statue de la Vierge, sans doute pour prier. La
plupart des enfants pleuraient. Géo, de plus en plus
tendu et agité, s’était mis à murmurer
en se balançant d’un pied sur l’autre. Quand
il a haussé la voix, comme dans le noir pour se donner
de l’aplomb, j’ai compris qu’il chantait.
Il se raccrochait à un air familier, encore un morceau
d’Eminem : « I like boobs, boobs, boobs ! » Je
n’ai pas pu retenir un sourire (il fallait que ce soit
vraiment drôle) en me mettant à la place de nos
voisins qui l’entendaient et ne savaient pas que ce n’étaient
pour lui que des onomatopées. Entouré de femmes
en maillot de bain et de flammes dantesques, il répétait
d’un ton enjoué qu’il aimait les nichons.
Quel plaisir, mesdames, d’être en si bonne compagnie, « I
like boobs ! Boobs ! Boobs ! » Un couple, près
de nous, qui comprenait apparemment l’anglais, restait
pantois (ce jeune type est de la trempe des James Bond). (Ça
vient de son père, en fait.)
Plusieurs personnes ont poussé un cri en même
temps. « Oh ! » Certaines ont levé les bras.
Tournées vers l’horizon. Un grand bateau blanc
venait d’apparaître au large. Il semblait avoir
arrêté ses moteurs, attendant ou préparant
quelque chose. C’était l’un des ferries
qui effectuaient chaque jour la liaison avec les îles
Tremiti, pour des centaines de touristes.
Sans réfléchir, les trois quarts des condamnés
se sont mis à agiter bras et mains au-dessus de leur
tête en appelant vers la mer, de grands gestes de naufragés
qui reprennent espoir. Comme si l’équipage et
les passagers ne nous avaient pas vus. Comme s’ils allaient
prendre le risque de s’approcher de nous. Et très
vite, tout le monde a compris qu’ils ne nous sauveraient
pas (ils avaient dû faire monter à bord, au port
de Vieste, qui se trouvait à quelques kilomètres à l’est,
tous ceux qu’ils pouvaient, pour les mettre à l’abri
au cas plus que probable où le feu les atteindrait),
tout le monde a compris qu’ils avaient ralenti seulement
pour regarder. Mais même lorsque le sanctuaire flottant,
inaccessible, a repris lentement sa route contre le vent, certainement
pour aller déposer sa cargaison humaine quelque part
avant le point de départ de l’incendie, où les
heureux épargnés ne risqueraient plus rien, certains
ont continué à battre l’air des bras, en
criant plus fort et en sautant sur place. C’était
ridicule et déchirant.
Pendant un instant, je me suis mis à la place des passagers
du bateau, qui nous observaient de loin. Un pauvre troupeau
d’humains coincé sur une plage rongée par
le feu, des mortels minuscules et presque nus qui appellent
désespérément au secours, de grandes flammes
derrière eux, tout près. Ils devaient nous plaindre.
***
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