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"
Paul découpait le cuissot. Il en a posé un gros
morceau dans mon assiette, à côté des pommes
de terre sautées. J'ai bu une gorgée de vin. J'ai
pris ma fourchette et mon couteau, j'ai attendu que tout le
monde soit servi. Belle viande. Non, j'ai reposé mon
couteau, et bu une autre gorgée de vin. J'ai repris mon
couteau. Ça doit être bon, ce cuissot, non ? C'est
marrant, depuis que je me suis imaginé par hasard que
ce chevreuil était possédé par l'envie
de nuire jusqu'au-delà de la mort, je regarde son bout
de cuissot d'un autre œil. Il me paraît, je ne sais
pas, étrange. Pas possédé, il ne faut pas
exagérer, mais tout de même : mystérieux.
Je me fais des idées, ce n'est qu'un bout de cuissot.
Il a appartenu à un chevreuil, c'est vrai. Il n'y a pas
si longtemps. Un chevreuil qui avait peut-être un regard
de fou. Qui reniflait furieusement, qui courait dans la forêt
(à la manière d'un crocodile). Mais là,
ce n'est plus qu'un morceau de viande. Bien cuit. Possédé
ou pas, il ne peut pas me faire de mal.
Tout le monde mâchait gaiement. J'ai tenté de rappeler
Guthagon de Saint-Flour, qui m'aurait déchiqueté
ce truc-là à grands coups de dents, en riant à
gorge déployée ("Fameux cuissot, messeigneurs
! Ha ha ha !"), mais il restait figé dans sa clairière,
des milliers d'années en arrière : non, plus personne
ne viendrait le déranger. Alors bravement, dans mes vêtements
noirs de quasi-quadragénaire parisien du troisième
millénaire, avec mes petites dents qui jusqu'alors n'avaient
broyé pour ainsi dire que du Babybel et des Knacki Herta,
j'ai mastiqué délicatement la viande forte et
avalé sans broncher l'âme du chevreuil aux yeux
de fou."
***
"Le
type avait qui elle vivait dans le sud depuis trois mois, un
voyou tchadien de la pire espèce, venait de disparaître
avec le peu d'argent qu'elle avait encore, tous ses médicaments
et la plupart de ses appareils électroménagers.
C'était triste mais de toute façon, disait Paul,
ça ne changerait pas grand-chose. Lui, en tout cas, avait
baissé les bras depuis longtemps. Il l'avait aidée,
ou du moins avait essayé, pendant de longues années,
d'abord de toutes ses forces de père, expliquait-il,
puis juste matériellement, par chèques, jusqu'à
ce qu'il laisse tomber ça aussi, au bout de cinq ou six
ans, car ça ne servait à rien : plus il lui donnait
d'argent, plus elle se défonçait. Il avait aujourd'hui
abandonné. Elle lui téléphonait de temps
à autre, de moins en moins souvent. Elle avait 36 ans,
elle était toxico jusqu'aux plus petits globules, séropositive,
peut-être même avec un sida déclaré,
il ne savait pas vraiment, elle ne restait jamais plus de quelques
semaines avec quelqu'un et toujours avec de sales types qui
la frappaient ou l'arnaquaient d'une façon ou d'une autre,
elle avait avorté un nombre incalculable de fois et fait
trois fausses couches, reçu plusieurs coups de couteau,
avait fait quelques séjours prolongés à
l'hôpital pour des coups plus violents que d'autres et
passé deux mois et demi en prison, elle faisait maintenant
la pute de plus en plus régulièrement, vendait
sa bouche et son cul pour rester encore un peu en vie, elle
était devenue aigre et méchante, elle n'était
plus que ça : de la haine et de la souffrance, elle avait
le cœur détruit et le sang pourri. Sa mère
était une actrice célèbre."
***
"J'étais
excité comme un bambin, et je ne comprenais pas vraiment
pourquoi. Ça n'avait rien à voir avec quoi que
ce soit de sexuel, ni de sentimental, ce n'était pas
le souvenir qui me troublait, c'était plus profond, plus
violent, ça touchait à ma vie même. Je n'ai
pas pu résister au besoin de me lever tout de suite (moi
qui traînais toujours plus d'une demi-heure au lit, incapable
de coordonner mes mouvements pour en descendre, pour atteindre
le sol, surtout quand j'avais la gueule de bois) et d'aller,
flottant au-dessus du parquet, allumer une cigarette dans le
salon et m'installer sur le fauteuil. Mon fauteuil. En fumant,
agité, léger, dans la lumière froide et
pâle du matin que je connaissais peu, je commençais
à comprendre ce qui me rendait euphorique. Je ne suis
pas une bille qui roule vers la mort. Je ne suis pas non plus
une mouche perdue qui vole n'importe où, sans autre passé
que la vitre qu'elle vient de cogner et qui lui a fait changer
de route. Et ce n'est pas simplement la coïncidence, qui
me rassure et m'enthousiasme (après tout, deux mouches
qui ont failli se percuter dans la cuisine du studio du premier
étage peuvent se retrouver posées par hasard sur
le même lustre du grand appartement du cinquième,
ça ne fait toujours d'elles que des mouches ("Tiens,
te revoilà. Je te retiens, toi.")). Quelque chose
se forme en moi. Se solidifie. Quelque chose qui me rend heureux.
(Si.) En terminant ma cigarette, je change, je me sens plus
vaste, plus complexe, plus fort. Le passé qui revient
me reconstitue. Il est avec moi. Il y a soudain un lien tangible
entre mes seize ans et mes trente-neuf ans, un lien qui vient
d'apparaître (les personnes qu'on fréquente de
façon régulière, même depuis des
années, ne créent paradoxalement pas ce lien,
elles avancent avec nous, roulent la pelote avec nous), un fil
auquel m'accrocher. Une fille. Qui n'existait plus, et qui existe."
***
"Enfin
nu, j'étais devenu l'incarnation de la vulnérabilité.
Il me semblait qu'un papillon qui se serait posé sur
mon épaule m'aurait laissé une plaie ouverte.
Mais je n'ai pas eu le temps de rougir, car j'ai réalisé
à ce moment-là que Céline était
nue aussi. (Ça m'apprendra à ne penser qu'à
moi.) Allongée sur le dos, les mains croisées
sous la tête, elle m'attendait. Toute nue. Et j'ai compris
instantanément ce que la nudité pouvait avoir
de beau, de fort, et non de faible. Céline était
soudain devenue, en quelques secondes que j'avais loupées,
l'être le plus intense et le plus puissant du monde. Les
seins, les hanches pâles, la peau, le corps lumineux et
le mystère entre les jambes, juste en face de moi.
Toute la création (animale, végétale et
minérale), les poissons qui vivent dans l'ombre, les
insectes les plus insolites, les chevaux, les forêts,
les jungles, les fleurs, les eucalyptus, les fraises ou les
champignons, les rivières et les océans, les banquises,
les vallées verdoyantes et les plus hautes montagnes
n'arrivent pas à la cheville d'une fille nue couchée
par terre. C'est ce que je me disais. (A peu près. En
fait, je me disais : "Mon Dieu", mais avec le recul,
je peux développer un peu.) J'étais extrêmement
troublé, bombardé d'émotions violentes
et de sentiments confus, l'émerveillement, l'embarras,
le désir, la fierté, la peur. Et une sorte de
malaise que je ne reconnaissais pas consciemment au milieu de
tout ça, et sur lequel de toute façon je n'aurais
pas eu envie de me pencher, mais que je comprends mieux aujourd'hui
: ce qu'elle m'offrait me fascinait, bien sûr, et m'éblouissait
(toutes les filles que j'avais maladroitement tripotées
jusqu'alors, dans leur chambre ou celle de leurs parents, et
même celle que j'avais écrasée de mes efforts
avant le déluge de grenadine, avaient gardé leur
tee-shirt, leur culotte, ou leur pantalon à mi-cuisses,
c'était de l'assaut rapide et du secret volé,
surtout pour faire sentir mes doigts à mes amis ensuite
: en voir une absolument nue qui m'attendait, tout à
coup, c'était enivrant, comme pour Ali Baba, j'imagine,
quand il s'est retrouvé dans la caverne des quarante
voleurs), mais quelque chose me dérangeait instinctivement
dans ce que je voyais, et me mettait mal à l'aise. A
treize ans, le corps de Céline semblait déjà
un peu usé. Rien d'effrayant ni de vraiment triste (pour
un apprenti, c'était même plutôt excitant)
: il avait juste pris quelques années d'avance sur elle.
Trop de garçons étaient passés dessus avant
qu'il ne soit tout à fait fini, certainement. Ses seins
paraissaient un peu trop mous pour son âge, ses hanches
un peu trop lourdes, elle avait de petites vergetures sur le
ventre, et même dans la couleur de sa peau, un peu trop
blanche, il y avait déjà de la fatigue."
***
"Si
ma vie me paraissait plus pleine et cohérente grâce
à la réapparition de Céline, si j'avais
été touché, ranimé, secoué
de retrouver par hasard sur la route quelques heures de mes
seize ans, de les revivre, pourquoi ce choc ne l'aiderait-il
pas, elle aussi, puisqu'elle avait encore de quoi se laisser
troubler ? Pourquoi ce pont brusquement jeté au-dessus
des années ne lui apporterait-il pas, comme à
moi, cette sensation réconfortante de continuité,
d'homogénéité ? Raisonnablement, c'était
sans doute désormais impossible, sa vie était
en morceaux trop épars, mais au moins, peut-être,
juste le plaisir de me revoir – un personnage de son passé,
le brave garçon dans l'herbe qui n'y connaissait rien
et apprenait tout d'elle –, de se souvenir d'un moment
lointain, précis, où elle était plus insouciante
et plus forte. Savoir que l'on n'a pas toujours été
impuissant, à la dérive, peut redonner du courage.
(Dans le milieu des courses, sanctuaire de sagesse, un dicton
intéressant affirme : "Ce qu'un cheval a fait, il
peut le refaire.") Mais je rêve, la drogue et le
sida ne sont pas des enfants de chœur qu'on embrouille
avec des souvenirs et un peu de courage. Il faudra se contenter
de moins. Une heure à se rappeler des moments agréables,
c'est déjà pas mal. Ça veut dire qu'il
y a eu des moments agréables."
©
Éditions Grasset & Fasquelle, Philippe Jaenada
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