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La Bible



S’il y a bien un livre surestimé, c’est la Bible. Lorsqu’on a la foi, à la rigueur, il est à peu près concevable, naturel, qu’on se laisse éblouir (et encore, il faut être sacrément coriace pour continuer à croire après avoir ingurgité tant bien que mal ce texte interminable, brouillon et incohérent – sans vouloir, bien sûr, offenser qui que ce soit : un peu de recul et de légèreté sont, espérons, inoffensifs). Mais même les athées le reconnaissent, certainement pour se donner le genre fair-play, c’est le plus grand roman qui ait jamais été écrit. Soit ils ne pensent pas ce qu’ils disent, soit ils ont perdu la boule.
On aimerait pouvoir s’en prendre aux auteurs, évidemment, mais on ne sait même pas qui ils sont. Dieu ? Dire que Dieu écrit mal, non, ne poussons pas trop loin le bouchon du blasphème. De toute façon, personne ne l’a jamais imaginé la plume à la main. Disons, plus prudemment, que Dieu est un piètre éditeur (que les croyants se rassurent, il n’est pas le seul). Une bonne partie de l’Ancien Testament a longtemps été attribuée à Moïse, mais il meurt dans le Deutéronome : « C’est là que mourut Moïse. »1 C’était une pointure, Moïse, mais de là à continuer à écrire après sa mort, non, il y a des limites. Quant aux Evangiles, on peut raisonnablement penser qu’elles n’ont pas été rédigées par des contemporains de Jésus, du moins dans la forme qui nous est parvenue. A ce compte-là, quitte à attendre un peu (que sont quelques siècles dans l’histoire du monde ?), on les confiait à Dante, Shakespeare, Balzac et Steinbeck, et on était sûrs d’avoir du bon boulot. On était sûrs de ne pas se retrouver avec des : « Jésus, rempli d’Esprit Saint, revint du Jourdain et il était mené par l’Esprit à travers le désert durant quarante jours, tenté par le diable. »2 On dira ce qu’on veut, c’est lourd, ça manque de grâce – et puis « rempli d’Esprit Saint », non, ça fait outre. Ou bien, à propos de chars et de chevaux : « Vigoureux, ils avançaient, impatients de parcourir la terre. Il leur dit : “Allez parcourir la terre.” Et ils parcoururent la terre. »3 C’est dommage, parce que l’image est belle, forte, on sent qu’ils ont vraiment envie de parcourir la terre et que ce sera puissant et majestueux (quand ils parcourront la terre), mais là, c’est redondant (non ?), ça tombe à plat. Marc Lévy aurait fait mieux, à tous les coups.
Les dialogues ne sont pas toujours éblouissants non plus : « Lorsque vous serez arrivés au pays de Canaan que je vous donne pour domaine, si je frappe de la lèpre une maison du pays que vous possèderez, son propriétaire viendra avertir le prêtre et dira : “J’ai vu comme de la lèpre dans la maison.” »4 C’est mou, c’est trop mou. Bien sûr qu’il a vu comme de la lèpre dans la maison, puisqu’elle est frappée de la lèpre. Il pourrait, je ne sais pas, crier, pester, ou s’étonner. Il a l’air tout amorphe, ce propriétaire. On n’a même pas envie de le plaindre.
Saint Jean, lui, en revanche, est bien remonté. Il devait être plutôt nerveux et déconcertant, dans la vie, car son Evangile est plus que bizarrement écrit, on a parfois l’impression d’avoir affaire à un fou : « Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi parce qu’avant moi il était. »5 (Ça fait presque peur.)
Pour ce qui est du récit, là encore, les maladresses et les mauvaises surprises ne manquent pas. D’abord, les incohérences. Au début, Dieu fait la lumière, le décor, puis les animaux, voit que c’est bon, et enfin l’homme à son image6. Il voit que c’est très bon. Mais quelques lignes plus loin, on rappelle les faits : Dieu fait la terre, le ciel, tout ça, puis l’homme, et pour lui donner de la compagnie, Il fait apparaître les animaux.7 Il faudrait savoir, dès le départ on s’embrouille. Et ça, ce n’est rien, une petite bourde chronologique. Au chapitre suivant, on panique : Dieu est seul avec Adam et Eve, et tout à coup, Il dit (on ne sait pas à qui) : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ! »8 L’un de nous ? Qui ça, nous ? Ils étaient plusieurs ? C’est mal expliqué, on sent qu’on nous cache des choses importantes.
Laissons de côté une ribambelle d’autres étourderies (un certain roi Joiakîn « avait dix-huit ans à son avènement9 », et quatre-vingt pages plus loin, il « avait huit ans à son avènement » ; Matthieu affirme que le père de Joseph est Jacob11, Luc que Joseph est le fils d’Héli12 – ils pourraient au moins s’accorder sur cet important second rôle), et étonnons-nous deux secondes devant les drôles d’erreurs que commet Dieu Lui-même. Question espèces vivantes, ce n’est pas le premier venu (enfin si, mais je me comprends), et pourtant, c’est boulette sur boulette : Il affirme que les chauve-souris sont des oiseaux13 (alors qu’elles sont aussi mammifères que vous et moi), Il explique tranquillement qu’on n’a pas le droit de manger du lièvre parce que « bien que ruminant, il n’a pas le sabot fourchu »14 (un lièvre qui rumine, et allez donc), et qu’on doit également tenir loin de son assiette « les bestioles ailées qui marchent sur quatre pattes »15, ce qui n’est pas très compliqué (les mécréants peuvent toujours partir en chasse, ils reviendront bredouilles).
Mal écrit, mal construit, mal documenté, c’est déjà ennuyeux, mais le pire, c’est que les personnages sont bien moins attachants qu’on pourrait le croire. Quelques exemples à la diable ?
Elisée se promène, quand soudain, des gamins espiègles se moquent de sa calvitie et le traitent de tondu. Furax, il les maudit au nom de Dieu. Deux ourses sortent illico des bois et « déchirent » quarante-deux enfants. Il continue son chemin, calmé16. On veut bien qu’il soit susceptible, Elisée, et que Dieu partage ce vif désir de respect pour tout ce qui touche aux cheveux (on a vu plus tard qu’il n’avait jamais embêté son fils de ce côté-là), mais quarante-deux marmots en lambeaux, c’est sévère.
Un autre type peu amène, c’est le lévite d’Ephraïm. Un serviteur de Dieu, donc. Il arrive avec sa femme à Gibéa, ils ne savent pas où dormir, un vieillard les accueille chez lui. Quelques vicelards en goguette frappent à la porte : ils veulent violer le lévite, les sagouins. Le vieillard, qui a vraiment le sens de l’hospitalité, leur propose de faire plutôt un sort à sa fille, qui est vierge. « Abusez d’elle et faites ce que bon vous semble », suggère le brave pépé. Niet, ils veulent le lévite ! Du coup, qu’est-ce qu’il fait, le lévite ? Il leur jette sa femme en pâture, et rentre se coucher – il l’a échappée belle. Au matin, après une nuit cauchemardesque, on l’imagine, la femme gît sur le seuil. Du coup, qu’est-ce qu’il fait, le lévite ? Il la charge sur son âne, reprend la route, rentre chez lui, et la découpe en douze morceaux17. Et là, on dira ce qu’on voudra, on a du mal à s’identifier.
Mais le pire, sans doute, c’est lorsqu’on découvre, déconfit, que Jésus n’est pas la crème dont tout le monde parle. Le Nouveau Testament perd brusquement de sa superbe. Vous êtes assis ? Un jour, Jésus se balade avec ses disciples près de Béthanie lorsqu’il se sent un petit creux. Miracle, il aperçoit justement un figuier. Impec. Il s’approche, l’eau à la bouche, et constate avec horreur qu’il n’y a pas une seule figue sur le figuier. La raison est toute simple : ce n’est pas du tout la saison des figues (mais Jésus ne le sait pas – on se demande ce que son Père lui a appris). Il entre alors dans une colère terrible et maudit le figuier : « Jamais plus tu ne porteras de fruits ! » Et du tac au tac, le pauvre figuier, qui n’avait rien fait, devient sec.18 Que Jésus ne connaisse pas bien les saisons, passe, soyons sport, il avait d’autres préoccupations. Mais que le Sauveur, l’incarnation de l’Amour et de la Justice, le modèle de toute une civilisation, se montre aussi capricieux et inutilement cruel, non, ce n’est pas crédible, on se moque de nous.
Et pourtant, la Bible (40 millions d’exemplaires distribués chaque année, Harry Potter et Dan Brown peuvent aller se coucher) reste, aux yeux de la plupart, le classique des classiques. Laissons le dernier mot à Jésus qui, malgré tout, le mérite bien : « Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! »19




1. Deutéronome, 34.1
2. Luc, 4.1
3. Zacharie, 6.7
4. Lévitique, 14.34
5. Jean, 1.30
6. Genèse, 1.25-26
7. Genèse, 2.18-19
8. Genèse, 3.22
9. 2 Rois, 24.8
10. 2 Chroniques, 36.9
11. Matthieu, 1.16
12. Luc, 3.23
13. Lévitique, 11.13-19
14. Lévitique, 11.6
15. Lévitique, 11.20
16. 2 Rois, 2.23
17. Juges, 19.16-29
18. Matthieu, 21.18-19 et Marc, 11.12-14
19. Matthieu, 19.12
 

© Philippe Jaenada, 2009.