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Les Carottes

– Jaenada !
ALLONS BON, qui crie MON NOM ? (bon, j’ai l’habitude, en même temps, partout où je vais on crie MON NOM, bien sûr, on crie mon nom sur les boulevards, dans les centres commerciaux et les jardins publics, partout sur mon passage les hommes jettent leur chapeau au ciel, les filles font tournoyer leur culotte au-dessus de leur tête en poussant ces glapissements étranges et enivrants des danseuses du Moulin Rouge (certaines de l’autre main lascivement se massent la hanche), mais cette fois, c’est une voix que je connais – c’est rare, car souvent ce sont d’audacieux anonymes qui fébrilement m’acclament). Je vais me retourner, tiens. Soyons sport, élégant. Le décor d’ailleurs s’y prête. Je suis debout devant le château de Candé, en Touraine, près de Monts, les deux bras gracieusement disposés de part et d'autre du corps (c’est dans ce château qu’Édouard VIII a épousé Wallis Simpson, en 1937 (c’était une Américaine divorcée, ce qui a créé un si tumultueux scandale à la Cour d’Angleterre que l’enflammé a dû renoncer officiellement au trône et à tout ce qui va avec pour pouvoir unir son douloureux destin à celui de sa belle) : dans le bois de l’un des murs de la bibliothèque dudit château, on peut voir une sorte de graffiti qu’ils ont gravé, un truc genre " Wallis + Édouard = AE ", du moins en substance (" AE " signifiant, je le dis pour ceux qui n’avaient pas l’âme romantique à huit ans, " Amour Éternel " (mais de toute façon, peu importe, ce n’est pas ce qu’ils ont écrit, c’est en substance))). Je tourne le dos au château, je suis en train de discuter avec l’incroyable Serge Joncour, que j’aime comme un frère (je n’ai pas de frère mais j’imagine – c’est un peu notre boulot, d’imaginer, à nous autres écrivains). Je pivote, non sans, comme toujours, une certaine grâce (qui m’est, sinon innée, du moins coutumière – car il faut travailler son image quand on est écrivain, c’est hyper important pour les ventes, or question image, la grâce est l’un des trucs les plus efficaces (sa race), – c’est pour ça par exemple que souvent je me caresse distraitement les lèvres (d’un majeur à la fois langoureux et viril) quand je fais mine de réfléchir, que j’ai une bague du tonnerre qui ressemble à du diamant, et que, lorsque je marche, je me représente toujours (concentre-toi, concentre-toi), avançant sur une sorte de trampoline en soie) – et qui vois-je ? QUI VOIS-JE ? Da... Daniel Prévost. Mais ce n’est sans doute pas lui qui m’a appelé (ou alors il est branque pour de bon), car il est en train de discuter passionnément avec Claude Chabrol (et je ne pense pas non plus que ce soit Claude Chabrol qui m’ait appelé : je ne vois pas pourquoi il m’aurait appelé). Mais dans la seconde qui suit, mon regard se décale légèrement, cinq mètres environ, sur la gauche – un réflexe instinctif, animal. C’est alors que j’aperçois Ga... Quoi ? Ce n’est pas possible. Gabrielle Lazure. L’actrice. Eh bien c’est elle, c’est pas plus compliqué que ça. C’est elle. C’est possible. Je fais deux pas dans sa direction, mais soudain, pan, je suis stoppé en plein vol, comme une oie sauvage touchée par la balle implacable d’un chasseur émérite sur le visage buriné duquel se dessine après cinq heures de planque un sourire légitime. Je reste sur un pied, en équilibre dans une faille temporelle, en suspension devant le château de Candé, flottant couillon sur mon trampoline de soie (contrairement cela dit à l’oie sauvage – mais l’homme est supérieur à l’animal – qui, elle, est tombée comme une pierre). Ce n’est pas possible, en fait : non. C’est une voix masculine qui m’a appelé, et que j’ai reconnue, or je ne connais pas la voix de Gabrielle Lazure, et quoi qu’il en soit je suis sûr qu’elle n’a pas une voix masculine, ce serait ridicule (donc grosso modo, c’est comme si par exemple on me disait va cueillir un fruit, de couleur orange et que je partais gaiement, confiant, vers un mouton). Je suis toujours sur un pied, mais l’air de rien (j’ai ma fierté).
– Ça va, Philippe ?
(C’est Serge, dans mon dos. Et je peux le comprendre.) J’envisage de poser mon pied flottant pour me retourner et lui répondre que oui pas de problème, quand soudain :
– Jaenada !
(Encore, nom d’un chien ! C’est la voix de tout à l’heure, encore, celle que je connais.) Et tout naturellement (mais maintenant je suis de face, c’est plus facile), je tourne les yeux vers la droite, d’où vient la voix, à trois mètres de Gabrielle Lazure et deux environ de Daniel Prévost. C’est Da...
– Mon gros Jaenada !
C’est Dave. Le chanteur. Il est entouré de plusieurs jolis garçons aux membres cuivrés, dont certains lui flattent le corps en murmurant des trucs que je suis encore trop loin pour comprendre. Je m’approche, il veut m’embrasser, mais rêve, je lui serre la main. De toute façon, pour tout dire, ce n’est pas Dave le chanteur. C’est David Foenkinos. Mais ça m’énerve qu’il m’appelle mon gros Jaenada (je ne suis pas gros : je suis fort, je suis dense, je suis impressionnant), alors voilà, le temps de trois ou quatre lignes il aura été Dave et j’espère que ça lui servira de leçon (la prochaine fois, c’est Francis Cabrel sur deux pages). Il est entouré de plusieurs jolies filles aux poitrines opulentes et souples, aux jupes courtes et aux yeux qui en disent long, dont certaines lui flattent l’âme en murmurant des trucs que je suis encore trop loin pour comprendre, mais je le connais, c’est du court et de l’opulent pour pas grand-chose : il est fidèle, ce pignouf (moi aussi, mais ce n’est pas pareil : d’une part ma femme refuse catégoriquement que je la trompe (mais la sienne aussi, si ça se trouve), d’autre part jamais les filles ne se précipitent sur moi comme un essaim d’abeilles lubriques et prêtes au sacrifice (je suis trop... dense)). Bref, ça tombe bien qu’il soit là, d’abord parce que je ne le vois jamais (je ne vois jamais personne), ensuite parce que justement j’ai un truc à lui demander :
– J’ai un truc à te demander, pignouf.
– Mon gros Jaenada ! Tout ce que tu veux !
– Les mecs de décapage.
– Quoi, les mecs de décapage ?
– Ils m’ont proposé d’être le parrain d’un de leurs numéros.
– Ah ah, tu passes après moi, j’aimerais pas être à ta place.
– Ils n’osaient pas, je crois, ils ont préféré essayer d’abord avec quelqu’un de facile. Enfin bref, voilà, je ne sais pas si...
– Quoi ?
– Je trouve qu’il y a plein de choses vraiment bien, dans leur machin, mais d’un autre côté, par exemple ils tapent sur Bordel, ou sur pas mal d’autres auteurs qui essaient de faire des trucs un peu nouveaux, ou pas nouveaux mais légèrement décalés, quoi.
– Bon, et alors ?
– Alors à côté de ça ils encensent des gens qui... non, je sais pas, ils sont jeunes j’imagine, et pourtant ils ont l’air déjà blasés, à part deux ou trois, ils ont l’air déjà cyniques, médisants comme des Rinaldi, désabusés, ils n’aiment pas les gens qui essaient de travailler, de changer, j’ai l’impression, ils sont...
– Qu’est-ce que t’es saoulant... N’importe quoi.
– Bon enfin bref, comme je savais pas, vu qu’à la fois je trouve qu’il y a vraiment des trucs du tonnerre et qu’en même temps...
– Jaenadaaaaaaa !
– Je leur ai dit que je te demanderai ce que tu penses d’eux, toi qui les as côtoyés, et qu’ensuite je...
– Ils sont extraordinaires.
– C’est vrai ?
– Extraordinaires. Vas-y, fais-moi confiance.
Je lui fais confiance, et donc me voilà, un mois après cette rencontre bucolico-chic devant le château de Candé, et soixante-sept ans après le mariage de Wallis Simpson et Edouard VIII (que l’histoire oubliera vite), à écrire un texte pour devenir parrain du numéro je-sais-pas-com-bien de décapage . Et à me demander tout à coup qu’est-ce que ça veut dire d’être le parrain de décapage (il serait temps parce que je crois que là, j’ai plus beaucoup de place). Bon, si je me réfère aux valeurs traditionnelles, c’est d’abord faire un cadeau à son filleul. Il est très difficile de faire un cadeau à une revue (je n’ai pas la prétention de considérer que ces quelques lignes en sont un), on ne sait pas ce que ça aime, une revue, donc je vais me concentrer sur Jean-Baptiste, et lui offrir un joli pull en jacquard dès que la vie me laissera le loisir d’aller traîner badaud dans les beaux quartiers – je le jure, croix de bois, croix de fer, si je mens je me roule par terre. Là, je suis sûr de faire plaisir (et si ça va pas, on peut changer). Ensuite, et surtout, c’est s’engager à s’occuper dudit filleul si les parents meurent. Ça, c’est plus délicat. C’est pas un pull en jacquard qui va me sortir de là. Alors allons-y, dressons-nous, courageux, noble, tel Edouard VIII, projetons-nous un mois en arrière, devant le château de Candé (qui quand même se prête plus à la déclaration qui va venir, comme décor, que le pauvre bureau dans lequel je suis en train d’écrire), et clamons d’une voix forte et claire, en nous massant d’une main lascivement la hanche : " Si plus de la moitié de ceux qui veillent aujourd’hui sur décapage meurent prématurément, je m’engage à m’occuper de cette revue extraordinaire jusqu’à la fin de mes jours. " (C’est beau, c’est fort, c’est dense.) (C’est impressionnant.) Donc tenez bon les gars, pitié, faites du sport et mangez des carottes. Voilà, je pensais : " Je vais profiter de l’occasion, excellente occasion, pour parler des bons auteurs que ces pignoufs descendent ", et en fait, non, le seul truc intelligent et sincère que j’ai à dire, c’est : mangez des carottes.

© Philippe Jaenada, 2004.