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PAUVRE CONSTANCE

Ce jour-là, le 18 octobre dernier, j'allais mal. Entre autres épreuves et soucis, j'étais frappé par la plus épouvantable gastro qui ait jamais frappé sans raison un être humain normal. (En fait, j'apprendrais un peu plus tard que ce n'était que le début d'une lente décomposition interne, due je pense à mon passage, à 40 ans, dans la deuxème partie de ma vie – et la dernière, misère.) Dévasté de l'intérieur, vide et pâle, pauvre Philippe, n'ayant plus que les diverses fonctions d'expulsion qui s'activaient encore (mais rageusement), je n'avais pas dormi depuis deux nuits (je n'arrive pas à m'assoupir aux toilettes, j'ai toujours peur de tomber), et rien mangé depuis trois jours : un grain de riz me faisait l'effet d'une bombe. J'étais un zombie malade.
Dans l'après-midi de cette sale journée, j'étais allé avec ma femme Anne-Catherine aux obsèques du meilleur ami de mon fils Ernest, Louis, quatre ans, qu'un camion avait écrasé à Max Dormoy sous les yeux de sa jeune mère. Le garçon le plus gentil, sensible, intelligent, ses yeux toujours inquiets, son admiration pour Batman, ses gestes fragiles, écrasé sous les grosses roues du poids lourd, broyé. La vie si belle est atroce. En quarante ans, je n'ai rien vécu d'aussi cruel et douloureux que cette cérémonie au Père Lachaise, d'aussi violent, injuste – le cercueil avec Louis à l'intérieur, les parents mutilés, Lydie et Fred, fantômes sur terre, épouvantés et immobiles, sans enfant. Je les regardais et je tenais à peine debout. Inutile d'essayer d'en parler, ça m'écœure.
Quelques heures plus tard, j'arrivais avec la belle Aline Gurdiel, mon attachée de presse, au théâtre du Rond-Point pour participer à l'émission de Michel Field sur Paris Première, Ça balance à Paris. Je n'aime pas ça, participer à une émission de télé, mais ce serait la seule petite lueur de la journée, sous les projecteurs. (Je savais que ça se passerait bien : pendant l'été, j'avais appris, de sources aussi sûres que variées, que quatre ou cinq au moins des chroniqueurs de l'ex-Field dans ta chambre avaient aimé mon livre, ce qui serait suffisant pour un triomphe devant les caméras, même si par hasard un ou deux mitigés sans âme se manifestaient du bout des lèvres pour se donner un genre. Le plus difficile serait de rester modeste, de les remercier sans avoir l'air d'un génie trop sûr de lui – ce que je suis, mais ça passe mal à la télé.)
Malgré l'état dans lequel j'étais, la tête et le ventre à la dérive, et le coeur, j'approchais du théâtre d'un pas presque léger, désincarné. Nous étions allés boire un whisky dans un bar près des Champs-Elysées, Aline et moi (ou plutôt j'avais bu un whisky, un bon, un Oban, elle un Coca Light (espèce de dingue) – du coup j'en avais pris un deuxième, pour faire bonne mesure), je n'oubliais pas la journée, bien sûr, je me sentais toujours comme un zombie malade et triste, mais pas inquiet. Nous venions de traverser les Champs quand un type en scooter s'est arrêté et a crié : "Hey ! Vous êtes Philippe Jaenada ? J'adore vos livres !" Ça m'a fait plaisir.
Nous sommes entrés par une petite porte à l'arrière du théâtre, une assistante nous a guidés vers le sous-sol (il ne fallait pas que les chroniqueurs puissent croiser les invités, pour préserver l'effet de surprise) et, au bout d'un long couloir étroit, sombre et gris, nous a introduits dans une loge minuscule. A l'intérieur se trouvaient deux hommes assis qui prenaient presque toute la place – ils m'ont paru énormes. J'ai articulé un vague bonjour et me suis installé sans trop les voir, pataud, sur une chaise en plastique (je ne suis jamais très à l'aise quand je me trouve dans une toute petite pièce avec des inconnus). En relevant la tête pour ne pas avoir l'air d'une victime, j'ai d'abord regardé deux bouteilles de champagne presque vides, puis le balèze en tee-shirt à côté duquel je m'étais assis (c'était Bernard Lavilliers), et l'autre, moins coriace et imposant que je n'avais cru en entrant, mais qui paraissait extrêmement détendu (sa tête me disait quelque chose : j'ai appris environ trois quarts d'heure plus tard que c'était Clovis Cornillac (je suis nul en acteurs)).
L'enregistrement de l'émission qui précédait la nôtre avait pris du retard (en regardant le moniteur branché dans la loge, je me suis aperçu avec étonnement que l'équipe de chroniqueurs avait changé, par rapport à l'année précédente), et nous sommes restés près de deux heures tous les trois sur nos chaises. Ils étaient sympas, mes deux compagnons. Il est sympa, Lavilliers, mais alors il parle tout le temps. Pendant une heure et demie, jusqu'à ce qu'il soit happé par la lumière pour faire son apparition sur le plateau, il n'a pas arrêté de parler et de rire (il racontait ses voyages, le Brésil, tout ça). Cornillac aussi, il est sympa. Et alors, incroyablement détendu : dès que Lavilliers s'interrompait cinq secondes, il disait une phrase (souvent drôle, sur un ton très naturel). De mon côté, moins décontracté (quoique très sympa aussi), je n'ai quasiment pas réussi à ouvrir la bouche : quand Lavilliers faisait une pause, le temps que je respire pour m'accoutumer au bien-être et à l'insouciance (je suis trop crispé quand j'écoute, je dois faire de gros efforts de concentration), c'était foutu, c'était reparti. Une ou deux fois, j'ai dû dire à Bernard Lavilliers quelque chose comme : "Ah ben tu m'étonnes !", et c'est tout.
Au bout d'une heure environ, la rédactrice en chef de l'émission (sympa) est entrée pour nous saluer, s'excuser du retard et nous demander si tout allait bien. "Impeccable", on a dit. Elle a eu quelques mots pour chacun : elle a félicité Lavilliers pour son album, Cornillac pour son film (le dernier Jeunet, j'ai oublié le titre), puis elle s'est approchée de moi et m'a dit presque à voix basse, comme pour ne pas vexer ou inquiéter les deux autres : "Alors vous, vous pouvez être tranquille. Thomas Hervé a adoré, et il a convaincu tout le monde. C'est du tout cuit, pour vous." Je m'en doutais, merci.
Après la fin du premier enregistrement, Field est passé un instant dans la loge, pour nous saluer, s'excuser du retard et nous demander si tout allait bien. "Ça va, mais vivement que ça commence", on a dit. Il a souri, a tapoté l'épaule de Lavilliers, puis il est retourné dans l'arène éclairée. Il est sympa, ce Field.
Encore vingt minutes, et une assistante est venue chercher Lavilliers. Il a mis son blouson, il est sorti de la loge, et quelques instants plus tard, on l'a vu apparaître en pleine lumière sur le plateau, dans le moniteur. C'était amusant, on aurait dit ces films fantastiques où les gens franchissent l'écran et entrent dans le truc qu'ils étaient en train de regarder à la télé. Tout s'est bien passé pour lui, les chroniqueurs avaient adoré son album – sauf Constance Chaillet ou Rosalie Afflelou, je ne sais plus, mais il avait l'air de s'en foutre complètement, il rigolait, il parlait et il rigolait, et tant pis pour l'autre pomme qui n'aime pas ce que je fais.
Encore dix minutes, et l'assistante est venue chercher Cornillac. Il est sorti de la loge, est passé par le sas magique et s'est matérialisé dans l'écran. Tout s'est bien passé pour lui, les chroniqueurs avaient adoré le film – sauf Constance Chaillet, qui trouvait que Jeunet ne devrait pas du tout s'y prendre comme ça au niveau de la mise en scène quand il fait des films, il devrait changer de style, mais Cornillac s'en foutait, c'était pas lui le réalisateur et de toute façon chacun pouvait bien filmer comme il en avait envie. Non ?
Je restais tout seul dans la loge, dans quelques secondes l'assistante allait venir me chercher et me téléporter dans l'émission. Je n'avais aucune raison d'avoir peur. D'abord, l'odieuse journée que je venais de passer reléguait tout le reste, toutes les contrariétés, au rang de broutilles : deux ou trois moustiques dans une léproserie. Ensuite, je n'aime pas passer à la télé, je ne sais pas ce qui m'a pris, pourquoi j'ai accepté ça, je me sens pute qui vend des tapis, donc je dois m'en foutre, ça m'apprendra, assumer sans états d'âme, en commercial, et si ça se passe mal au moins j'aurais une bonne raison de refuser la prochaine fois. Enfin, ça ne peut pas se passer mal, ils ont adoré mon livre. Et pourtant, j'avais peur. J'ai bu au goulot une dernière demi-gorgée de champagne sans bulles au fond d'une bouteille, tiède.

L'assistante est venue me chercher. Je l'ai suivie dans le couloir sordide, puis dans un escalier assez raide, nous avons grimpé longtemps, dans l'obscurité, longtemps, et je n'ai même pas pensé à regarder ses fesses. Au sommet, une autre assistante ma pris en charge, en mettant un doigt sur sa bouche pour me faire comprendre que je devais rester silencieux (de toute façon, je n'avais pas l'intention de me mettre à frapper dans mes mains en tapant du pied). Ici aussi, il me semblait qu'il faisait très sombre. Elle m'a guidé à pas de loup jusqu'à un petit moniteur posé sur un cube noir, en haut d'un large et bel escalier qui descendait, en tournant, jusqu'au plateau illuminé où les stars étaient assises, tranquillement, ignorant que j'allais bientôt surgir. Sans un mot, avec des gestes de conspiratrice, elle m'a indiqué que je devais regarder l'écran et tendre l'oreille, surtout sans faire le moindre bruit (ça va, j'ai les oreilles souples et silencieuses – et puis ils sont au moins à trois cents mètres en dessous de nous, c'est bien le diable s'ils m'entendent tendre l'oreille), car ils étaient sur le point de parler de moi.
Michel Field a annoncé qu'on allait maintenant parler de Vie et mort de la jeune fille blonde, le roman de Philippe Jaenada. Je les voyais tout en bas, loin, regroupés, réunis sous une lumière très vive au fond d'une sorte de gouffre, et je n'avais qu'une pensée en tête : "Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi je suis venu ? Pourquoi je vais descendre là-dedans ? Pour essayer de vendre des livres ?"
Field a donné la parole à Thomas Hervé (c'est le jeune homme qui présente – ou présentait, je ne sais pas – Culture Pub, avec Christian Blachas), et celui-ci s'est lancé avec enthousiasme dans la liste des trucs fantastiques qu'il avait trouvés dans le livre. Je me suis simultanément rendu compte que je souriais bêtement en regardant le moniteur et qu'une caméra me filmait. Il fallait que j'arrête de sourire bêtement, que je prenne un air détaché et serein, et il fallait aussi que j'arrête de penser "Quest-ce que je fais là ? Qu'est-ce que je fais là ?" et que je trouve vite quelque chose à dire en bas, j'étais ici depuis deux heures et j'avais oublié de réfléchir à ça, de chercher quelques bonnes phrases à caser, intelligentes ou drôles, de prévoir un geste en arrivant, peut-être une sorte de petite révérence, de préparer des réponses et des commentaires qui me feraient paraître calme, satisfait – même si évidemment je m'y attendais, à ces éloges, et n'en avais pas vraiment besoin pour prendre conscience de la qualité de mon travail –, à la fois reconnaissant et pas trop modeste, un peu ailleurs, estimant tout cela normal, je suis content que ça vous ait plu – non, c'est nul, ça. Mais qu'est-ce que j'avais foutu pendant tout ce temps ? Et qu'est-ce que je fais là ? Non, ça il ne faut plus y penser, je suis là, je suis là. Vite, des idées ! Après Thomas Hervé, le sensationnel Thomas Hervé (cet homme est aussitôt devenu mon ami), Field a passé la parole à Philippe Tesson, mais je n'écoutais plus, on ne peut pas écouter et réfléchir en même temps (pas moi, du moins) : j'essayais de garder un visage à peu près placide pour la caméra et, derrière ce masque d'indolence amusée, je cherchais des idées de phrases comme un forcené.
Et puis j'ai vu que Tesson tenait mon livre devant lui par un coin, entre le pouce et l'index, comme le mouchoir glaireux d'un vieux clochard syphilitique. Il semblait chercher une poubelle, bonne pâte quand même d'avoir ramassé ça. Alors intrigué j'ai tendu l'oreille (dans un grincement atroce) et je l'ai entendu dire "absolument aucun intérêt". Il expliquait qu'il n'y avait rien dans ce roman, mais vraiment rien, et se demandait pourquoi on avait publié ça, comment même on pouvait publier ça, quelque chose d'aussi plat, d'aussi vide, d'aussi peu intéressant. Il était dégoûté par mon livre.
Une petite lampe rouge s'est mise à clignoter dans mon esprit. Il est là, mon ennemi. Le voilà. Il m'en fallait un, de toute manière, ce n'est pas grave. Et puis Tesson est un vieux fou qui ne sait plus trop ce qu'il dit, qui pique des colères terribles juste parce qu'il sent qu'il faut s'agiter, je l'aime bien, il me faisait souvent rire quand il faisait le théâtre chez Ardisson sur Paris Première, je ne peux pas lui en vouloir.
Field souriait, intéressé par le débat qui s'annonçait. Il a passé la parole à Constance Chaillet, qui allait dire que le roman l'avait bouleversée, qu'elle l'avait trouvé drôle et triste à la fois, mélancolique et réconfortant (allez, ce sera toujours ça, on ne peut pas non plus demander la lune). Or bizarrement, elle a commencé par déclarer qu'elle était "assez d'accord" avec Philippe Tesson. Mais, mais, mais... (ah, il y a un mais) ce qu'elle avait trouvé de plus dérangeant, pour sa part, de plus consternant, c'était le style (ah ah, mon style dérange). Car il n'y en avait pas. De style. C'était extrêmement mal écrit, bâclé, des mots balancés n'importe comment sur le papier, comme ils sortaient, avec des parenthèses partout, on comprend rien, c'est lourd, c'est n'importe quoi. Selon elle, l'auteur ferait bien de changer de hobby parce que l'écriture, vraiment, c'est pas son truc. Là, j'étais cloué. Autre chose qu'avec Tesson. C'était terrible, ce jugement qui tombait. Car s'il y a bien quelqu'un qui possède un style unique et envoûtant, quelqu'un qui cisèle ses textes au péril de sa santé, qui injecte son âme dans son oeuvre, comme par magie, et fait de chaque phrase un diamant de force vive, c'est Constance Chaillet – dont la production littéraire, puissante et profonde, tracera inéluctablement sa route dans l'avenir, entre les mains de plusieurs générations d'êtres humains sensibles. (Maintenant j'en rigole, mais sur le moment, en haut de l'escalier, dans l'ombre, devant le moniteur, je me voyais lui verser un seau de vase sur le crâne, à cette gourde.) (Ce n'est pas méchant, gourde.)
Field souriait toujours, sentant que ça prenait, l'air tout de même légèrement interloqué par ce petit accès de violence. Il ne fallait pas que je m'inquiète : après tout, avec un vieux fou et Constance Chaillet pour ennemis, je ne risquais rien. Il s'est tourné vers Frédéric Mitterrand. Lui, c'est sûr, serait de mon côté. Malheureusement, il n'avait pas lu le livre. (Quand on participe à un débat dans lequel on est censé donner son avis, on veut bien écouter une ou deux chansons, regarder le début d'un film, mais lire un roman d'un type qu'on ne ne connait pas, faut pas pousser : on va pas gâcher son temps pour une émission de télé dont on n'est même pas le présentateur, non plus.) Le bon Philippe Vandel, qui était assis à côté de lui, lui a obligeamment tendu le livre ouvert, lui a désigné un passage du doigt. Après l'avoir parcouru des yeux, le brave Fredo a dit quelque chose comme : "Ah, je vois que l'auteur aime les animaux...", puis il a lu à voix haute :
– Tu as une belle bite. Tu aimes ma chatte ?
– Merci.
– Tu aimes ma chatte ?
– Oui.
Avec un petit sourire malicieux et content de son effet, il a conclu : "On voit le genre..." Très gentil, vraiment. Très intelligent, fin, réfléchi. Plein de bonnes intentions. Le moyen le plus élégant de s'excuser de n'avoir pas lu. La grande classe. Merci Fredo.
Je sentais que quelque chose n'allait pas dans mes jambes. Un peu comme de la faiblesse. Et un truc qui ressemblait au marais poitevin dans l'estomac. Dans la tête, Pearl Harbour. L'ensemble, même si je n'en avais que lointainement conscience, donnait une sensation de destruction. Il fallait que je me tire de là – de mon corps, je veux dire. J'ai à peine écouté ce qu'a dit Rosalie Afflelou, ex-Rosalie Delon : j'ai vaguement compris qu'elle était d'accord avec Philippe Tesson et Constance Chaillet, mais, mais, mais... (je ne me fais plus d'illusions, vas-y), ce qui l'avait surtout dérangée et consternée, c'était la vulgarité. Ce livre était vulgaire, mais vulgaire... Et surtout d'un ennui, d'un ennui...
– Attendez, s'est exclamé Michel Field, gardez-en un peu pour tout à l'heure, vous allez pouvoir lui dire tout ça... puisqu'il est là !
Quoi ? Qui est là ? Moi ? Je suis où ? Oh non... Il a raison, je suis là ! Je suis dans mon corps et mon corps est là ! J'avais oublié, anéanti par le bombardement, fuyant Pearl Harbour en pataugeant dans le marais poitevin, que j'étais maintenant censé descendre au milieu de ces enragés qui voulaient me cracher dessus. Avant que je n'aie le temps d'essayer de me volatiliser, de disparaître à la manière d'un Houdini, plop, l'assistante m'a pris par le bras et m'a fait descendre la première marche. J'ai voulu lui résister et faire demi-tour pour me mettre à courir vers la sortie, mais j'ai vite réalisé que ce serait ridicule ("Rattrapez-le !"), et je me suis docilement laissé glisser vers le bas (j'ai tout de même réussi à quitter mon corps l'air de rien). Je flottais dans le vide. L'avantage, c'est que je n'avais plus peur. Je n'éprouvais qu'une sorte de sentiment d'absence et, comme si je me voyais de loin, de compassion pour moi-même. Il ne fallait surtout pas que je réintègre mon corps, car je savais ce qui m'y attendait : l'humiliation. Pas à cause de ce qu'ils avaient dit – je me moquais de l'avis de ces personnes – mais de ce que j'étais en train de faire : j'avais accepté de venir, malgré ce que je pense de ce genre de démarche, je mets ma morale de côté, et quand j'arrive (allez, d'accord, je m'offre à vous), on me crache dessus. Je me sentais tout à fait comme une dame en difficulté financière, qui sait qu'elle a toujours la solution de faire la pute mais se dit, en s'observant d'un oeil noble dans la glace, que ce n'est pas digne d'elle, finit pourtant par s'y résoudre – ce serait stupide de ne pas profiter de ce corps, au diable les scrupules ! –, et qui, arrivée au bordel, se fait insulter et jeter par les clients qui la trouvent imbaisable.
Pendant que je descendais, inconscient, étranger à tout, une voix-off, dans un autre monde, parlait de moi. Je n'ai enregistré que deux mots, en passant sans doute dans une faille de présence quelque part au milieu de l'escalier : "timidité maladive".
Ensuite, c'est très flou, rapide, je ne me souviens plus vraiment (et bien entendu, je n'ai pas regardé l'émission quand elle est passée à la télé, il y a des limites au masochisme). J'ai courageusement, chevalier du rire, serré la main de Rosalie Afflelou (elle a eu un mouvement de recul – je n'étais pas rasé, et ma tête, après cette journée, devait faire peur), je me suis assis entre elle et Frédéric Mitterrand, j'ai regardé autour de moi ces visages qui, maintenant que j'étais là, ne respiraient même pas la haine, la colère ou le dégoût, juste une sorte d'indifférence molle, un peu bêtasse, et j'ai fait un clin d'œil à Thomas Hervé, que j'aimerai jusqu'à la fin de mes jours. Finalement je me sentais plutôt bien.
Tesson a relancé le débat, en répétant en substance que le livre ne valait rien, qu'il y avait pourtant au départ tous les ingrédients pour faire une bonne tragédie mais que c'était désespérément creux, raté, que je n'avais réussi à en faire qu'une sorte de lavasse insipide, inutile et pathétique. Vieux fou. Je crois lui avoir dit qu'il ne savait pas lire, ce qui a instantanément provoqué sur son visage une belle expression d'ahurissement – sous-entendu : "C'est la meilleure !" Rosalie Afflelou m'a fait quelques remarques aussi, mais je ne les ai pas retenues (je ne comprenais pas pourquoi Rosalie Afflelou donnait son avis sur mon livre, et la mémoire, miracle de la nature humaine, a fait le reste – je ne me souviens que de sa grosse cuisse gainée de nylon fin, dodue dans l'emballage, qui touchait presque la mienne (j'espère qu'elle ne lira pas ce texte, cette phrase lui ferait plus de peine que si je parlais de son esprit, de son âme ou de son cœur)). Je me rappelle simplement lui avoir dit, avec une réelle sincérité (et presque de la délicatesse), que ça ne me gênait pas beaucoup qu'elle n'aime pas mon roman. Elle a paru tout à fait déconcertée et m'a répondu, incrédule : "Mais enfin, c'est pour nous que vous écrivez !" Là, j'ai cru que j'allais faire quelque chose, mais je ne l'ai pas fait.
Frédéric Mitterrand ne disait rien. Philippe Vandel, en bon camarade, me défendait courageusement : "Non, vous êtes injuste, il est quand même bien, ce roman. Il y a des choses très drôles, et des choses vraies. D'ailleurs il m'est arrivé la même histoire, presque. Non, il est bien. Par contre, Philippe, les parenthèses, c'est vrai que c'est pas génial. Ça, sérieux, il faudrait arrêter. Remplace-les par des virgules, par exemple. Tu verras, je t'assure, ce sera beaucoup mieux." Michel Field se plaçait lui aussi de mon côté, tentant gentiment, par de petites remarques habilement placées, de refouler les critiques acides de ses troupes (peut-être avait-il vraiment aimé le livre). Et bien sûr, Thomas Hervé bataillait vaillamment, noble, hardi mais vain – j'avais envie de me lever pour aller le serrer dans mes bras, contre mon large poitrail amical, et lui murmurer à l'oreille de ne pas s'inquiéter pour moi, ils ne peuvent rien me faire, je suis fort, ce sont des moustiques et je suis un puissant lépreux. Je sentais qu'il ne pourrait pas les vaincre, qu'il n'avait pas assez confiance en ses armes, qu'il se laissait peu à peu engloutir. Laisse tomber, Tom, ils ne comprennent rien, on s'en fout.
Je me détachais de tout ça, ils ne me touchaient plus. Je suis de nature modeste, je crois, mais je me sentais fort, comme je le disais il y a deux secondes à l'oreille de Tom. Car je me rendais compte, minute après minute, que rien de ce qu'ils me disaient n'avait la moindre valeur – de mon point de vue, je veux dire. Ils ne savaient pas lire, ils ne voyaient rien, ne sentaient rien, ne comprenaient rien, du moins ils n'étaient pas plus à même de juger un livre que moi la prestation d'une patineuse artistique (ce qui n'empêche pas de regarder, bien sûr), ils étaient, sont et seront à la littérature ce que le jambon sous vide est au jambon : un truc caoutchouteux et fade, avec trop d'eau dedans.
J'avais du mal à quitter du regard Constance Chaillet, qui était assise juste en face de moi et me disait et me redisait et me répétait, avec une sorte de sourire méprisant et simplet, que je ne savais pas écrire, que je bâclais, que tout ça ne valait rien et que mes parenthèses ridicules nuisaient à la lecture et rendaient vaine toute tentative, malgré sa bonne volonté presque charitable, d'aller sans bâiller au-delà de quelques pages. (Quand mon ami Tom lui a fait remarquer, de manière, c'est vrai, assez maladroite, qu'on avait dit la même chose des phrases interminables de Proust, elle a levé les yeux au plafond, les narines pincées (j'ai même cru voir un petit haut-le-coeur soulever sa poitrine), comme une grosse marquise qui vient d'entendre son voisin de table roter.) Elle n'est pas grosse, Constance Chaillet, non, elle est même plutôt séduisante et bien balancée, comme disaient les anciens, mais plus je l'observais plus elle me paraissait bouffie de suffisance, tarte, dégoulinante de bêtise et de dédain gras. Je n'essayais même pas de regarder sous sa jupe.
Mais elle a le droit dire ce qu'elle veut, après tout. Pourquoi pas ? (Je ne pensais pas cela quand elle parlait, avec son air de cloche molle, mais je n'ai plus, aujourd'hui, cette image d'une Constance Chaillet bouffie et dégoulinante – j'étais remonté par l'attaque, sur le moment –, aujourd'hui je pense à elle simplement, comme à la petite guichetière brune de la Poste ou au poissonnier de la rue du Faubourg St Martin.) Je n'écris pas plus pour elle que pour sa cousine Rosalie, mais c'est un peu moi qui suis venu chercher son avis ici, quand même. Je suis venu à minuit m'asseoir dans un théâtre des Champs-Elysées, devant des caméras, pour recueillir l'avis de Constance Chaillet sur mon travail. Parfois, je me demande si je ne suis pas idiot. Heureusement, tout est vite passé.
Pendant le générique de fin, quand les micros ont été coupés, Philippe Tesson s'est approché de moi, m'a posé une main sur l'épaule et s'est excusé pour ce qu'il avait dit, m'expliquant qu'il avait beaucoup aimé un autre de mes livres, et qu'il aimerait sans doute le prochain – ce sont des choses qui ne se disent pas à l'antenne, j'imagine. Je lui ai rendu son sourire. Puis, tandis que je me dirigeais déjà vers la sortie pour m'éloigner au plus vite de ce marécage, Frédéric Mitterrand m'a pris affectueusement par le bras, comme un père qui s'apprête à transmettre quelque chose de très important à son fils et, à voix basse, m'a dit à peu près : "Il ne faut pas venir dans des émissions comme ça, allons..." D'accord, c'est noté. Je le ferai plus. (J'ai enfin compris pourquoi il n'avait pas lu mon livre : c'était une manière de protestation, car il était farouchement contre cette émission à laquelle on le forçait à participer en le menaçant de lui couper une oreille ou un doigt.) Thomas Hervé m'a rattrapé pour me dire qu'il était vraiment désolé de ce qui s'était passé : je lui ai répondu que ça n'avait aucune importance, et je ne pouvais pas être plus sincère.
Près de la porte vitrée qui donnait vers l'extérieur rafraîchissant, j'ai tourné la tête à droite et à gauche pour voir si je trouvais Aline Gurdiel. J'ai alors croisé le regard de Constance Chaillet, qui me fixait bizarrement, en suspension, comme si elle était sur le point de me parler ou de pivoter pour s'enfuir (un des deux). J'ai détourné les yeux parce qu'elle ne m'intéressait pas, et c'est à ce moment que je me suis rendu compte que je ne lui en voulais pas trop (je suis le fils de Cendrillon et de Bouddha, l'invincible neveu de sainte Blandine). Elle me faisait même un peu de peine, toute seule et toute bête, vidée, vide. Aline est apparue sur ma droite, en souriant pour me réconforter. J'étais embêté pour elle, navré et vaguement honteux, comme si je n'avais pas rempli ma mission, déçu les espoirs qu'elle avait placés en moi en tant qu'attachée de presse, mais en ce qui me concernait – je m'en suis aperçu dès les premiers pas que nous avons faits dans la rue –, je me sentais bien. Un puissant lépreux.
La vie est étrange. En physique, par exemple, si on lâche un objet à un mètre du sol, il tombe, ou bien si on donne un coup de pied dedans, il s'éloigne. Mais l'âme humaine, le cerveau humain ou je ne sais quoi, ne répond pas aux lois de la physique. Quand on vient de passer une semaine sublime à Séville, disons, on a le cafard. Ce n'est pas logique. Ou encore, là, je venais de me faire incendier (c'était la première fois que j'entendais de telles critiques sur ce que j'écris, et surtout de manière aussi frontale), et j'en ressortais, sur le trottoir des Champs-Élysées, avec la conviction d'être un écrivain, un vrai. C'est tordu mais c'est comme ça.
Il faut reconnaître que j'étais tout de même un peu sonné. Ça fait drôle, d'en prendre plein la poire en un quart d'heure, de tous les côtés (alors qu'on est très gentil et qu'on a fait de mal à personne). Et puis cette journée, quelle journée de misère. Tout me revenait dans la nuit, en marchant avec Aline vers ma voiture (je lui avais proposé de la ramener), mes 39° de fièvre et le massacre dans mon ventre et ma tête (qu'ayant quitté mon corps j'avais laissés de côté dans le feu de l'action), les obsèques du petit Louis, qui avait disparu de la surface de la terre. Quelle journée de misère.
En arrivant près de ma vieille 205 miteuse, dans une petite rue sombre et déserte, j'ai constaté que les phares étaient allumés. Ils n'éclairaient plus que très faiblement. Nous nous sommes installés à l'intérieur sans dire un mot, Aline et moi, en ne respirant plus que très faiblement.
La voiture n'a pas démarré. La batterie était épuisée, tourner la clé de contact ne produisait pas le moindre son. La voiture n'était plus une voiture. Nous en sommes sortis, dépités : sur le trottoir, nous n'avions pas la moindre idée. Pas une lumière à l'horizon, pas un bruit de moteur dans toute la rue, rien, personne. Au prix de grands efforts pathétiques, nous avons réussi, Aline en talons aiguilles et moi malade, à la sortir de la petite place dans laquelle je l'avais encastrée entre deux grosses berlines rutilantes, puis Aline s'est mise au volant et j'ai poussé, poussé, poussé comme un démon, mais après cinquantes mètres, il était évident que je n'y arriverais pas, qu'elle ne démarrait pas comme ça, avec juste un écrivain de génie qui la pousse. Maintenant, nous étions coincés au milieu de la rue, encombrés de cette vieille carcasse de métal en panne qui ne bougerait plus de là. Et à cinq cents mètres à la ronde, rien, personne.
Pauvre Philippe. Pauvre, pauvre Philippe.
Mais un ange est apparu, déguisé. Un serveur très chic est sorti d'un bar très chic et si discret, si select, si fermé que nous n'avions même pas remarqué qu'il était ouvert. Il nous a dit avec un sourire, le visage clair et simple, que sa voiture était garée juste ici, à côté de la mienne, qu'il avait des pinces et que dans une minute trente tout serait arrangé. Combien y a-t-il, dans le monde, de serveurs très classe qui sortent en pleine nuit de leur bar très classe sans qu'on leur ait rien demandé, sans même qu'on les ait vus, pour dépanner une 205 sale, qui de plus ont des pinces et dont la voiture est garée par hasard à un mètre vingt de ladite 205 sale et foutue ? Pas beaucoup. Même si on remonte loin dans l'histoire.
Pauvre Philippe ? Non, ça va. Les choses se débloquent parfois, se modifient, s'arrangent. A la fin de cette longue journée de misère, un homme est tombé du ciel avec des pinces, au moins. Et de l'électricité en boîte. Une minute quinze plus tard, le moteur ronronnait, nous avons chaleureusement remercié le demi-dieu providentiel, et nous sommes partis.

© Philippe Jaenada, 2005.


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