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UNE DRÔLE DE SOURIS

 

Au comptoir du Saxo Bar, où je passais des heures tous les jours il y a quelques années, venaient s’accrocher les perdus, ceux qui ne tenaient plus debout, ou ceux qui finissaient la route ici, dans ce cul-de-sac, après toute une vie à errer dans le labyrinthe (en courant, puis en marchant, en boitant) : plus la force de faire demi-tour pour tenter un dernier chemin vers la sortie, tant pis, on abandonne, on attend. Parmi les sept ou huit habitués collés là du matin au soir comme des moules molles, la plus remarquable, bien qu’aussi la plus silencieuse, immobile, c’était Muguette. La vieille poivrote.

La remarquer ne relevait pas de la prouesse extrasensorielle. Quand on entrait dans le bar, on ne voyait que cette masse pétrifiée devant son ballon de côtes, au regard fixe et vide, aux traits épouvantables : on ne pouvait pas la louper – un ours mort dans une pâtisserie. Au début, du moins. Car lorsqu’on venait depuis un moment, on ne la distinguait plus du décor, elle devenait la pompe à bière, l’évier, le distributeur de cacahuètes. Elle était toujours fixée au même endroit, dans le coin du comptoir le plus éloigné de la porte, le plus sombre, ne prononçait que deux ou trois phrases en dix heures de présence, et ne bougeait les yeux que pour les poser sur Nenad, le patron – elle n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche pour qu’il comprenne à la seconde ce qu’elle voulait : un autre. Elle était là depuis qu’il avait acheté le bar, une dizaine d’années plus tôt, cédée avec les tables et les chaises. Chaque client qui entrait lui présentait ses respects – « Salut Muguette » – et la plupart du temps, elle ne répondait pas plus que le distributeur de cacahuètes. Mais parfois, rarement, sans qu’elle ne tourne la tête ni le regard, quelques mots sortaient comme par réflexe, d’une voix monocorde qui semblait un écho provenant d’une zone intérieure fermée depuis longtemps, et sans même, probablement, qu’elle s’en rende compte : « Bonjour, bonjour » ou « Salut beau gosse ».

Quatre mots revenaient à longueur de journée sous les spots faibles et sales du Saxo Bar : « Un verre à Muguette. » Pas un des réguliers de l’endroit – hormis ceux qui ne réussissaient le matin à réunir que la somme exacte pour se payer le nombre de verres dont ils avaient besoin – ne demandait une bière ou un pastis sans inclure la vieille dans la commande, au moins une fois sur deux : « Un demi, Nenad, s’il te plaît, et un verre à Muguette. » On savait que sa retraite, ou sa pension, ne lui suffisait pas pour tenir jusqu’au soir, loin s’en fallait, et que si elle ne buvait pas, elle ne resterait pas trois jours avant d’emprunter la direction du cimetière. De toute façon, ça ne coûtait pas bien cher : Nenad, qui s’était pris d’affection pour elle comme un berger pour sa plus vieille chèvre (et achetait ses bouteilles au prix des capsules), faisait payer son ballon de vinaigre un franc symbolique. Un verre à Muguette. Elle ne remerciait jamais, pas plus qu’on ne remercie le ciel quand on inspire, et descendait ses verres avec lenteur et régularité, toujours en regardant droit devant elle, sans manifestation d’émotion d’aucune sorte, comme un ogre avale des petits enfants, un bras, une cuisse, une tête, un verre à Muguette.

Il était difficile de lui donner un âge – au-delà d’un certain niveau de destruction, les critères habituels ne servent plus à rien. Momie gorgée d’alcool, confite et figée, elle pouvait avoir soixante-cinq ou quatre-vingts ans. Ou cent dix, pour ce que j’en savais. Elle était toujours habillée de la même façon (une jupe en lainage beige qui lui arrivait juste au-dessous du genou, un pull vert tricoté à la va-vite par la grand-mère de Mathusalem, sur un chemisier dont on ne voyait que le col crasseux (et c’était très bien comme ça), un gros manteau gris râpé mais indestructible, quelle que soit la saison, et des tennis couleur de caniveau), elle ne sentait forcément pas très bon, aigre, ses cheveux gris jaune pendouillaient sur ses oreilles en mèches collées, elle avait de grosses mains rouges, un gros ventre, et de gros mollets qui s’encastraient dans les tennis, sans chevilles, gonflés, marbrés, prêts à éclater. Quoique ronchonne et impénétrable, elle semblait plutôt gentille.

J’avais plusieurs fois essayé de lui parler, sans grand succès. J’avais simplement appris qu’elle n’avait jamais été mariée, qu’elle vivait seule et avait toujours habité Paris. Quand je la questionnais sur son passé (de manière détournée, l’air de penser à autre chose, et après lui avoir offert trois ou quatre verres), elle me répondait toujours la même chose : « J’étais une drôle de souris. » Sans plus de précisions, les yeux dans le vague, vers mes pieds, elle répétait : « J’étais une drôle de souris. » Je regardais ce vieux paquet difforme de chair imbibée, solidifié dans la décrépitude, et j’avais bien du mal à l’imaginer en drôle de souris.

Et puis un après-midi (c’était un des tout premiers jours de vrai printemps, le soleil lavait le trottoir devant le bar, ça sentait la fleur et la jupe légère – Muguette s’est peut-être laissée troubler : le soleil, le printemps, c’est fort), nous étions seuls dans son coin de comptoir, elle a murmuré comme pour elle-même qu’elle était une drôle de souris, avant, et soudain, elle a tourné la tête vers moi. Je crois que c’était la première fois qu’elle me regardait en face, et je n’ai plus vu que ses yeux. Ils avaient échappé au monstre qui avait détruit le reste de son corps, c’étaient les yeux d’une jeune fille. Elle a glissé lentement sa main congestionnée dans la poche intérieure de son manteau et en a sorti une vieille photo abîmée, sépia, qu’elle a posée devant moi avec ce qu’elle pensait sans doute être un sourire. On y voyait deux filles allongées sur une sorte de nappe probablement orientale, nues, l’une sur un banc ou un divan, l’autre plus en hauteur, sur une commode ou une table. Elles se tenaient les mains du bout des doigts. Celle du haut, pas laide mais commune, fixait le plafond. Celle du bas, bien plus jolie et vive, attirante, tournait les yeux vers le photographe – vers tous ceux qui la reluqueraient le lendemain, le mois suivant et soixante ans plus tard, vers toutes les années à venir. J’ai su ce que Muguette allait me dire avant qu’elle n’ouvre la bouche, car en une seconde vertigineuse, j’ai reconnu ses yeux.

« C’est moi, là, mon lapin. »

J’ai senti plus de la moitié du siècle me traverser le corps en cyclone, puis un grand vide à l’intérieur, j’ai disparu un instant de la surface de la terre et quand je suis revenu, j’ai regardé Muguette. C’était elle.

« J’étais mignonnette, hein ? »

Oui. Un visage pur et déluré, de longs cheveux noirs, un corps juste dodu, de petits seins qui débutent dans la vie (elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ou dix-neuf ans), un ventre lisse et bombé, la peau claire, un peu de sauvagerie entre les jambes.

J’ai pris la photo pour la voir de plus près. C’était Muguette. Qui se mettait maintenant à parler, plus que je ne l’avais entendue en quatre ans :

« L’autre, la pauvre, je sais même plus comment elle s’appelait. Lucienne, peut-être. Ou Suzanne. Je sais plus. Elle est morte deux ou trois semaines après cette photo, un type qui l’a étranglée dans un hôtel. Pauvre gamine. On n’a pu trouver personne de sa famille, on l’a juste sortie de l’hôtel pour la mettre à la fosse commune. Et moi, tu vois, je suis toujours là, j’ai tenu le coup. »

J’essayais de ne pas trop montrer mon trouble, de garder une expression à peu près sereine pour ne pas dévoiler ce qui me tourbillonnait dans la tête (il est impossible que ce gros vestige scellé au comptoir, ravagé par tout ce qui peut ravager un être humain, soit également la demoiselle innocente et lascive que j’ai entre les mains – et pourtant elle est en face de moi, cette fille, son prolongement vers la fin du siècle), mais je n’y suis sans doute pas parvenu tout à fait :

« Faut pas croire, j’étais une drôle de souris. On dirait pas, comme ça, hein ? Mais je peux te dire que je me suis pas privée. Je me suis fait sauter plus souvent que tu t’es gratté le nez, mon lapin. »

Je la dévisageais ahuri, la bouche et le cœur ouverts, partagé entre le dégoût et l’émerveillement. C’était comme si un lave-linge m’annonçait tranquillement qu’il avait été danseuse étoile.

« J’ai jamais fait la rue, attention. Je suis pas ce qu’on pourrait penser. Mais je me suis bien amusée. Je me suis bien amusée… Tiens, prends-la.

– Quoi ?

– La photo, je te la donne. Je sais pas pourquoi je garde ça. Ma vie, je l’ai dans la tête. »

J’ai protesté un peu (mais j’avais vraiment envie d’accepter cette photo), elle a insisté, elle m’a dit qu’elle l’avait conservée soixante ans pour me la donner, voilà. Puis la lumière a disparu de ses yeux, Muguette est retournée dans son mutisme. Je lui ai offert encore un verre et je l’ai regardée boire, toujours incapable de faire le lien entre la jeune fille nue qui prenait la pose et l’ivrogne hors d’âge engoncée dans ses lainages nauséabonds. N’aurait-il pas mieux valu qu’elle meure trois semaines après la photo, comme son amie Lucienne ou Suzanne, qui n’avait rien connu de la suite et de ses misères ? Non. Elle était bien, là.

Je pensais, en la voyant du coin de l’œil tremper mollement ses lèvres grises dans le vin dégueulasse, à tous ces soûlards séniles qui meurent dans les bistrots, à toutes ces grands-mères cassées dans les rues qui ont été acrobates, hôtesses de l’air, folles de be-bop, championnes de volley, filles faciles, ces vieilles peaux qui ont sauté de joie, dansé en sueur, couru dans l’herbe, qui ont crié à quatre pattes sur un lit.

J’ai payé Nenad, mis la photo dans la poche intérieure de ma veste, salué la demoiselle nue qui m’a répondu d’un vague hochement de tête, et je suis sorti. En posant un pied sur le trottoir éblouissant, je n’ai pas pu m’empêcher de me retourner. J’ai regardé Muguette, pocharde avachie dans l’ombre au fond du Saxo Bar, pendant une ou deux secondes, avec une sensation d’amour.

© Philippe Jaenada, 2008.