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"Pas d'autre issue que l'au-delà"


 

« J’ai rêvé de claquer des portes une bonne quarantaine de fois dans ma vie, ce qui est peu étant donné mon âge (qui n’est quand même pas considérable, mais enfin, j’en ai vu des portes et, sur le nombre, j’ai rêvé d’en claquer au moins une par an - disons une, car nourrisson j’y pensais peu : en général, nourrisson, on est bien où on est).

«Et, sur ces quarante portes qui me faisaient de l’œil, je n’en ai franchi en trombe que cinq ou six (je ne suis pas un homme facile). Le plus souvent sans les claquer, plutôt en les traversant en coup de vent, sans trop de bruit, juste un schlouf : malgré une certaine corpulence acquise avec les années à force de tourner sur moi-même (selon le principe de création de la barbe à papa - c’est un peu comme ça que je me vois, une barbe à papa).
Sueur et ahanements

«Je sors presque en silence et dévale les escaliers, s’il y en a, comme une ballerine (je suis un mélange entre une ballerine et une barbe à papa, je suis l’homme, le vrai, le costaud), car il s’agit de ne pas se faire repérer. Une course-poursuite serait humiliante, l’évaporation romantique se transforme en combat de vitesse avec gouttes de sueur, ahanements et tête toute rouge, ça casse tout le charme de la fuite - et, surtout, je ne suis pas très fort à la course. J’ai claqué quelques portes de bureaux, de travail, mais c’est du claquement facile et peu noble, c’est technique, de la mécanique de sauvegarde de l’intégrité, ça se fait tout seul - ce sont souvent des portes coulissantes automatiques.

«En revanche, de manière plus remarquable, j’ai claqué un jour, après que ma femme m’a mordu le petit doigt de la main droite jusqu’à l’os, la porte de ma grotte conjugale (même si elle est exacte, c’est heureusement une image, car les grottes sont fermées en général par de gros rochers, et allez claquer un gros rocher, surtout quand vous avez la puissance d’une barbe à papa). J’ai balancé mes chaussons dans le couloir, à la sauvage, lacé furieusement mes chaussures, et je suis sorti en tremblant, mon sac matelot à l’épaule, avec l’intention héroïque de ne plus jamais revenir, laissant ma furie seule avec le bébé entre les parois sombres et humides de notre caverne.

«Dans mon dernier roman (1), cet épisode que je raconte n’est déjà pas véritablement homérique (je pars huit jours en me contentant de traverser la France de haut en bas, de chutes de poivrot en mésaventures sordides), dans la réalité il l’a été moins encore : je ne suis resté absent que trois nuits, que j’ai passées seul et triste d’hôtel Mercure en hôtel Ibis, puis en hôtel Formule 1, car je n’avais plus d’argent, un établissement, selon ses chantres, «idéal en famille, en couple ou entre amis» (je n’aimerais pas faire partie de la bande d’amis qui va se détendre au Formule 1), la plaquette publicitaire ne précisant pas ce que valait l’hôtel pour l’homme seul et triste, immobile dans sa chambre avec vue sur le parking.


Bruit de chausson aux pommes



«Quelques mois plus tard, en visitant une actrice à l’hôtel Martinez de Cannes, j’ai remarqué qu’on lui avait également donné une chambre avec vue sur le parking plutôt que sur la mer. Sans doute une question de hiérarchie dans la notoriété, les voitures plutôt que les yachts pour celle-là. Dans le papier que je comptais écrire (et qui n’a finalement jamais été publié), elle a refusé que je mentionne ce détail, craignant pour la suite de sa carrière, inquiète à l’idée que les lecteurs, les producteurs, le monde, se trompent sur son sort et la méprisent illico («Des voitures, la malheureuse - on laisse tomber…»), alors qu’elle était en pleine ascension, sûr et certain, des yachts plein la tête.

«J’ai finalement claqué la porte du Formule 1 (on claque ce qu’on peut) et suis rentré chez moi, chez ma femme et moi, et notre fils. (L’actrice, elle, était coincée, les portes des palaces ne claquent pas, elles se referment mollement avec un bruit de chausson aux pommes qu’on écrase. Les concepteurs considèrent qu’il est absurde et déplacé d’en partir furax.)

«La seule fois où j’ai réellement eu envie, et besoin -un besoin vital - de franchir une porte à la vitesse de l’éclair, il n’y en avait pas. J’ai aussi raconté ça dans un livre (2) (il ne m’arrive pas grand-chose, du coup je me sers de tout). C’était lors d’un séjour dans les Pouilles, en Italie, toute la forêt qui bordait la mer brûlait. Nous avons couru, escaladé des rochers, nagé de plage en plage pendant six heures, poursuivis par des flammes géantes qui dévoraient tout, le beau «Parc naturel régional» et les maisons, les voitures, les caravanes, les bonbonnes de gaz qui explosaient dans notre dos.


Tous trois, dans les bras les uns des autres



«Finalement, nous nous sommes retrouvés coincés, trois cents personnes, touristes en maillots et locaux en larmes, sur une plage cernée au sud et à l’ouest par le feu, au nord par la mer recouverte en partie d’une épaisse fumée noire et toxique que le vent étalait, à l’est par des kilomètres de forêt (ceux qui ont tenté de claquer la porte et de fuir par là sont morts, rattrapés par les flammes).

«La peau grésillant comme celle des poulets devant les boucheries, nous sommes entrés dans l’eau jusqu’au cou, du moins jusqu’à celui de notre fils, petit et terrifié. Nous aussi, terrifiés. Des serviettes mouillées sur la tête, nous nous sommes serrés tous les trois dans les bras les uns des autres et nous nous sommes dit au revoir, peut-être, en pleurant bien sûr (je suis costaud mais il y a des limites), comprenant qu’il n’y avait pas d’autre issue, pas d’autre porte que celle qui envoie, asphyxié ou brûlé, dans l’au-delà, ou nulle part. Et puis, il s’est produit une sorte de miracle. Si : une porte qui apparaît là où il n’y en avait pas trois secondes plus tôt, c’est une sorte de miracle.

«Je ne le raconte pas ici, ce serait trop long (et surtout, plus personne n’aurait envie de lire mon livre - c’est bien beau, Libé, mais il faut quand même que je pense à ma carrière d’artiste écrivain), disons simplement qu’une porte magique s’est ouverte, une autre voie s’est présentée à nous, une bifurcation vers la vie qui continue : il n’y avait, pour une fois, pas à hésiter.»

© Philippe Jaenada (Libération, 29/08/12)