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J’ai vu des parieurs

Une chose qui me plaît, sur les champs de courses, c’est le massacre de l’argent. J’aime les chevaux, le bruit de leur souffle et de leurs sabots, les petits jockeys multicolores, les parieurs sombres qui se creusent la tête en silence, comme des chercheurs impénétrables, et qui hurlent quelques minutes plus tard au bord de la piste en agitant frénétiquement les bras comme des lutins possédés, illuminés, mais ce qui m’intéresse et me réjouit aussi, c’est ce qui relie tous ces éléments, le fluide omniprésent dans lequel baigne et dérive tout ce qui s’agite dans cet univers circulaire isolé du reste du monde : l’argent. Il n’est nulle part aussi présent qu’à Longchamp, à Auteuil, à Vincennes ou à Enghien. Dans les casinos, on joue des jetons clinquants, à la Bourse des fortunes abstraites, et dans les lieux où l’on ne joue pas, l’argent est masqué par des cartes de crédit ou des chéquiers. L’hippodrome est l’un des endroits de la planète où l’on peut voir passer le plus de billets de banque «vivants». Et pourtant, l’argent n’a nulle part aussi peu de valeur. J’ai vu des types habillés comme Cendrillon (en version homme, pas avec une longue robe trouée et un fichu sur la tête) parier machinalement 500 ou 1000 francs sur une course (dehors, ils achètent du jambon mouillé à 2francs la tranche pour leur repas du soir); un pauvre diable au regard égaré, à Auteuil, qui s’est retrouvé brièvement au cours de l’après-midi avec 6 000 francs dans les mains : au retour, j’étais en face de lui dans le métro : il n’avait pas l’air triste, simplement égaré, comme lors du voyage aller, j’imagine; à Longchamp, un crampon boiteux à la voix nasillarde demander 10 ou 20 francs à tous ceux qu’il croisait («j’ai un cheval dans la prochaine, je t’en supplie, donne-moi 10 balles, par pitié, s’il te plaît»), toucher un trio de près de 18 000 francs dans la dernière et se mettre à gambader clopin-clopant comme un cabri malade dans l’hippodrome qui se vidait. J’ai vu aussi des seigneurs pleins aux as qui jouaient comme les autres, avec autant d’enthousiasme et de trouble, un vieux marquis qui pleurait de rage parce que son cheval était quatrième; des milliers de pères de famille et de jeunes gens excités qui donnaient aux guichetiers des billets dont ils auraient hésité à se débarrasser en échange d’une cravate ou d’un gigot, mais qu’ils balançaient ici sans réfléchir, contre un peu de tension euphorique, contre quelques minutes d’attente, renouvelables.
Et puis j’ai vu vivre mon pote Thierry, qui jouait tout ce qu’il avait, tout ce qu’il gagnait dans les bars où il travaillait, tout ce qu’il empruntait, tout ce qu’il volait, tout ce qu’il touchait en jouant. Un jour, à Longchamp, il avait emporté 500 francs et, dans une autre poche les 600 francs de son électricité, dernier rappel. Il jurait qu’il n’y toucherait pas. C’est même pour ça qu’il les avait pris: parce qu’il n’y toucherait pas. Il a perdu l’électricité, la santé, l’amour et son appartement (après six mois de loyers impayés, dispersés sous les sabots de Shining Boy, Remington Crown ou Dick Dick). Il a dû quitter Paris, il est parti à Saint-Malo, seul, et j’ai appris qu’il s’était fait virer du grand café où il avait trouvé une place car le patron n’appréciait pas qu’on gaspille le salaire durement gagné. Je ne sais pas où il est aujourd’hui. Une chose est sûre, il cherche de l’argent. Pour jouer avec. Pour le claquer sur des chevaux qui font ce qu’ils veulent, le jeter comme si ça ne valait rien – juste quelques moments d’attente, renouvelables. A l’instant où vous lisez ces lignes, il est quelque part en train d’attendre, de crier, de gagner ou de perdre. Il est en train de jouer. Le crampon boiteux aussi. Le pauvre égaré aussi. Le vieux marquis aussi (j’espère pour lui). Et moi aussi. En train de jouer à choisir des chevaux, et à massacrer de l’argent.

© Philippe Jaenada. Texte initialement paru dans
Le nouvel Observateur, Supplément Ile-de-France, 2001