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POURQUOI JE HAIS JALIGNY

Je n'ai jamais aimé bouger, partir, changer. Je ne sais pas pourquoi (car d'une part j'aime tous les moyens de transports (surtout le train et l'avion, mais aussi la voiture, le vélo, le bateau et la fusée), d'autre part j'aime plus que tout découvrir des lieux et des gens – pour ne pas aimer bouger dans ces conditions, il faut vraiment ne pas aimer bouger), peut-être par crainte de ne pas revenir (le mythe du Petit Poucet, assimilé très tôt (c'est même l'une des premières véritables aventures qu'il nous est donné de vivre, par procuration, et de méditer (avec celle de Peau d'Âne, qui nous enseigne à nous méfier des apparences, celle de la Belle au Bois Dormant, qui nous montre qu'il ne faut pas accepter n'importe quoi de n'importe qui, et celle de Cendrillon, qui nous apprend à obéir aux lois)), le mythe du Petit Poucet est tenace : on peut éventuellement partir, si par exemple on nous y oblige, mais surtout pas à la va-comme-je-te-pousse : il faut prendre ses précautions (sérieusement, en professionnel du voyage : des cailloux, pas des morceaux de pain)), peut-être aussi que je n'aime pas bouger parce que j'ai peur que les choses changent dans mon dos et que je ne comprenne plus rien à mon retour (or rien n'est pire que de ne plus comprendre, il me semble), je ne sais pas.
(A une époque, j'avais une fiancée hôtesse de l'air. Je bénéficiais donc des tarifs incroyables qu'offre Air France aux amoureux de ses navigants : je pouvais aller passer quelques jours à New York pour 300 francs aller retour, à Madrid, Rome ou Amsterdam pour 60 francs (le prix d'une escapade à Corbeil-Essonne en RER), à Pointe-à-Pitre ou Fort-de-France pour 500 francs (avec trois nuits à l'œil dans l'hôtel (disons luxueux, du moins prestigieux) où dormait le personnel de la compagnie). Je n'en ai jamais profité, je suis resté solidement ancré à Paris, dans le 17ème arrondissement, rue Gauthey.)
Mais lorsque mon premier livre est sorti, il a fallu que je l'accompagne bravement un peu partout. C'était un cas de force majeure (la comparaison est ridicule et éculée, mais si l'on a fait un enfant, on ne rechigne pas à l'accompagner plus tard à l'école ou chez le docteur), je ne pouvais pas rester lâchement à Paris, dans le 17ème arrondissement, rue Gauthey, pendant que mon roman se démenait seul comme un forcené dérisoire pour attirer l'attention des badauds distraits dans des contrées inconnues et lointaines. J'ai donc pris mon courage à deux mains, mes jambes à mon cou et ma peur au ventre, et j'ai foncé sans trop réfléchir dans tous les coins où l'on m'appelait. Je suis allé à Limoges, à Saint-Étienne, à Vincennes, à Castres, à Nancy, à Sainte-Geneviève-des-Bois, à Bron, à Brives, à Lille, à Toulouse, à Metz – autant dire que j'ai quasiment fait le tour du monde.
Les premières fois, je n'étais pas rassuré. Je partais avec une boussole, une gourde et une trousse à pharmacie mentales, je coupais l'eau et le gaz dans mon appartement (même pour vingt-quatre heures), je téléphonais toutes les trois heures à la voisine pour savoir si mon chat n'était pas mort dans des circonstances atroces, je restais éveillé toute la nuit dans la chambre d'hôtel (en apprenant à la télé les différentes techniques pour pêcher la truite ou cerner le sanglier (il faut être plusieurs, bien sûr)), et je rentrais gare de l'Est, du Nord ou de Lyon avec la certitude épouvantable que plus rien ne serait jamais pareil.
Mais petit à petit, avec l'expérience, j'ai pris de l'aplomb. Je me rendais bien compte que rien ne changeait en mon absence (misère, je n'étais pas indispensable), personne n'avait détruit mon quartier, mon chat se portait comme un charme et mon courrier m'attendait calmement dans ma boîte aux lettres. Je dormais presque bien dans les chambres d'hôtel de Nancy ou de Limoges (allant jusqu'à négliger – avec l'arrogance du type que ça n'intéresse pas le moins du monde parce qu'il se sent bien dans sa peau et n'a besoin de rien de plus – les techniques et mystères de la pêche à la truite), ma voisine parisienne pouvait dormir également, j'observais les villes dans lesquelles je me trouvais (nom d'un chien, c'est intéressant), je papotais gaiement avec les gens du pays comme si je m'adaptais sans mal à tous les environnements dès qu'on m'y parachutait, j'accueillais avec plaisir les invitations que me transmettait mon attachée de presse et je prenais le train comme on prend... le train. J'étais devenu un grand voyageur, insouciant et décontracté. Comme le gars qui emmène son enfant à l'école ou chez le docteur.
Comment ai-je oublié que c'est lorsque la routine s'installe, lorsqu'on met sa vigilance en veilleuse et qu'on se croit très fort, que survient le drame ? Tout le monde sait ça, pourtant. En voiture, à vélo, en amour, en mer, dans les métiers du cirque, etc... Bon, moi j'ai oublié. Un jour j'oublierai ma tête.
Une semaine avant mon départ pour Jaligny-sur-Besbre, j'étais invité à rencontrer des étudiants et des professeurs à Castres. Le dimanche soir, en rentrant à Paris, j'ai croisé au Saxo Bar, le bistrot le plus étrange de mon quartier, la plus belle fille de la planète, la plus bouleversante et la plus déconcertante, il me semble. C'était la nouvelle barmaid, surgie de nulle part.
Nous avons passé la nuit ensemble, puis toute la semaine suivante, une semaine que je n'oublierai jamais (ma tête d'abord). Une semaine avec tout dedans.
Elle vivait depuis quatre ans avec un certain Hervé, mais c'était un abruti autoritaire : elle l'a donc quitté pour rester avec moi (un abruti gentil), ce qui m'a paru tout à fait naturel.
Je devais passer le week-end à Jaligny. Rompu depuis peu aux périls émoustillants du voyage au long cours, j'en étais, par avance, transporté de joie. Bien entendu, je lui ai proposé de m'accompagner (on se débrouillerait pour l'hôtel et les repas – grâce à mon flair légendaire, je devinais les Jalinois hospitaliers et arrangeants). L'idée l'a enthousiasmée car, contrairement à moi, elle ne vit vraiment que lorsqu'elle bouge. Ces deux jours d'amour et de littérature au grand air s'annonçaient épatants.
Par malheur, le patron du Saxo Bar (Nenad, un Serbe dur comme le roc et sentimental comme un cric) a refusé de lui accorder deux jours de vacances après seulement une semaine de travail. Je l'aurais tué – si j'avais eu un fusil de chasse et si j'avais trouvé quatre ou cinq anciens catcheurs pour le maintenir fermement au sol pendant que je visais. Mais n'ayant ni carabine ni relations dans le catch de haut niveau, je me suis contenté de penser, en laissant un sourire fataliste éclairer mon beau visage : "Bah, ce n'est pas si grave. Je vais passer deux jours agréables, et à mon retour, elle sera là. Avec tout ce que cela comporte."
J'ai effectivement passé un week-end très agréable, j'ai rencontré des gens intéressants et sympathiques, j'ai parlé de livres et d'autres choses, j'ai bien mangé, bien bu, bien dormi, j'ai essayé le dimanche de faire un brin de cour à Stéphanie Janicot (en souvenir ému de mon existence antérieure, avec le détachement euphorique de celui qui n'espère pas la réussite de la délicate entreprise et ne craint pas le râteau cinglant, puisqu'il est éperdument amoureux), et je me souviens d'avoir confié à table à Jean-Baptiste Evette, le lauréat de cette année-là (quelle effroyable injustice) : "Je viens de rencontrer une fille extraordinaire, complètement folle. Mais je ne sais pas pourquoi, je sens qu'il va se passer un truc. Quelque chose de mauvais."
Flair, flair, d'où te tiens-je ?
En rentrant à Paris, j'ai trouvé six messages d'elle sur mon répondeur. Elle voulait me voir, elle s'impatientait. Merci mon Dieu. J'ai couru vers elle, le sourire jusqu'aux oreilles, les cheveux au vent et les bras ouverts, mais j'ai percuté un poteau électrique de plein fouet : elle m'a annoncé qu'elle avait passé ces deux jours avec Hervé, pour lui expliquer son départ et le quitter sans trop de dégâts, mais finalement non, après tout, non, elle avait décidé de rester avec lui. Pendant que je prenais du bon temps en pays jalinois, oublieux des dangers du voyage, elle me quittait à Paris.
Voilà pourquoi je hais Jaligny.
Mais pour être honnête, c'était surtout pour la beauté du titre. Car je ne hais plus Jaligny. Bien au contraire. Après avoir passé deux semaines enfermé chez moi dans les bras du cafard noir, j'ai admis que Jaligny n'y était pas pour grand-chose (à l'inverse du patron serbe, ce monstre dont j'ai préféré aujourd'hui faire un ami, faute de catcheurs), et que le même problème serait arrivé si l'on m'avait invité à Miramas où à Mulhouse.
Et puis surtout, deux ans plus tard, au moment où j'écris ces lignes et après des péripéties qu'un roman entier ne suffirait pas à raconter, elle est assise à quelques mètres de moi, dans mon dos. Nous sommes à Veules-les-Roses, en Normandie. Elle lit un roman de Chandler, elle grignote distraitement des rondelles de saucisson, elle est enceinte. On ne sait pas encore si ce sera un garçon ou une fille, mais ce qui est certain, c'est que je me ferai un plaisir de l'accompagner à l'école ou chez le docteur.

© Philippe Jaenada, 2002..