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Jésus




Jésus s’appelle Jean-Christophe. Mais il n’aime pas ce prénom, Jean-Christophe (surtout parce que ce sont ses parents qui le lui ont donné – ils lui ont fait pire par la suite), il voudrait qu’on l’appelle JC mais c’est trop commun. Tout le monde l’appelle Jésus. Le seul inconvénient, c’est que ça fait un peu Christ, ce qui tombe mal. Ils ne se ressemblent pas. Il est gentil, Jésus, cela dit. Et ils ont tout de même un point commun non négligeable : le chemin de croix. Pour Jésus, celui d’aujourd’hui, ça a duré beaucoup plus longtemps.
A l’époque où s’est déroulée la mésaventure de Jésus (parmi six cents autres, le malheureux, mais c’est celle-ci qui lui a porté le coup de grâce), il venait de fêter ses cinquante ans. De son passé pénible, il lui restait une longue cicatrice sur le haut du crâne (souvenir lointain d’un couteau lancé à la Bouglione par son père aviné, afin de le trépaner lorsqu’il avait cinq ans, raté), les traces visibles ou non de pas mal d’années de prison, et plus beaucoup de dents – quatre ? cinq ? Il portait toujours les mêmes vêtements, dormait dans une cave dont la porte ne fermait pas à clé, avait abandonné depuis deux ou trois ans la courageuse et noble idée de travailler (il avait été garçon de café pendant plus de la moitié de sa vie, en changeant souvent d’établissement, sur des périodes de plus en plus courtes et de plus en plus espacées à mesure qu’il perdait courage et noblesse), et passait tout son temps au Métro Bar, de l’ouverture à la fermeture, à boire les bières qu’on lui offrait. (En tant qu’homme gentil, il avait beaucoup d’amis, du moins potes de comptoir compréhensifs, et buvait donc beaucoup de bières – trente par jour, en moyenne.) Il parlait souvent de sa mort, qu’il estimait proche, inéluctable ou souhaitable selon les jours et les moments desdits jours (souhaitable surtout le matin), et ne vivait plus que pour deux choses : la bière et les filles. La bière, ça allait, mais les filles, des clous. Il ne pouvait rien faire d’autre que de les regarder passer, légères, jambes, seins, cul, cheveux, distantes, sur le trottoir devant le bar, sur le passage piéton, les clous, il écarquillait les yeux, bougeait spasmodiquement les bras et jurait entre ses quelques dents : elles étaient là, proches, magnifiques et moelleuses, et il ne pouvait même pas leur toucher une oreille.
La dernière avec qui il avait eu la chance de coucher s’appelait Myriam, c’était la femme de sa vie. Elle n’était plus très jeune ni très belle, elle avait une bonne trentaine de kilos en trop, elle était irascible et malade, elle boitait, criait souvent, portait une perruque – mais il l’aimait. Ils se disputaient sans cesse, à toute heure, pour des choses aussi graves qu’une cigarette, un fond de bière ou une part de pizza, ils semblaient se haïr mais ne pouvaient se passer l’un de l’autre. Un jour de printemps, elle avait un peu plus de quarante ans, elle est partie se refaire une santé dans les Alpes (ce n’était pas du luxe), où elle est morte.
C’est à partir de ce moment que Jésus a commencé à perdre courage, et à ne plus savoir, entre autres, pourquoi il lui faudrait travailler. La noblesse, il s’en passerait, et l’argent ne lui servait plus à rien.
Huit mois plus tard, Jésus pleurait encore chaque soir, seul des heures face à sa mousse, en murmurant « Mimi, Mimi... » Et trois ans après la disparition de Myriam dans les alpages, il était toujours imbibé de tristesse et de solitude jusqu’au bord des paupières face aux pompes à bière du Métro Bar, mais l’alcool et l’abandon avaient agi dans l’ombre et tout anesthésié à l’intérieur. Ça passait, donc. Il faisait avec, tenait le coup, murmurait et concentrait son attention sur ces filles innombrables qui ondulaient partout : il fallait qu’il en attrape une dans la nuée, ou il allait devenir fou. Ses dents manquantes, ses traits abîmés, ses yeux jaune Stella et l’odeur qui émanait de lui quand il n’avait pas changé de chaussettes depuis deux semaines l’isolaient dans une bulle qui interdisait logiquement tout contact direct avec un corps étranger consentant, mais malgré l’évidence, que ne manquaient pas de lui rappeler certains lourdauds du comptoir, il s’entêtait à espérer, à pester contre le sort qui s’acharnait sur lui et à répéter, avec ses mouvements de bras convulsifs, que c’était pas possible, qu’il y avait des limites à la poisse et à la torture. « Je vais devenir fou, je vous jure que je vais devenir fou. » C’était peut-être juste un moyen d’attendre quelque chose, de se prolonger. Mais il devait quand même avoir sacrément envie de baiser.
C’est alors, une nuit tiède de fin d’été, qu’un ange est tombé du ciel, sans soutien-gorge, et que le miracle s’est produit (le coup de grâce, donc).
Ce soir-là, pour une fois, Jésus ne se décomposait pas au Métro Bar, il était allé rendre visite en zigzags à Suzanne et Orlando, un couple d’anciens clients qui avaient pris en gérance une sorte de bistrot mexicain (qui n’avait de mexicain que les sombreros, accrochés aux murs comme des drapeaux italiens dans une pizzeria de Munich tenue par des Polonais) au bord du canal Saint Martin. Il n’avait pas moins bu que d’habitude, voire plus (c’est toujours possible : l’être humain est sans fond, pour ce qui est de l’absorption de liquide, surtout lorsqu’il est déglingué, cassé, troué), car, en échange de quelques services, Suzanne et Orlando le servaient à volonté (Orlando n’était pas mexicain – même si le prénom tombait plutôt bien – mais tout ce qu’il y a de plus anglais de Cornouailles, et Suzanne turque (ainsi est le monde : bizarre – les Polonais de la pizzeria de Munich s’appellent probablement Brandon et Chang)). Un peu avant deux heures du matin, alors qu’ils s’apprêtaient, n’ayant pas vu d’autre client que Jésus depuis onze ou douze verres, à fermer le rideau pour continuer à boire tous les trois tranquillement, régulièrement, histoire d’aller jusqu’à l’aube en descente asymptotique, une jeune femme blonde a franchi la porte vitrée, manifestement saoule et perdue, souriante. Elle n’avait pas plus de 23 ans, les cheveux sur les épaules, on devinait ses seins de jeune femme souriante sous son tee-shirt blanc (on devinait si on regardait ses pieds, sinon c’était trop facile), elle portait des chaussures vernies noires et une jupe courte écossaise (entre les deux, de longues jambes pâles et douces) et parlait mal le français, avec un fort accent du Nord – pas de Lille, des pays du Nord. Les pays du Nord, les vastes plaines enneigées, la nuit qui tombe à quinze heures, les saunas et leurs jeunes femmes souriantes et nues.
Jésus est resté pétrifié, bancal, des vibrations dans tout le corps, mais il avait plus ou moins l’habitude. L’important, les années seul finissant naturellement par isoler le corps du reste du monde et faire perdre la notion d’interaction, c’était de penser à bien garder les bras le long du corps, les poings discrètement serrés, pour éviter les mouvements spasmodiques qui, il en avait encore conscience, peuvent faire fuir. Puisant dans ses réserves, il a réussi à concentrer toute son énergie frustrée en une grimace tétanique. Bien joué, mais ça ne suffirait sans doute pas, la plus coriace des matrones aurait fait un pas de recul – or cette fille paraissait émotive et frêle. Une chose étrange s’est alors produite, qui ne serait pas sans conséquences : la jeune femme aux seins nordiques n’a pas reculé, elle s’est approchée de lui, toujours souriante.
Une vingtaine de minutes plus tard, le rideau de fer était baissé et, dans la pénombre rouge ornée de sombreros éternels, la jolie fille des plaines glaciales dansait avec Jésus, vacillante. Et l’embrassait à pleine bouche. De l’autre côté du comptoir, leur verre à la main, Suzanne et Orlando, qui en avaient pourtant vu une tripotée d’autres, ne bougeaient plus, les yeux écarquillés comme face à un phénomène extraterrestre, incrédules malgré le cognac qui rend tout possible. Qu’une fille s’aventure à embrasser Jésus à pleine bouche relevait déjà de l’énigmatique, mais alors une fille comme celle-ci, l’énigme prenait toute son ampleur paralysante.
Ce n’était pas une pute, elle n’en avait pas l’air – ce n’est pas une question de gestes, de paroles ou de vêtements, ça se devine plutôt dans le regard, une sorte de lassitude agressive –, et de toute façon, la plus distraite des putes folles ne prendrait pas Jésus pour cible, il n’avait pas eu plus d’une pièce en poche à la fois au cours des douze derniers mois et ça se voyait. Elle avait de l’argent sur elle et ne cherchait pas à se faire payer à boire pour finir en spirale sa nuit d’effondrement touristique : elle avait tenu à remettre plusieurs tournées, malgré les protestations de Suzanne et Orlando, qui n’avaient le sens du commerce que jusqu’à une certaine heure. Elle n’avait donc besoin de rien et embrassait Jésus, inutile de chercher à comprendre, glissait sa langue entre les dents de Jésus. Qui vivait le plus beau moment de son existence.
Il en était, tout le système solaire dans la tête, à se dire que ce n’était peut-être pas fini, que la vie pouvait, d’une seconde à l’autre, devenir enfin généreuse et tirer le feu d’artifice des surprises mirifiques qu’on n’attendait plus, quand la créature boréale avait soudain décidé de partir. Le temps qu’il réalise (pas de feu d’artifice ?), elle avait fait deux pas vers le rideau de fer, puis pivoté vers Jésus, ouvert son sac à main, griffonné son numéro de portable sur un morceau de papier rose qu’elle lui avait tendu (c’est toujours bon à prendre), pivoté de nouveau, avancé en louvoyant et attendu qu’Orlando vienne lever le rideau.
Mais en voyant apparaître peu à peu le trottoir sombre de l’autre côté, et avant qu’elle n’ait assez d’espace pour se faufiler sous le rideau, elle avait encore pivoté (ça devenait dangereux) et rebroussé chemin jusqu’aux bras secoués de spasmes de Jésus, pour quelques verres et quelques tours de plus. Ce qui fut bu et ce qui fut fait dans une bonne mesure, en tourbillon, toujours au grand bonheur ahuri de l’Elu. Et quand Suzanne et Orlando se sont mis à montrer des signes de fatigue et d’ennui malgré le spectacle, quand Jésus a compris que, s’il voulait que sa nuit miraculeuse se poursuive ailleurs (et il le voulait plus que tout au monde, on ne peut pas mieux dire), il allait devoir proposer à l’apparition de descendre avec lui dans sa cave humide et noire qui ne fermait pas, au moment où il a senti que sa mâchoire commençait à se contracter, elle a donné un coup de téléphone dans sa langue mystérieuse et lubrique et a payé ce qu’elle devait. Ensuite, elle a pris Jésus par la main et lui a demandé s’il voulait aller chez elle – ce n’était donc pas une simple touriste. Le corps et l’âme de Jésus ont répondu en même temps, et vingt secondes plus tard, ils étaient dehors. Suzanne et Orlando les ont regardés s’éloigner dans la nuit. Puis ils ont refermé le rideau, ça ferait une drôle d’histoire à raconter, et ont fini la bouteille de cognac en bavardant, perplexes au milieu des sombreros.
Dehors, Jésus et sa conquête improbable n’ont pas pu attendre d’arriver chez elle. Ils ont enjambé la barrière d’un petit square sordide le long du canal, la Scandinave envoyée par le ciel s’est allongée sur l’un des vieux bancs rongés par le temps qui servaient de supports dans la journée à de pauvres Afghans en transit et en loques, et Jésus presque hystérique, ne baissant son pantalon qu’à mi-cuisses, l’a baisée sans même lui enlever sa culotte.
C’était la première fois depuis des années. Et la première fois tout court entre les jambes d’une fille pareille, si belle et si délicate, et si souple, même en remontant parmi ses ancêtres sur plusieurs générations. Après ça, il pourrait mourir tranquille. Mais pas tout de suite.
Dès la fin de cet accouplement brusque et rapide, dont on ne peut pas tenir rigueur à Jésus, ils ont traversé le canal et ont marché vers l’est, pendant ce qui a paru six jours au grand gagnant de la loterie nocturne, et après quatre étages qui lui en ont paru trente (il montait derrière elle et regardait sous sa jupe en agitant les bras), sont entrés dans un appartement plutôt vaste. En passant devant une porte fermée derrière laquelle on entendait la télé, elle lui a fait un signe vague pour lui indiquer qu’il y avait quelqu’un derrière (probablement sa colocataire, probablement une Danoise ou une Norvégienne à peine sortie de l’adolescence, et à peine vêtue, qui viendrait probablement se joindre à eux – allez, on les connaît, ces filles-là sont peu farouches et laissent avant tout parler leur corps (et puis dans un monde où une jeune blonde irrésistible se jette sur Jésus comme s’il était Johnny Depp, absolument tout est possible – la loi des séries, on n’en parlerait pas si ça n’existait pas)), elle a attrapé une bouteille de vodka presque pleine dans le frigo et a attiré le béat vers sa chambre où, après quelques gorgées de carburant glacé, ils se sont jetés sur le lit pour y baiser comme des dingues pendant des heures, qui ont paru toute une vie à Jésus.
La vie, justement, on la connaît, et Jésus mieux que personne – du moins ses aspects les plus pénibles et dramatiques. Il savait bien que ça ne pouvait pas se passer comme ça, que ce n’était pas dans le triste ordre des choses, il ne pouvait pas, là, lui, être en train de boire de la vodka au goulot en tenant la bouteille d’une main et en agrippant de l’autre la hanche tendre de la plus jolie fille de Paris à quatre pattes sur un lit moelleux, il ne pouvait pas la retourner de tous les côtés jusqu’à l’aube, ivre de joie, sans qu’arrive, à un moment ou un autre, quelque chose de mauvais. Elle lui disait qu’elle adorait ça, qu’elle voulait recommencer toutes les nuits avec lui, mais ça ne marchait pas comme ça, il n’était pas né de la dernière pluie de pommes. La Danoise en tee-shirt Mickey de la chambre voisine était un psychopathe ukrainien de cent cinquante kilos qui n’allait pas tarder à sortir de son trou pour venir le violer et le torturer, les flics allaient débarquer et lui apprendre avant de lui passer les menottes que sa partenaire avait quatorze ans, n’importe quoi dans ce goût-là. Mais de toute façon, Jésus s’en foutait, il n’avait plus rien à perdre depuis très longtemps, et même si on lui avait dit : « Tu vas aller chez une Finlandaise ravissante et délurée pour lui faire tout ce que tu veux pendant toute la nuit en buvant de la vodka et ensuite on te fera sauter les yeux à la petite cuillère », il aurait signé tout de suite. (Malheureusement, ce serait pire que ça.)
Réussissant sans peine à écarter de son esprit ce qui, quoi que ce serait, lui tomberait bientôt sur le coin de la cafetière entartrée, il s’est consacré tout entier aux instants irréels qu’il était en train de vivre – et malgré le pitoyable état général qu’il traînait depuis une bonne quinzaine d’années (entre les innombrables épreuves qu’il avait traversées, la prison, les nuits dehors, le manque constant de nourriture (il lui arrivait de rester trois jours sans manger, et quand il avalait quelque chose par hasard, ce n’était jamais plus qu’un sandwich au rabais), les flots d’alcool quotidiens qui le confisaient comme une prune à l’eau de vie et l’absence totale d’exercice, il faisait bien quinze ans de plus que ses cinquante balais, et n’avait pas, loin s’en fallait, les capacités physiques d’un homme de soixante-cinq ans), malgré un corps qu’on n’aurait pas cru capable de sauter d’un trottoir, il s’est magnifiquement métamorphosé et, retrouvant ses vingt ans comme touché par la grâce ou la baguette d’une fée, il a satisfait cinq ou six fois la jeune avide du nord, jusqu’à ce qu’elle tombe d’épuisement et de sommeil. Et alors qu’elle tombait d’épuisement et de sommeil, toute molle sous la couette, et qu’un jour fade se levait derrière la fenêtre, il a réalisé, les yeux dans le vide comme deux ronds de flan, que rien de désagréable ni de fatal ne s’était produit. On croit connaître la vie, et pas du tout. Heureusement qu’il n’avait pas signé le truc de la petite cuillère. Sur le long terme, la vie ne garde peut-être pas des caractéristiques immuables. La sienne en tout cas venait de changer. L’avenir, c’est-à-dire en ce qui le concernait l’avenir proche, avait soudain une toute autre allure.
Jésus a embrassé sa fiancée de matelas le plus langoureusement possible (il était l’un des alcooliques les mieux entraînés du globe, du moins de l’hémisphère nord (on ne peut pas sous-estimer le niveau de certains amateurs de vin de palme, dans la brousse), mais ça commençait tout de même à tourner sérieusement et il n’avait plus qu’une notion très imprécise des mouvements de sa langue), il s’est rhabillé, a fini les dernières gouttes de vodka avec un sourire aux lèvres et s’est éloigné sans bruit vers la porte, un pied à peu près devant l’autre, tandis que Gunilla dérivait déjà dans l’immensité blanche de ses terres natales. En passant devant la pièce fermée, il a adressé un clin d’oeil au gros Ukrainien qui dormait sans doute en suçant son pouce.
Dans la rue, étourdi d’allégresse, baigné de lumière propre et d’air presque frais, il avait envie de courir en faisant des bonds (avec les jambes dans le style grenouille et les pieds qui se touchent sur le côté, comme Gene Kelly). Il ne pouvait pas, c’était l’hôpital assuré, mais dans sa tête, ça gambadait et ça sautait bien plus que dans n’importe quelle comédie musicale. Il valait mieux ne pas trop se poser de questions – ça ne sert, dans le meilleur des cas, qu’à obtenir des réponses, ce qui n’avance pas à grand-chose –, une fille du tonnerre lui était tombée dessus, il avait passé la nuit à profiter d’elle, il recommencerait dès qu’il en aurait envie, et voilà. Transporté, rond comme une queue de pelle sur le pont du canal, il a ainsi marché jusqu’au Métro Bar, où le patron Mak et cinq ou six clients continuaient la nuit malgré l’évidence : elle était finie.
Armé d’un sourire intriguant et tordu, il a exigé qu’on lui offre un demi et tenez-vous bien les gars. Personne ne l’ayant vu intriguant et souriant depuis son arrivée dans le quartier dix ans plus tôt, il a obtenu sa bière illico, se l’est envoyée en trois gorgées et a raconté son incroyable histoire à la brochette chancelante et médusée des survivants de la nuit. On ne pouvait pas ne pas le croire, il irradiait de bonheur. Quand Mak lui a demandé s’il allait la revoir, il a demandé à Mak si le soleil allait se relever demain, et quand Mak lui a demandé s’il y retournerait le soir même, il a réfléchi deux secondes, a dit qu’il attendrait probablement un jour ou deux, pour éviter l’implosion cardiaque, puis a réfléchi dix secondes. Vingt. Vingt-cinq. Tout le monde le regardait, interloqué. Il fixait les bouteilles alignées sur une étagère derrière le comptoir et devenait encore plus pâle que d’habitude. Ses traits s’affaissaient, sa peau semblait fondre.
– Ça va, Jésus ?
Il a tourné lentement la tête vers la porte du bar, puis vers son verre presque vide. Il clignait nerveusement des yeux.
– Oh, Jésus ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il a levé un regard de zombie assommé sur Mak, comme s’il venait de se rappeler sa présence.
– Je ne sais plus où elle habite.
Dans un premier temps, son public aviné a éclaté de rire, c’est la meilleure, on nous le changera pas, notre Jésus, cette étourderie était bien digne d’un poivrot de sa trempe, mais hilarité et tapes dans le dos ont cessé progressivement car il paraissait, les mains bêtement posées devant lui sur le comptoir, ne trouver l’anecdote ni drôle ni anodine. Et lorsqu’il a expliqué, en grattant pensivement ses cheveux sales, qu’il l’avait rencontrée dans un bar, qu’elle habitait assez loin de l’autre côté du canal et qu’il était si euphorique et aérien en sortant de chez elle qu’il n’avait pas pensé un instant à mémoriser la route qu’il prenait pour revenir à son point d’attache, ici, Mak et ses troupes saoules ont compris que c’était plus grave qu’ils ne l’avaient cru. Pour une fois que le pauvre Jésus tombait sur un trésor, il le perdait presque instantanément. Il trimbalait la poisse avec lui comme un galeux ses croûtes.
Sans un mot de plus, il est sorti du Métro Bar pour tenter de retrouver le chemin qu’il venait d’emprunter et qu’il avait d’abord emprunté dans l’autre sens cinq heures plus tôt, en espérant qu’il en restait encore une trace quelque part dans son inconscient – sans doute plus pour très longtemps, il fallait se dépêcher. Il est retourné jusqu’au bistrot mexicain, fermé bien sûr, est repassé devant le square miteux où il avait culbuté Gunilla sur un banc décrépi, à la belle époque, puis il a traversé le canal et s’est engagé à la desperado dans le grand quartier qui s’étendait au-delà, concentré, les sourcils froncés mais uniquement pour se donner l’impression que tout était encore possible (car en réalité, pas un trottoir, pas un immeuble ne lui disait quoi que ce soit), à la recherche d’une porte qu’il n’était même pas sûr de reconnaître s’il passait devant (on ne prête pas assez attention aux portes quand on les franchit avec une fille et de l’espoir), et dont il se souvenait seulement qu’elle était de couleur sombre – vert peut-être, ou grenat.
Quand il est revenu au Métro Bar, quatre heures plus tard, il ne restait plus des nocturnes que Mak, capitaine arrimé à ses pompes, et Guy l’inusable, dit le Padre, qui a soixante ans pouvait encore passer, en fumant la pipe et en chantant la Traviata, soixante heures à boire et sans dormir. Les autres étaient des levés du matin qui venaient de débarquer pour l’apéro de midi. Ils ont regardé entrer Jésus. Il avait l’air d’un fossoyeur qui cherche une pelle pour creuser sa propre tombe. Il a refait le récit de sa belle et abominable aventure (ils étaient déjà tous au courant, Mak et le Padre n’étant pas du genre à laisser se perdre une telle pépite), faiblement cette fois, en résumant, et y a ajouté le cruel épilogue : il avait erré quatre heures dans des rues inconnues, dans la chaleur dégueulasse de cette fin août, sans qu’une seule porte n’éveille en lui le moindre souvenir.
Neuf bières plus tard, dans la morosité, la moiteur et l’ennui de l’après-midi, les trois effacés solitaires qui ruminaient au comptoir, chacun dans sa sueur, ont sursauté. Jésus venait de crier :
– Tournée générale !
Mak, assoupi près de sa caisse, lui a lancé un regard doublement réprobateur : d’abord, c’était pas la peine de hurler comme ça, il y a des gens qui se reposent ; ensuite, il ne l’avait pas vu poser une pièce sur le comptoir depuis l’invention du lait fraise, et l’ardoise, il pouvait s’asseoir dessus.
– Ta tournée générale, ce sera cette nuit, dans tes rêves. Qu’est-ce qui te prend ? Tu t’es souvenu du prénom de ta mère ?
– Mieux que ça.
Triomphal – et prouvant ainsi que, même avec un certain temps de retard, son cerveau caramélisé était encore capable de réveils inattendus (ce n’était d’ailleurs pas le prénom de sa mère qu’il avait oublié un jour, mais celui de la fille qu’il avait eue trente ans plus tôt avec une acrobate toxicomane qu’il avait épousée et qui avait fini par le mettre à la porte de chez eux un an plus tard à coups de tabouret sur la tête : malgré le soutien actif de tous les buveurs de la journée et de la soirée, qui l’avaient bombardé de suggestions pendant des heures et des heures, le prénom de sa fille ne lui était revenu que dix minutes avant la fermeture du bar : Céline) –, triomphal et radieux, il a sorti de la poche arrière de son pantalon crasseux le petit morceau de papier rose sur lequel était inscrit le merveilleux numéro de téléphone de Gunilla.
C’était reparti pour la belle vie.
Mak ne s’est pas pour autant laissé attendrir sur la question de la tournée, mais lui a aussitôt tendu son portable. Jésus a composé le numéro d’un doigt de fée épileptique, et à la troisième sonnerie, on a décroché :
– Allô ?
Le soupirant haletant n’a pas répondu tout de suite, car à l’autre bout du fil, c’était une voix d’homme. Rien n’est jamais aussi simple et beau qu’on le croit dans les moments de délire optimiste. Le titan ukrainien sortait sans doute de sa torpeur et revenait à présent sur ses terres, sur ses plates-bandes : ça allait barder pour les os de Jésus, ça sentait les fractures multiples (en même temps, il l’avait laissé secouer sa promise toute la nuit sans intervenir, ce n’était peut-être pas le mauvais bougre).
– Allô ? Qui est à l’appareil ?
Il était spécial, cet Ukrainien, il avait l’accent anglais.
– Il y a quelqu’un ou quoi ?
– Orlando ?
– C’est toi, Jésus ?
L’évaporée du grand froid avait, croûtes de galeux, oublié son téléphone au bistrot mexicain. Elle l’avait laissé bêtement sur un coin du comptoir.
Après avoir supplié Orlando de ne pas la laisser partir si elle revenait le chercher, ou de lui demander son adresse si elle appelait, Jésus a rendu son portable à Mak et a quitté le Métro Bar l’air anxieux, en se grattant nerveusement le bras gauche.
Gunilla, si c’était bien son prénom, n’est jamais retournée au bistrot mexicain et n’a jamais téléphoné. Les Scandinaves se foutent de leur téléphone et des passions passagères. Ou peut-être n’a-t-elle pas réussi, elle non plus, à faire le chemin inverse jusqu’à ce bar à sombreros où elle avait échoué dans sa dérive éthylique, et peut-être ne connaissait-elle pas son numéro par coeur. On ne peut pas savoir, avec les Scandinaves. En tout cas, l’éméchée de Reykjavik s’est dissoute dans la ville comme un flocon de neige.
Jésus a passé les trois journées suivantes, du matin au soir, à errer de l’autre côté du canal comme un vieux chien qui cherche son maître, à dévisager tout le monde sur les trottoirs, à s’arrêter quelques secondes devant toutes les portes pour y flairer d’éventuelles réminiscences, à lever les yeux vers toutes les fenêtres. Chaque heure, chaque jour lui ôtaient de la force et de l’espérance, faisaient peser un peu plus sa vie et ses malheurs sur sa carcasse, l’enfonçaient dans le bitume.
 

© Philippe Jaenada, 2010.