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LE MONDE DE JOELLE

Quand j’étais marmot – disons marmot et demi –, j’ondoyais d’amour pour Joëlle. Ses photos de blonde molle et légère, toujours un peu déhanchée, comme posée à l’endroit où on l’avait mise, déclenchaient en moi une multitude de séismes minuscules, créaient partout de petites failles dont je n’avais pas vraiment conscience mais qui me rendaient liquide à l’intérieur. Aujourd’hui encore, son prénom, une image d’elle, sa voix, m’affaiblissent, me disloquent et me font, presque au sens propre, fondre (c’est la sensation que j’ai : une fusion intime et romantique – même si je sais qu’elle n’est plus depuis longtemps qu’un vague assemblage d’os pourris et de dents noires, quelque part dans la terre humide).
Cette passion gamine n’avait rien de clairement sexuel (et d’ailleurs, étonnamment, toujours pas aujourd’hui – Joëlle est la seule des dizaines de milliers de jolies filles qui me sont passées tranquillement sous les yeux que je n’aie jamais imaginée nue, à quatre pattes et la bouche ouverte, ni même simplement endormie, disons, en culotte (son corps n’existe pas, elle n’a pas de seins ni de fesses (donc pas de culotte), elle n’est pour moi qu’une idée de corps, une image d’être humain, une voix – un écho d’être humain)), elle représentait juste à mes yeux neufs une sorte d’ambassadrice de la vie sur terre (la beauté, l’amour, l’attente, la douleur, toutes ces merveilles) – ce qui tout de même n’est pas rien pour un jeune. Je ne l’ai bien entendu jamais croisée, vue ni même entendue en interview, tout me venait donc directement, par émoduc, du timbre de sa voix et de ce qu’exprimaient les chansons d’Il était une fois.
Je n’ai jamais rien ressenti de particulier en écoutant J’ai encore rêvé d’elle (je n’étais plus assez petit pour me laisser enivrer par la mièvrerie des paroles et de la musique, mais trop encore pour comprendre que les draps puissent se souvenir, par gluance, de quoi que ce soit), mais tous les autres titres, au milieu desquels je baignais béat, formaient une sorte de galaxie philosophico-sensorielle autour de moi, où je puisais de tous les côtés de quoi entrevoir ce qui m’attendait et en profiter par avance. De quoi vibrer comme un petit aimant dans un puissant champ magnétique.
Il suffirait, il suffisait de sortir de sa chambre sans rien emporter et d’aller dans le monde accueillant pour goûter à tout, pour tout apprécier, vivre. On n’avait pas besoin de grand-chose : rien qu’un ciel, un peu d’eau, des fleurs et quelques hirondelles, et on a tout pour être heureux (je ne savais pas, à l’époque, qu’on s’ennuie ferme avec le ciel, les fleurs et les hirondelles), même s’il nous manque un peu de soleil (bon, oui, pourquoi pas ?) et quelques mots d’amour autour quand on s’éveille (là, d’accord, c’est utile, c’est toujours ça de pris). Les filles du mercredi (avant c’était jeudi) traînent un peu partout derrière les fenêtres des immeubles, sont toutes restées dans leur lit (puis Nathalie va prendre un bain, elle fait des bulles de savon, Véronique chante une chanson, Patricia coud des fleurs sur son pantalon), les cheveux défaits, en tee-shirt et sans soutien-gorge. Parmi elles, il y a forcément, derrière l’une des fenêtres, Pomme, qui aime les hommes : Pomme est la fille-fleur qui rêve (c’est pour moi, celle-là), je ne pourrai pas la louper. Je lui demanderai, je pense, de venir faire un tour sous la pluie (nous voilà seuls dans la ville pour la première fois), les oiseaux vont venir aussi (on ne va pas les chasser, mais enfin, hirondelles et compagnie, je me comprends). Plus tard, on verra bien : quand tu partiras, je lui dirai, surtout ne fais pas de bruit, attends la nuit. On n’en fera pas un drame, tout passe et ne laisse que de bons souvenirs émus. (Joëlle aimait se rappeler ces moments. Comment il s’appelait, l’autre, déjà ? C’était l’année dernière, il venait d’Angleterre, il était musicien, il chantait bien... Bon, ça lui reviendra. Et ce sera pareil pour moi : c’était il y a six mois, elle venait de Bois-le-Roi, elle avait des cheveux d’or, elle parlait fort...)
Joëlle m’annonçait toutes les joies faciles à venir, et les belles souffrances. Elle racontait l’histoire et, en même temps, en incarnait (si on peut dire, car elle était, pour moi, charnelle comme une odeur de jasmin) l’héroïne. Mais de manière surprenante, par la suite, de la première fille qui passe à la dernière (il y a dix ans), toutes celles que j’ai eu envie d’arrêter (et que j’ai arrêtées – deux heures ou deux jours – car je connais la méthode, je suis fort) étaient de petites brunes à gros seins avec des yeux ronds de cochonnes, qui étaient à Joëlle ce que les truffes en chocolat sont au pétale de jasmin. Et puis un jour de printemps au Saxo Bar, au bout de ce long chemin joyeux parsemé de bonnes truffes, j’ai fini par la retrouver, Joëlle. Elle m’attendait près du comptoir, dans l’ombre. Du moins une grande blonde légère aux yeux bizarres, avec un genre d’odeur de jasmin qui fait peur. Elle me regardait, debout dans le bar, absente, un peu molle et déhanchée, comme sur une pochette de disque, et mystérieuse.
Avant de partir pour trente ans (quarante ?) avec elle dans le beau monde d’Il était une fois, je n’avais plus qu’à lui demander : « Que fais-tu ce soir après dîner ? » (en ajoutant éventuellement : « J’aurais tant aimé me promener ») En fait, j’ai dû dire quelque chose comme : « On mange à l’indien et on va chez moi ? », parce qu’on était dans la vie, pas dans un disque. Mais c’est à peu près pareil.

 


© Philippe Jaenada, 2008.