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DES GUÊPES ET LES DEUX MARIÉES

Sur la place d'une église, un jour de juin tiède et clair, deux mariées et l'entourage se laissent autour de la fontaine de grosse pierre au soleil, attendant pour s'engouffrer dans les vingt modestes véhicules propres garés là en bataille et longer les champs, le maïs, jusqu'à la ferme de l'oncle, que des toilettes du café, du Grand Café des Palmes sur la place, sortent trois enfants. Trois fils de l'oncle en costumes noirs, qui croisaient les jambes fort sur le banc vermoulu pendant la cérémonie, dans l'obscurité fade de l'église, la pénombre et l'eau morte, les yeux braqués sur la Vierge, les doigts noués moites sur la poitrine : la cérémonie accélérée par la Vierge, marbre, pour les besoins d'enfants. Puis ils ont couru au soleil, à travers la place, jusqu'aux toilettes du café. Maintenant nous les attendons.
L'entourage est là bavard nonchalant dans la lumière or gris, parmi les voitures lavées briquées à rubans, près de la fontaine, sous les trois chênes ou debout entre les tables du Grand Café des Palmes, à discuter. A la rumeur gaie, aux cris aux rires aux murmures, se mêle le bruit de l'eau contre l'eau, plus doucement contre la pierre au bord. Des bruits à la lumière, au jour.
Le prêtre est debout sur les marches de l'église, les mains dans le dos, les pieds joints, la tête haute. Un enfant de chœur derrière lui, une main en visière contre le soleil, fredonne la marche nuptiale. Le curé planté observe fièrement la place. On y voit beaucoup plus de costumes noirs que de robes claires, beaucoup plus d'hommes entre les voitures, qu'aussi bien l'on verrait au cimetière – et sans doute y seront-ils demain pour l'enterrement de l'idiot, je le leur ai demandé. Ils sont une bonne quarantaine, quarante-cinq. Ce sont les collègues, venus fêter les mariage pour utiliser les costumes, approcher les mariées, boire et manger, parler, s'approcher, répondre. Ils se ressemblent tous, à peu près : plutôt costauds bien coiffés, des mains de craie, des peaux dures et salées. Les coiffures promises, les mèches luisent, les efforts capillaires; les chaussures cirées.
La plupart des collègues sont célibataires. certains passent en vain l'entourage en revue : pas de jeune vierge à marier, pas de fille, pas une. Justes quelques tantes sèches, les quatre mères, et de petites sœurs dont on n'ose pas croiser le regard. Pourtant... Non. Je ferais bien de regarder ailleurs. Il y a cette femme, assez jolie près de l'arbre, mais elle ne parle à personne, elle s'est mise à l'écart. Et puis c'est la sœur de.
– Que font ces trois gosses ? Gigi ! Ils sont encore chez toi ? Dis-leur que tout le monde les attends !
C'est la voix de l'oncle.
Les deux mariés parlent assis sur la fontaine au centre, côte à côte sans se regarder, une main chacun dans l'eau froide, manche retroussée. Ils discutent de chevaux, de courses, en brassant distraitement l'eau. L'un des deux mariés connaît un jockey – un ami de sa sœur. Ils sont assis face au café, en terrasse quelques collègues bavardent gaiement. L'un des mariés retire sa main de l'eau, ne sait pas où la sécher, l'agite au soleil. L'autre le regarde. Ils n'osent pas parler de leur mariage, de leur futur appartement, de leur ménage, de leur épouse. Une femme en bleu seule, la tante de l'une des mariées, regarde autour d'elle, arrange sa coiffure blonde sèche à deux mains, marche, contourne la fontaine, leur sourit, marche vers le Grand Café des Palmes. Elle passe près de l'oncle, qu'un grand type implore en se frottant sans cesse les mains sur les cuisses pour en sécher la sueur sur la toile rêche du pantalon – il fléchit les jambes, se cambre, prend la manche de l'oncle et la relâche aussitôt. Il veut quelque chose, il est confus, il explique, il demande, il mendie. Mais l'oncle transpire et regarde ailleurs, ne l'écoute pas.
La tante arrive en terrasse. Quand elle passe, un collègue assis la suit du regard sous les reins. Du regard sous les reins. Elle traverse la salle désert jusqu'au comptoir – il fait sombre et frais, les tables de bois sont soigneusement alignées – et demande à Gigi :
– Où sont les enfants ?
Gigi qui range un verre hausse les épaules, tourne lentement la tête et désigne du menton la porte des toilettes au fond. La tante longe le comptoir que le garçon de café, maigre et long, pantalon noir de garçon de café, chemise blanche et gilet noir, astique paresseusement, les yeux par la porte dehors.
Je m'adosse à une voiture. On me parle, je regarde autour de moi. Une pharmacienne sanguine et dodue, la pharmacienne, s'est assise sur la fontaine entre les mariés et, les bras passés dans leurs coudes, s'adonne aux grivoiseries d'usage. Ils lui sourient mais la trouve grossière, grossière et ridicule sans sa blouse. Et puis elle a une tête d'homme, une grosse tête plate de camionneur.
– Je vous prépare quelques petites décoctions, les enfants ? Vous allez tenir le coup ? Eh eh. Pas de blague, hein ? Faudrait pas voir à... Dis donc. Je vois d'ici la tête des épousées !
Elle grimace vers chacun d'eux, à droite à gauche vite, singe une mine déconfit et rit.
– Ah ah, si je m'étais trouvé un bonhomme, faites-moi confiance que... Ah mon vieux !
Ils n'aiment pas sa robe, ce costume d'extérieur, de vie, de parade; elle devrait garder sa blouse : elle est grotesque en habitante. La blouse au moins l'écarte, la range à part, la laisse dans son corps de métier. Pharmacienne. (Vert vert, ROUGE, vert, VERT, vert vert, ROUGE, vert, VERT, vert vert, ROUGE, vert, VERT.) Son enseigne clignote à quelques pas de là, dans son dos, près de l'église. (Vert vert, ROUGE, vert, VERT.) La musique du métier l'appelle dans son dos. La musique des cachets, des flacons, des tubes, des brosses à dents, du comptoir blanc sans bonhomme. Viens là, pharmacienne. A la pharmacie. En blouse.
Sur la place entre les voitures, les collègues peu à peu se mêlent à la famille. On se présente, on se reconnaît, tout le monde hoche la tête. Tout le monde parle. Je me demande combien de langues se... Toutes ces langues en salive qui frottent mollement les palais et les dents de l'entourage. Combien ? Une bonne quarantaine de langues, estime la jeune femme à l'écart près de l'arbre. C'est la sœur de l'un des mariés – celle qui connaît le jockey : ils se sont vus quelques soirs en août, l'année passée, la première fois dans un café, la nuit, le café de la Régence. Elle grommelait saoule contre la baie vitrée, affalée sur le formica jaune collant d'une petite table – buvait de l'armagnac – et se décidait à force de nausées à partir le lendemain, à dix heures, avec la fête foraine; avec le stand Moreno, avec un motard en tonneau qui lui avait souri longtemps le matin à la fin de son numéro. Les trois Moreno, Les Merveilleux Moreno Défient La Mort, tournaient à toute vitesse sur les parois verticales d'un grand cylindre de bois, au son sale d'un même disque toujours, une chanson de Johnny Hallyday. Ils partaient pour Lille, la grande foire de Lille, elle pensait que partir pour Lille avec eux était une idée. Il ne dirait pas non, sans doute, le Moreno. Les Moreno Sont Les Compagnons De La Mort. Un peu de départ, toujours. Rouler un peu. Rouler. Départ. Un armagnac. Mettez-moi un grand verre d'eau, patron. Le Jockey Denis célibataire au comptoir demandait un verre d'eau minérale et observait dans un miroir la jeune femme dans un miroir. Le patron sifflotait en versant l'eau l'air d'une publicité célèbre, elle écrasait son nez contre la vitre chaude. Beaux cheveux bruns, épaules, reins. L'homme jockey se raclait la gorge. Il habitait un appartement près du Palais de Justice, à quelques pas de là, au troisième étage. Un divan de velours jaune, trois selles au mur, d'épais rideaux jaunes.
Elle imagine à l'ombre de l'arbre s'agiter ces langues au soleil de la place, dans les bouches chaudes. Au soleil, on salive sans doute davantage. Ou moins. La gorge sèche, la bouche sèche, la langue sèche. Mais parler fait saliver, et saliver plus acide au soleil. Acide, aigre, âcre ? Je ne sais plus. Citron acide, vin aigre, fumée âcre. Aucun. je devrais aller goûter. Lui ? Ha ha. Lui ? Lui ? Lui ? Lui ? Parmi tous les collègues, pour la plupart jeunes et athlétiques – le métier... – elle n'en trouve pas un qu'elle puisse sans sourire se figurer allongé auprès d'elle, debout contre elle, assis le matin en face d'elle au petit déjeuner. Elle sourit. Pas d'homme pour elle sur cette place. Quant à la famille... L'oncle sent le beurre, les pères le beurre, les cousins le beurre – le beurre sous l'eau de Cologne. L'eau de Cologne : MONT SAINT-MICHEL. Elle n'a pas senti les collègues, mais sans doute : beurre pour tout le monde. C'est le métier. Son père sent le clou de girofle. Le jockey Denis le soir sentait l'écurie. Le soir sentait l'écurie. Son frère le marié sent le beurre. Les émanations de gaz beurre à la Vierge, tout à l'heure. La Vierge de marbre sous les vitraux, à quelques mètres du sol, debout sur son socle, dans sa pénombre, fraîche. Là les langues baignent gonflées, les papilles irritées baignent blanches ou vertes, amande, au fond de la bouche. Salive écume gluante et légère, glaires. Partout dans la bouche. Fait saliver glaire.
Je n'ose pas les regarder. Elles sont juste là, mais... Tout à l'heure. Maintenant la tante. La tante en bleu sort souriante du café, traverse à nouveau la place maintenant souriante au milieu des collègues, contourne des voitures, glisse quelques mots ici et là souriante, ils arrivent, ils arrivent, s'approche d'elle souriante.
– Tu t'ennuies, ma grande ?
Non, elle ne s'ennuie pas, elle est simplement un peu étourdie, par le soleil aussi, elle a peu dormi, elle essayait d'écrire une lettre à son frère, pour le mariage. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi te dire. Jusqu'à cinq heures du matin, quand passaient les éboueurs – ils chantaient en ramassant les poubelles. La tante finit par s'éloigner, bleue de mer à poissons parmi les costumes noirs, en remuant les fesses, insouciante.
Elle est malheureuse. Malheureuse pour son frère, et pour sa femme. Elle voulait écrire une lettre malheureuse. Elle ne sait pas pourquoi. Elle ne sait pas quoi leur dire. Elle écrivait ce matin près de la fenêtre, près du ciel pâle, de plus en plus pâle, dilué, lavé, ouvert. Et les hommes éboueurs chanteurs passaient, sifflaient pour que le camion démarre, rr, criaient oh ! s'il oh ! démarrait trop tôt, chantaient en traînant les poubelles, en traînant les sacs bleus, la mer qu'on voit danser le long des golfes clairs. Les trois éboueurs en costumes bleu d'aube sale progressaient lentement dans sa rue, les trois célibataires. Ramassaient les sacs bleu d'ordure, a des reflets d'argent. Et elle se décidait à se coucher, enfumée, sans force et sans cœur, juste en fumée, la mer a des reflets changeants sous la pluie. Il faisait déjà tout à fait clair dans la chambre à temples, temples romains détruits accrochés aux murs, quand elle s'allongeait pour dormir. Voyez, près des étangs... S'éloignaient.
– Andrée, que font les gosses ?
C'est l'oncle qui a crié, adossé contre une voiture.
Gigi apporte quelques bières aux collègues en terrasse. Huit ou neuf hommes. Une vieille tante est à leur table, les mains crispées tachées sur les genoux imprimés de sa robe, qui leur pose des questions sur la vie : sur les femmes et l'entreprise. Et répondent aimablement les huit ou neuf collègues, parfois ensemble, de bonne grâce. J'aurais voulu être gendarme, voyez, dit un gros. Ou bien gardien de la paix. Toute ma vie, j'ai rêvé, chante un autre. Gendarme. Toute ma vie, j'ai rêvé. Les enfants sortent du café. Ou bien faire du vélo. Cycliste. Terrible, ça. Cogneur, boxeur. Jockey. Je voudrais un peu de repos. Un métier sans bouger. Attendre. Dormir. Gardien de phare. Fini, ça. Gardien de passage à niveau. Fini. Gardien de prison. Gardien de but. Gardien d'immeuble. Gardien d'écluse. Vous savez comment ça fonctionne, une écluse ? Gardien d'écluse. On regarde la place. Boxeur. Au soleil. Gendarme. Marié. Près de la voiture de l'oncle se tiennent cinq enfants, en costumes qui irritent la peau. Le plus âgé déjà est apprenti, presque collègue, et fait face aux quatre autres, enfants, appuyé contre l'aile. Les yeux plissés face au soleil, les mains dans les poches neuves trop étroites, il leur parle d'une fille, sa première.
– Elle avait un cul !
Ils écoutent, la bouche sèche, à contre-jour.
– Elle m'a appris un truc génial.
Les deux mariées ne sourient pas souvent. Brunes mariées blanches. Elles sont là l'une près de l'autre, sous un autre arbre, à ma gauche, timides mousselines blanches au pied du tronc. Timides... Je les connais bien, pourtant : ces deux filles-là ne sont pas timides. Drôle de regard. Timidité, provocation... Non.
Elles sentent le chocolat, sûrement. L'apprenti en sortant de l'église a couru vers les Palmes, aussi vite que le lui permettait son costume neuf étriqué, en est ressorti les mains dans le dos et s'est précipité vers elles dès leur descente des marches, souriant. Il leur a tendu à chacune un rocher dans du papier brillant rouge et or. Un rocher... SUCHARD. Il a insisté pour qu'elles les mangent en l'honneur des mariages, malgré la chaleur. Elles les ont mangé : lentement sur la place en plein soleil, à petites bouchées devant l'entourage. Les petites bouches à chocolat, dociles.
Déjà la jeune femme se mettait à l'écart, à l'ombre. Je regardais, au premier rang. Le chocolat qui colle au palais, aux gencives, aux dents, et que les langues doivent déloger. Je m'approche, pour voir à l'intérieur de la bouche. Les langues des deux mariées glissent, passent et repassent sur les dents, entre les gencives et les joues, les gencives et les lèvres, ventousent contre le palais pour décoller le chocolat. Elles salivent pour diluer. Elles mordent, elles mâchent, elles salivent, elles nettoient. Les petites bouches à chocolat. (Ah, je n'ai pas regardé quand ils se sont embrassés tout à l'heure dans l'église... Machin machine, très vite.) L'entourage les observe. L'apprenti ne bougera pas tant que tout n'aura pas été englouti. Je veux voir des dents propres, blanches, une bouche propre, rouge, et tout le chocolat dans le ventre. Voilà. Encore. L'apprenti les regarde, fier, sans un mot. Les mariées mâchent et sourient, mâchent et sourient, mâchent et sourient.
Maintenant près de leur arbre, elle font mine de discuter avec le père de la jeune femme à l'écart, le père de l'un des mariés. C'est le seul homme présent sur la place qui n'ait jamais fait partie de l'entreprise. Il est dentiste au village. Un homme gentil et gros.
Lorsqu'elles lui parlent – elles parlent peu – un souffle Suchard chaud s'échappe de leur bouche. Mais le gros dentiste sent-il cette odeur de chocolat des mariées à l'ombre ? Ce doit être agréable. Du chocolat, surtout dans la bouche d'une mariée. Il ne sent pas, il regarde. Je pense qu'il s'intéresse aux robes. Il me tourne le dos, je ne vois pas ses yeux, mais d'après l'inclinaison de son visage... Il regarde les robes : mousseline blanche et dentelle Chantilly; les deux mariées sont vêtues de manière identique, presque. Leurs robes proviennent de la même boutique – simplement, une mère a tenu à personnaliser sa fille : elle a cousu, ici et là, au gré de sa fantaisie, quelques rubans blancs en nœuds. Des robes, le gros dentiste regarde la taille surtout, le ventre sous la mousseline. Ventre plat pour l'une, bombé pour l'autre, légèrement. Il semble avoir une préférence pour le ventre bombé, qu'il caresse longtemps des yeux, juste sous le nombril, là où la peau sous le tissu devient fragile. Un ventre arrondi sous l'arbre. C'est celui de sa future bru. La robe malheureusement n'épouse pas tout à fait la forme du corps. Les seins sont laissés sous un pudique indistinct, et cela, il l'admet. A partir du diaphragme, le tissu blanc s'ajuste au ventre, moule le foie, l'estomac, enveloppe les intestins – mais la partie supérieure seulement. Dommage.
Elles semblent ne lui prêter aucune attention, font mine d'écouter ce qu'en frôlant du regard leur ventre caché il demande, et répondent par un hochement de tête et quelques paroles évasives. Distantes plutôt que timides, loin. A l'ombre de leur arbre elles observent la place, la terrasse, l'entourage, la famille et les collègues, le curé, l'enfant de cœur, leurs maris et la pharmacienne sur la fontaine, et les cinq enfants près de la voiture de l'oncle, d'un œil vide et froid.
Le jour de la cérémonie, elles sont ailleurs, absentes, volées. Elles ne sont là qu'en images de mariées. En matière blanche. Brunes, lointaines.
Mais seule le remarque la jeune femme à l'écart. Elle se détache d'elles et porte en souvenir son attention vers le jockey Denis. Voilà.
L'oncle appelle l'apprenti, le cherche des yeux, le trouve près de sa voiture. Ses trois fils sont revenus. Il appelle la tante en bleu par-dessus quelques voitures. Les mariés sèchent leurs mains, entre eux la pharmacienne se lève, le dentiste se retourne, les collègues en terrasse posent des pièces sonores sur les tables. Les quatre enfants se glissent dans la voiture, l'apprenti s'étire. Le curé s'étire et pénètre dans l'église, suivi de l'enfant de chœur. La pharmacienne embrasse les mariés, puis s'en va vers son enseigne. Les mariés se lèvent péniblement, l'un se tient les reins. L'entourage se répartit dans les voitures. Les portières s'ouvrent et se referment claquent. L'oncle adresse quelques mots à sa femme la tante, qui part gaie vers l'arbre aux mariées. Elle croise le dentiste qui en revient, et lui sourit. Les mariés la suivent ensemble à quelques pas. En marchant vers elles, la tante fait signe aux mariées immobiles. Venez, venez. Elle s'arrête. Venez. Les mariés la dépassent et continuent vers leurs femmes. La jeune femme à l'écart appelle l'apprenti. La jeune femme, à l'écart, appelle l'apprenti.
La liaison de la jeune femme et du jockey n'avait duré qu'une semaine. Ils se voyaient le soir, chez lui, sur le divan jaune, face aux rideaux jaunes. Parfois au café dans lequel ils s'étaient rencontrés. Ils parlaient de chevaux, de courses de chevaux. Elle aimait en rester là, faire l'amour sur le divan, parler de chevaux. Les mots futiles convenaient à la pièce jaune. Elle aimait l'idée de ces discussions simples. Les chevaux, ou d'autres choses faciles : voilà ce que j'ai vu, voilà ce que j'ai entendu. Il l'écoutait, et lui montrait beaucoup de photos : des chevaux, et des filles qu'il avait connues. Des chevaux, et toutes sortes de filles. Elle aimait que cela continue ainsi. Elle prenait du plaisir à ces soirs de vie naïve. Elle se laissait passer près de lui.
L'oncle rappelle à l'ordre ceux qui traînent.
– En voiture !
La tante en bleu attend à quelques mètres de l'arbre. Les maris s'approchent aimables, SOURIANTS, de leurs femmes ailleurs qui ne bougent pas, qui attendent qu'on vienne à elles.
– Excuse-moi, je passe à gauche, la mienne est à gauche. Vous venez, mesdames ? En route.
Les mariées ne les voient pas, ne regardent rien, froides. Elles restent ailleurs, elles attendent, toutes les deux. Les deux brunes froides et lointaines, personne.
Ces soirs de vie naïve.
L'une des mariées pousse un cri. Elle porte vivement la main à sa nuque. L'autre crie aussi, sautille sur un pied, jette sa chaussure blanche, saisit son pied nu à deux mains. L'apprenti et la jeune femme à l'écart tournent la tête ensemble. Deux guêpes volent en larges courbes vers les hautes feuilles de l'arbre. La tante accourue examine et masse le pied de l'une qui gémit, un marié la nuque de l'autre, qui gémit. Les portières s'ouvrent, on se précipite vers les mariées en pleurs.
Là-bas : les mariées. Là-haut : les guêpes.
Les ailes ont caressé la nuque d'un courant d'air infime, les pattes posées se sont délicatement agrippées à la peau, le dard s'est enfoncé dans la chair tendre, près du col de mousseline, près du cuir blanc verni. Un souffle sur les mariées, une aiguille vite dans la matière molle. A présent, elles cherchent leurs maris du regard, les voient tout près, s'accrochent à leurs vestes noires, pleurent – toutes les deux. Du chocolat sur les gencives encore, du venin de guêpe dans le cou, dans le pied.
La jeune femme et l'apprenti sont restés sous l'autre arbre. Ils regardent. L'apprenti roule distraitement entre deux doigts une petite boule de papier brillant rouge et or, et observe la jeune femme du coin de l'œil. Elle le regarde, il détourne aussitôt les yeux. Elle se tourne vers l'église – l'enfant de chœur et le curé sont revenus – puis de nouveau vers les mariées. Elle regarde. Lui aussi. L'entourage et les mariées là-bas, là-haut les guêpes. C'est ce qu'elle voit.

© Philippe Jaenada, 2002

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