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MY BONNIE LIES


Je connaissais Anne-Catherine depuis quelques jours seulement. On avait décidé d'aller passer une semaine à New-York, et je m'étais débrouillé pour tout organiser très vite car je voulais vraiment partir avec elle (je sentais que si je n'arrivais pas à nous propulser de l'autre côté de l'Atlantique d'un claquement de doigts, elle serait déçue : elle y verrait la preuve que l'amour n'a pas tellement de pouvoir, et je n'avais pas envie que ce genre de pensée sinistre vienne s'insinuer dans son esprit de folle). Je l'avais rencontrée dans un bar du quartier, elle avait 24 ans, elle portait des tenues bizarres, des robes bariolées comme dans les années 70, des combinaisons de maçon, des uniformes de pute ou d'acrobate, des mi-bas en voile marron ou bleu marine qui donnaient la nausée (on en voit un peu partout aujourd'hui, mais ce n'était pas aujourd'hui), des imperméables rouges ou dorés, des manteaux de renard, des blousons de petite frappe, des chaussures et des chapeaux de toutes les époques et de toutes les couleurs, des bonnets en lapin et des coiffes à plumes, des sacs à main de vieille bourgeoise ou des sacoches de docteur, elle ne se maquillait pas, elle s'asseyait sur un tabouret de comptoir et lisait des livres de poche, répondait distraitement à ceux qui venaient lui parler (sans mépris ni méchanceté, mais comme si de l'extérieur ne lui parvenaient que des sons faibles et des formes floues), elle passait son temps à manger des sandwiches jambon-gruyère et des raviolis aux crevettes (elle mangeait énormément), à parler de cul, de littérature et de nourriture, à danser à quelques centimètres au-dessus du sol quand elle entendait de la musique qui lui plaisait, elle prenait des médicaments, elle montrait sa culotte ou ses seins à qui le lui demandait, elle était mince, blonde, plutôt grande, elle ressemblait paraît-il à Uma Thurman (en moins réelle), elle avait les yeux gris, elle était nerveuse, électrique, mais semblait souvent sur le point de s'endormir, elle était souple, elle marchait vite, les reins cambrés, à grandes enjambées, elle ne regardait jamais personne – moi, de mon côté, je ne pouvais plus bouger, pétrifié devant elle dès le premier instant (je n'ai jamais vraiment su pourquoi – des belles filles, il y en a partout, des filles bizarres aussi).
On a passé une nuit ensemble (je me demande toujours par quel miracle), puis une autre, une autre encore, et quand je lui ai proposé à tout hasard, emporté par l'élan, l'ivresse amoureuse, qu'on aille passer ensemble une semaine à New York, elle a accepté comme si je l'avais invitée au cinéma. Ahuri, j'ai dissimulé habilement ma surprise et, calme et souriant, je lui ai donné un aperçu de mes surprenants pouvoirs d'organisation : en un gracieux claquement de doigts et un hochement de tête modeste, j'ai trouvé deux billets d'avion pour la semaine suivante et un appartement libre à Manhattan (je ne me reconnaissais pas – quinze jours plus tôt, j'étais encore incapable d'organiser un tour au BHV (d'ailleurs, depuis le temps, je ne suis toujours pas allé acheter mes tringles à rideaux (finalement, on ne change pas))).
Cette semaine à New York, je ne l'oublierai pas demain matin. J'étais amoureux pour la première fois de ma vie (j'avais 34 ans, quelques maîtresses lubriques derrière moi, mais pas d'amour en souvenir). J'ai passé une semaine entière avec quelqu'un pour la première fois de ma vie. Pour la première fois, je n'avais pas peur. Je pouvais me comporter avec quelqu'un comme si j'étais seul. Mais je n'étais pas seul, c'est toute la différence. Et ce quelqu'un était la fille la plus étrange que j'aie jamais rencontrée. Je pouvais faire tout ce que je voulais avec elle.
Je n'oublierai pas cette semaine à New York. Les sons, les images et les odeurs qui m'ont entouré pendant ces sept jours ne me quitteront plus. Je les entends, je les vois, je les sens toujours. Ce sont les sons, les images et les odeurs de ma première semaine.
Dans l'avion, Anne-Catherine s'était mise à fredonner une chanson qu'elle avait entendue dans la bouche de sa grand-mère, qu'elle aimait, quand elle était petite :

My Bonnie lies over the ocean,
My Bonnie lies over the sea,
Bring back my Bonnie to me.

Au-dessus de l'Atlantique, elle me l'avait apprise (ce n'est pas bien compliqué). J'aimais bien cette chanson, j'aimais la chanter avec elle. Savoir qu'elle venait de son enfance me touchait, c'était la preuve émouvante que cette fille inconcevable avait eu une enfance. Ça me rassurait, aussi, cette petite chose qui sautait de son enfance jusqu'à moi, directement, en passant au-dessus de toutes ces années troubles et tumultueuses qu'elle avait dû vivre, au-dessus de ses petites chambres en désordre, de ses vêtements de cinglée, de ces mecs qui l'avaient déshabillée, qui avaient posé leurs mains sur ses seins et ses fesses, de ces moments en sueur, de ces gifles et de ces étreintes avant moi. Entre sa grand-mère et moi, rien n'avait effleuré cette chanson. L'air et les paroles venaient de lui revenir, juste au moment où je la croisais. Moi, je n'avais jamais entendu ça. My Bonnie lies over the ocean. C'était un souvenir de son enfance qui remontait intact entre nous deux. Je l'ai pris.
Dans le taxi qui nous emmenait vers East Village, je chantais à voix basse (je suis très timide, pourtant, mais j'étais content d'avoir appris). My Bonnie lies over the sea. Elle chantait aussi, plus fort, et ça faisait rigoler le chauffeur hindou. Bring back, bring back, bring back my Bonnie to me, to me.
L'appartement n'était pas particulièrement grand, mais une immense terrasse en bois peint donnait sur une sorte de cour intérieure pleine d'arbres et de buissons. Il avait manifestement plu dans la matinée : une odeur de bois et de terre humide montait vers nous. "Ça sent la chatte," a remarqué Anne-Catherine. Je n'étais pas du tout d'accord avec elle (je me demandais bien avec quel genre de filles elle avait pu baiser), mais comme la pluie est tombée quelquefois, heureusement, pendant cette semaine d'août étouffante, c'est l'odeur qui me restera de notre passage là-bas. Tous les matins, quand on sortait sur la terrasse avec les bols de café approximatif et le jus d'orange surchargé en vitamines et sels minéraux de toutes sortes, elle disait : "Ah, ça sent la chatte, j'adore ça."
Après avoir posé nos sacs et baisé en vitesse sur le canapé parce que l'odeur de chatte l'excitait, on s'est servi un verre du whisky découvert dans un placard et on a voulu mettre de la musique. Il y avait des tas de disques, mais rien qui nous convienne vraiment (surtout du reggae et de la pop de supermarché). J'ai fini par trouver un CD des premiers enregistrements des Beatles, avec Tony Sheridan, et je l'ai mis parce que ça ne pouvait pas être nul, au moins. On est sortis sur la terrasse avec nos whiskies, on s'est installés au soleil sur le banc, près de la grande table métallique que le propriétaire avait dû récupérer dans une caserne, et on a feuilleté le Time Out que j'avais acheté à l'aéroport (afin de tout bien organiser, car c'est ma spécialité). Environ une demi-heure plus tard, j'ai sursauté. Car à l'intérieur de l'appartement, les Beatles et Tony Sheridan chantaient :

My Bonnie lies over the ocean...

Les Beatles ? Une chanson que chantait la grand-mère d'Anne-Catherine ? Ici ? Le jour où on arrive à New York, Anne-Catherine et moi ?

Bring back, bring back, bring back my Bonnie to me !

Elle était aussi stupéfaite que moi. Pour la première fois depuis que je la connaissais, je la voyais émue. Jusqu'à ce moment-là, tout semblait l'approcher sans la toucher vraiment, les bonnes choses et les mauvaises, rien n'allait tout à fait jusqu'à elle, c'était comme si elle tournait simplement la tête pour voir ce qui se passait. Pas cette fois. Cette chanson avait attendu quinze ans pour la retrouver, les Beatles avaient relayé sa grand-mère pour venir nous trouver dans ce trois pièces de la 10ème Rue, de l'autre côté de l'océan, ensemble. Anne-Catherine me regardait.
Je tenais quelque chose d'elle que personne ne connaissait, enfin. Dans l'appartement, sur le canapé, sur la moquette, sur le grand lit, sous la douche, sur la terrasse ensoleillée, au-dessus de la terre humide, on a écouté My Bonnie toute la semaine. On la chantait aussi dehors, dans les rues surchauffées, éblouissantes, de Manhattan. On a fini par s'en lasser, de retour à Paris, mais pour moi maintenant, le parquet peint de la grande terrasse, Tompkins Square, l'agitation paresseuse d'East Village, les hamburgers du 2nd Avenue Deli, les boutiques de fringues d'occasion dans lesquelles elle trouvait de belles robes en nylon à cinq dollars, le Glenlivet straight up des bars où l'on ne fume qu'au comptoir, les passants pressés au pied des gratte-ciel, la vapeur blanche, les relents d'huile chaude et les taxis jaunes, tout s'est glissé là-dedans : My Bonnie lies over the ocean...
Un soir, on a dîné dans un restaurant italien de la 1ère Avenue, on a marché pendant plus d'une heure du côté de St Marks, et on a bu quelques verres au Life Cafe, au coin de la rue, avant de rentrer. Elle portait un manteau de cuir rouge vif, avec seulement une grande culotte de coton blanc en dessous, une toque en lapin qui lui donnait l'allure d'une princesse russe, des mi-bas de voile noir et des Kickers. Elle avait l'air d'une détraquée. Lorsque je suis sorti de la douche, j'ai pu l'observer un moment sans qu'elle me voie : elle était débout sur la terrasse nocturne, dans son manteau de cuir rouge, elle regardait les arbres. Quelque chose d'elle m'échappait. Je ne savais pas quoi. Tout, peut-être.

Quand je pense à New York aujourd'hui, voilà ce qui me revient. Une odeur de bois humide, un manteau de cuir rouge et une grande culotte blanche, My Bonnie. Lorsqu'il m'arrive de passer près d'un parc après la pluie (je finis par me demander si ça ne sent pas la chatte, après tout), lorsque j'entends Bring back my Bonnie to me (c'est très rare, mais je le chante parfois quand je marche seul dans une rue, pour me faire plaisir), lorsque parmi les innombrables vestes, impers et robes accrochés sur le portant d'Anne-Catherine, dans la chambre, j'aperçois un pan de son manteau rouge, au cuir usé, je retourne un instant dans nos premiers jours de vie, à New York, dans ma première semaine. Avec une sensation d'ivresse.

Il y a un mois, on a commencé à faire du rangement dans l'appartement. Il faut jeter beaucoup de choses, vider des tiroirs, balancer l'inutile, il faut faire de la place pour le lit du bébé, sa commode, pour lui donner de l'espace et de la clarté dans la chambre. Anne-Catherine doit accoucher dans une quinzaine de jours, d'un garçon qui s'appellera Ernest. Elle avait un gros carton plein de trucs, dont elle a décidé de se débarrasser. Beaucoup de choses provenaient de son ancien fiancé, qu'elle a quitté au moment de notre départ pour New York, il y a deux ans – des lettres qu'il lui a écrites, des photos qu'il a prises d'elle (pas mal de nus, quelques-uns avec des gods dans la chatte ou dans le cul) – je suis content qu'elle mette tout ça à la poubelle. Hier, en voulant fourrer un gros paquet de ces souvenirs dans un sac bleu de 50 litres, elle a tout fait tomber à cause de son ventre et de sa joyeuse ampleur. Je l'ai aidée à ramasser. J'essayais de ne pas trop regarder les photos, les cheveux défaits, les jambes écartées, la bite de son fiancé dans la bouche. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de parcourir quelques lettres, quelques mots griffonnés le matin avant de partir, des choses comme ça. Sur une carte qu'il lui a envoyée pendant qu'elle était à l'île Maurice, en 97, il lui dit qu'il pense à elle, qu'elle lui manque, et avant de signer, il écrit : "My Bonnie lies over the sea, bring back my Bonnie to me."
My Bonnie lies.
Ce n'est pas grave. Je sais bien qu'elle portait aussi son manteau de cuir rouge, avec lui. Et qu'elle trouvait déjà l'odeur du bois humide excitante. Ce n'est pas grave.

© Philippe Jaenada