Actualité

Romans

Autres Textes

Presse

Librairie

Vidéos

A + Pollux

Bibliographie

Biographie

Liens

Contacts
modele

 

 


L’OREILLE D’UNE DANSEUSE A SEVILLE


Bien sûr, l’autofiction n’existe pas. C’est une invention d’auteurs qui ne supportent pas la réalité, relayée et amplifiée par des critiques qui ne supportent pas la fiction. Et d’ailleurs, mesdames et messieurs, pour mettre fin à tout débat (c’est chiant, les débats), je vais maintenant le prouver de manière irréfutable et spectaculaire devant vos yeux incrédules et confondus, grâce à une démonstration scientifique (et, disons, définitive). Installez-vous confortablement, coupez votre portable et prenez un bon cigare. Bien. Qu’est-ce qui existe ? Les chaises, les bras, les lave-vaisselle, les sapins, les romans policiers, la tristesse, les poules, l’Anapurna, la pluie, le bruit des trains, et j’en passe. Existe ce dont deux personnes au moins peuvent témoigner de façon fiable, dit le théorème de Grubinski. « Nous sommes sûrs que les romans policiers existent », déclarent les frères Alvarez. « D’ailleurs, nous en avons lu. » Evidemment, l’éventail est large. En ce qui concerne les lave-vaisselle, on ne compte plus les gens qui sont persuadés de leur existence (et fiables), mais en ce qui concerne par exemple le grain de beauté sur la cuisse de mon oncle, moins. Maintenant, peut-on affirmer que la migraine de ma tante existe ? Non. Car le témoin est fiable, bien placé, mais seul : Grubinski réfute. Peut-on affirmer que Dieu existe ? Non. (Grubinski lève les yeux au ciel.) Car les témoins, quoique innombrables, ne sont pas fiables pour deux sous. Disons qu’on ne pourrait pas écrire « Dieu existe » dans une revue sérieuse, comme Standard. Mais revenons à nos moutons. L’autofiction étant, prétendument, un genre, une notion, il convient de tenter une approche par l’échantillon (pour savoir si l’amour propre existe, par exemple, il faut prendre un écrivain, lui dire que son livre est de la daube, et voir si ça l’énerve). Allons-y : « J’ai touché l’oreille d’un mouton à Veules-les-Roses. » (Christine Angot n’a qu’à bien se tenir.) Qui sait si c’est vrai ? Faux ? En partie vrai ? (En fait, c’était près de Clermont-Ferrand. Ou bien à Veules-les-Roses, mais c’était un âne.) Sur les six milliards d’êtres humains vivant sur la planète (et même, presque a fortiori, si l’on y ajoute les 75 milliards qui y ont vécu et nous ont quittés, trop tôt disparus), pas un seul ne connaît la réponse – pas un ne sait si j’ai touché l’oreille d’un mouton à Veules-les-Roses ou si en réalité j’ai touché l’oreille d’une danseuse à Séville (et, étant romancier, j’adapte) –, à part moi (ma femme me bombarde de questions, mais je tiens bon). Je suis seul, comme ma tante. Donc, puisqu’on ne peut pas savoir si l’autofiction existe, c’est, selon Grubinski, chantre du pragmatisme, qu’elle n’existe pas.
Bref, c’est chiant, les débats. Au fond, je ne sais même pas ce que c’est, l’autofiction. Mais si c’est ce que je pense, ça n’existe pas.

 

© Philippe Jaenada