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LE PIED SOUS LA TABLE

J'ai rencontré la femme que j'aime (appelons-la Anne-Catherine), la seule, l'extraordinaire. Avant, je cherchais dans la ville, je fouillais fébrilement dans le monde des femmes, comme un tapir malheureux, frénétique et pataud.
Un soir, il y a des lustres, je suis allé boire dans un bar de nuit avec mon cher ami Nicolas Rey. A minuit, nous avons été violemment frappés sur le crâne par l'apparition d'une fille du tonnerre. Grande, mince, en robe rouge et courte, avec des cheveux blonds et de la souplesse dans tout le corps. Seule. A notre table, nous étions paralysés de stupeur admirative, à la manière de deux rochers. Mais Nicolas, véritable crack dans la spécialité, a su réagir : il s'est levé, lui a dit deux ou trois trucs dans son jargon de spécialiste, et le temps que je me rappelle mon prénom, elle était assise avec nous. Quel type.
Elle n'était pas plus intelligente qu'une autre, mais elle était là, c'était suffisant. Cela dit, je savais que Nicolas, malgré son esprit sportif et son vrai sens de l'amitié, allait me la barboter en deux coups de cuillère à pot. Mais soudain, nom d'un chien, elle s'est mise à me faire du pied sous la table. De manière très insistante. Je n'en revenais pas, car je suis plutôt moche, mais il fallait se rendre à l'évidence. Et me caressant la chaussure, elle gardait un air naturel, continuant à discuter comme si de rien n'était. Ah la perverse, c'est trop beau. Pendant ce temps, mais bien sûr je ne l'ai su que plus tard, Nicolas, lui aussi, lui faisait du pied sous la table. Ah le pervers. La garce. Elle se faisait frotter la pompe par l'un et frottait la pompe de l'autre, tout en nous souriant comme un ange ? Mais ça je ne l'ai su que plus tard. Sur le moment, je me disais juste : je rêve, j'ai séduit cette belle fille satanique.
Mais soudain, nom d'un chien, elle a aperçu un beau mec satanique, s'est levée d'un bond et est allée se jeter dans ses bras. J'ai mis quelques secondes à réaliser, puis j'ai été terrifié. Pas tant parce que ma promise embrassait ce pignouf venu d'ailleurs, pas tant parce qu'elle était partie, mais parce que son pied était resté. Sous la table. Nicolas me regardait bêtement, le visage déformé par la panique et l'horreur. Cette jolie fille s'était arraché le pied en se levant d'un bond.
Ou alors, Nicolas me caressait la chaussure depuis une demi-heure.
C'est ce soir-là que j'ai décidé de cesser de faire le tapir. J'étais abattu, un peu ricanant, pitoyable. Il fallait que j'arrête. Et que j'attende, immobile, la venue d'une fille extraordinaire – appelons-la Anne-Catherine.

© Philippe Jaenada, 2002