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UNE PLACE AU COMPTOIR

Tous les jours pendant sept ans, je me suis assis, moi Paul Moya, devant une bière au bar de la Lune, près de la baie vitrée. Les dernières années devant deux ou trois bières (pas en même temps, bien sûr), d'une part parce que j'avais envie de rester plus longtemps sur ma chaise à observer l'air de rien les habitués du comptoir (sans compter que plus on avance en âge plus on boit vite), de l'autre et surtout parce que je disposais d'un peu plus d'argent : au début j'écrivais une ou deux bluettes sirupeuses par mois dans Nous Deux, à la fin je rédigeais chaque semaine les quatre pages Potins de Voici (le chemin parcouru, dans l'existence, c'est une notion qui met du baume au coeur). Au bar de la Lune, je m'installais toujours à la même place, sur la même chaise près de la baie vitrée mais je ne regardais que vers l'intérieur, vers le comptoir de cuivre et ses huit ou dix habitués, toujours les mêmes, eux aussi toujours à la même place sur le comptoir (et qui me regardaient eux aussi à l'occasion, car un type qui s'assied tous les jours sur la même chaise pendant sept ans et n'adresse la parole à personne (et n'a pas l'air d'un halluciné misanthrope – je le jure), c'est intriguant, j'imagine).


Ils ne se ressemblaient pas (c'était un groupe d'hommes et de femmes peu homogène : tous les âges, tous les styles ou presque et toutes les catégories sociales apparemment), mais parlaient beaucoup ensemble, de longues heures insouciantes le soir après le travail, accrochés à leurs verres, enveloppés de de brouhaha, de musique, solidaires et protégés par l'alcool et la fumée. Il y avait bien entendu des tas d'autres personnes dans le bar, mais eux ne s'éloignaient jamais les uns des autres, comme soudés, ou plutôt (car l'équipe arrimée au comptoir semblait flotter) reliés entre eux par des fils invisibles. Avec les années, j'ai appris à les connaître, j'ai récolté puis assemblé des informations, des anecdotes et des détails sur chacun jusqu'à me fabriquer huit ou dix petits personnages vivants, à peu près bien définis. Il y avait un dessinateur portugais qui se méprisait, buvait la nuit, et dans la journée brodait des perles sur des robes de mariées bon marché pour gagner sa vie (comme il n'était pas mince, et qu'il passait son temps à observer tout le monde pour avoir des têtes et des expressions à dessiner ensuite, les autres l'appelaient Big Brodeur); sa fiancée, une jeune et jolie pianiste, sérieuse, qui bredouillait et devenait toute rouge dès qu'elle devait adresser la parole à quelqu'un; un sexagénaire balafré qui avait travaillé pour Mitterrand et tenait désormais la porte d'un club échangiste miteux; le serveur d'un restaurant voisin, qui se faisait inévitablement larguer par toutes les filles dont il tombait amoureux; une femme souvent saoule qui travaillait dans une banque, regrettait d'avoir loupé sa destinée artistique et assomait inlassablement ses voisins avec un bavardage ininterrompu et sans intérêt, comme une forcenée; un petit chauve moustachu, manifestement très cultivé, qui avait couché avec Debbie Harry, la chanteuse de Blondie, à l'époque du CBGB; un Breton maigre mais encore plein de vie qui avait escroqué le reste de la France et ne pouvait plus compter que sur ce périmètre réduit pour grapiller de quoi miser sur des chevaux qui ne franchiraient jamais le poteau en tête; un type immense, toujours en costume impeccable, qui organisait des courses de bateaux et montait sans arrêt des affaires et des coups terribles; sa femme, également élégante, qui passait son temps à l'engueuler et tentait de séduire tout le monde, ce qui le rendait fou.


Et à six mètres d'eux, sur une chaise près de la baie vitrée, il y avait moi, Paul Moya, qui n'avait rien de particulier. Pas de fiancée pianiste, ni le bagout nécessaire pour escroquer des gens. Je n'avais jamais baisé une star du rock et je montais rarement des coups terribles. Et surtout, je ne parlais à personne. J'étais loin de tout, sans intérêt, je me sentais seul et creux. Sur ma chaise, près de ma baie vitrée, je n'avais rien d'autre que ma bière et le petit spectacle qu'ils me donnaient sans le savoir pour me tenir compagnie, me réconforter, me rassurer. Cela dit, eux aussi, ils avaient de la bière. Et le spectacle, ils étaient en plein dedans. Ce groupe m'était devenu aussi familier qu'inaccessible. Je les regardais, de loin : ils étaient le monde.
D'un autre côté, je me souviens de cette époque, j'aimais être seul (creux, moins). Je dinais avec des gens tous les soirs, et ça m'ennuyait : c'était juste pour ne pas avoir l'air (et me sentir) sauvage ou amer. Je couchais avec des filles assez souvent, mais je préférais que ça reste intime, que ça ne sorte pas du lit : on se séparait en début d'après-midi, ni vu ni connu. Je voyageais parfois, mais toujours seul : toute présence "amie" à mes côtés m'intimidait, me déconcentrait, m'empêchait de profiter du décor. (Je ne sais pas s'il faut y voir autre chose qu'une coïncidence, mais il me semble que ce goût de la solitude, ou plutôt ce besoin de rester à l'écart, m'est venu peu de temps après le passage d'un vaisseau spatial devant ma fenêtre. Je sais qu'on ne me croira pas donc je ne vais pas m'attarder là-dessus, mais j'ai vu un immense vaisseau spatial de forme à peu près rectangulaire passer lentement (et sans bruit) au-dessus de l'immeuble qui faisait face au mien, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Bref. Ce qui serait intéressant, en revanche, ce serait de se demander en quoi cette découverte surprenante a pu me pousser à ne plus rechercher, si ce n'est à fuir, le contact des autres. Je n'ai pas vraiment le courage de me poser la question pour l'instant. A priori il n'y a pas de rapport direct, mais on ne sait jamais.) Donc j'étais bien, seul sur ma chaise au bar de la Lune, cette position sur le côté me correspondait parfaitement, je pouvais ressentir la vie comme j'aimais, sans gêne. Et pourtant, pourtant, ce groupe d'habitués m'attirait. Irresistiblement. (J'ai tout de même résisté sept ans, mais c'est parce que je suis coriace.)


C'est au bout de la cinquième année que j'ai commencé à céder, à envisager la possibilité de les rejoindre. Le type qui avait travaillé pour Mitterrand, l'escroc qui embobinait tout le monde en racontant n'importe quoi, le serveur charmeur et sentimental que toutes ses conquêtes abandonnaient, j'avais envie d'en savoir un peu plus (c'est humain). Et pour tout dire, isolé mais toujours présent, je finissais par me sentir un peu couillon. Le problème, c'est que je ne savais pas comment faire pour en sortir, de cette position de couillon qui ressent la vie comme il aime, oublié de tous. Autant je suis coriace dans le domaine de la résistance, autant je n'ai jamais été très finaud pour nouer des liens sans qu'on m'y invite, aller vers la personne, l'air de rien, et l'intéresser par des paroles habiles et agréables, tu es sympathique, bonjour, je suppose que ça ne te dérange pas de me connaître. Paul. Paul Moya. Je n'y arrive pas, je me contracte, chacun ses lacunes. Alors quand j'ai affaire à tout un groupe (qui fait bloc), et qu'en plus on dirait que je me concentre depuis cinq ans tellement j'ai peur de les aborder, n'en parlons pas. Je suis cloué sur ma chaise, chacun ses lacunes, je ne trouve pas la moindre idée, rien à faire. Il faut dire que ce n'est pas commode. Comment aurais-je pu m'y prendre ? Pour briser la glace ? Il aurait fallu que je me lève, de toute façon (si, il aurait fallu que je me lève, inévitablement, je ne pouvais pas les interpeller de ma place ("S'il vous plaît ! Par ici ! Le Portugais, là, viens voir !")), que je quitte ma base ancrée au sol et me dirige vers eux pour entamer la conversation (quelle horreur). Imaginons la scène, pour nous détendre : je finis mon demi, je fais signe au garçon (un truc à peine perceptible, car depuis le temps que je viens nous ne formons quasiment plus qu'un seul homme) pour en commander un autre, afin que les gens saisissent bien que si je me lève (bientôt) ce n'est pas pour partir (sinon ils ne vont plus rien comprendre lorsque je vais marcher droit sur eux). Quand le nouveau verre de bière est sur ma table, ça y est, je me lève. Pour l'instant ça va. Rien n'a changé dans le bar, le grand type en costume impeccable se fait engueuler par son épouse, la femme saoule qui parle tout le temps parle. Là où ça devient compliqué pour moi, c'est que je dois me diriger vers eux d'un pas tranquille, naturel (si je vais trop vite, ils vont avoir peur, si je vais trop lentement, POM, POM, ils vont avoir encore plus peur ("Regardez !")) – mais je ne sais pas si vous avez déjà essayé de marcher vers un groupe d'un pas tranquille, naturel, c'est presque impossible. On se contracte, c'est plus fort que nous. Enfin, comme il faut bien y aller, j'y vais (Paul Moya, je m'appelle) : je fais de mon mieux, entre les tables, naturel, je progresse, deux visages se tournent vers moi, trois, cinq, je me contracte mais je lutte, je garde mon cap (je suis certain que, vu de l'extérieur, j'ai l'air, c'est un drôle de clin d'oeil du destin, d'un vaisseau spatial qui se déplace lentement, sans bruit (c'est beau mais étrangement, je ne me sens pas plus à l'aise pour autant)). Supposons que j'arrive jusqu'à eux sans flancher, et que personne ne se soit enfui. Si, c'est possible. Bien. Je m'approche du comptoir, entre le type qui travaillait pour Mitterrand et la jolie pianiste. Je les regarde, chacun leur tour. Et qu'est-ce que je dis ? "Bonjour", bien sûr. Mais ensuite ? Quand ils m'ont (j'espère) répondu "Bonjour", qu'est-ce que je dis ? "Je vous observe depuis 5 ans et je me demandais si nous ne pouvions pas boire un coup ensemble" ? Ou "Je vous ai entendus malgré moi, et comme je connais un peu Mitterrand et le piano, j'ai pensé que..." ? Non, bien sûr ! On ne peut pas se mêler aux gens comme ça (ça se saurait, tout le monde le ferait, et la notion de groupe serait complètement démolie). Même quelque chose de très simple, comme "Alors, ça va ?", les surprendrait. Il y a sans doute une technique, pour aborder un groupe de personnes dans un bar (il y a des techniques pour tout, dans la vie, j'en suis persuadé), mais je ne la connais pas, chacun ses spécialités.

J'aurais pu tenter ma chance quand même, à la diable, en improvisant – bien que ce ne soit pas mon style –, mais j'étais de plus lourdement handicapé par la distance palpable, caoutchouteuse, qui s'était solidement installée entre nous en cinq ans. C'est la même chose qu'avec les filles, par exemple : si on laisse le temps à l'amitié de s'installer solidement, il est ensuite très difficile de faire basculer l'histoire de l'autre côté de la frontière, du côté de la relation physique et de l'amour sans tabou (le jour où, au beau milieu d'une discussion intéressante avec votre vieille amie (devant une bière, tiens), à propos de la Chine ou de François Truffaut, vous vous approchez de sa bouche souriante et tout à coup l'embrassez fébrilement en lui malaxant les seins, elle est complètement éberluée).

Il y a quelques années, il m'est arrivé un drôle de truc, ça n'a rien à voir avec les groupes et les bars, mais tant pis. Ça a à voir avec le temps qui passe, donc c'est bon. J'écrivais des historiettes dans Nous Deux depuis un moment, et j'avais envie de passer dans la catégorie supérieure : le roman à l'eau de rose. Dans l'annuaire, j'ai pris le numéro de grand éditeur de poche, et j'ai demandé au standard le poste "romans sentimentaux". On me l'a passé aussitôt, mais on s'est gourré car une femme très sympathique a décroché et m'a informé que non, je n'étais pas du tout au service "romans sentimentaux" mais au service "traduction". Elle était vraiment sympathique, cette femme, et m'a demandé en rigolant si je n'étais pas traducteur, par hasard, parce qu'elle en manquait cruellement par les temps qui couraient à l'époque. Sur le ton de la rigolade (j'aime bien ça), je lui ai répondu que si, justement, et pas qu'un peu, l'un des meilleurs, c'est incroyable qu'on m'ait orienté vers elle par erreur, il y a parfois dans la vie de ces coïncidences qui laissent perplexe. En fait, je n'avais que de très lointains souvenirs de mes cours d'anglais au lycée, et maniait la langue de Shakespeare avec à peu près autant d'aisance que ma grand-mère. Et je croyais, bêtement, qu'elle l'avait compris. Après dix ou quinze minutes de conversation joyeuse, elle m'a proposé de lui envoyer un CV, ce que j'ai accepté sans penser un instant qu'elle était sérieuse (comment peut-on croire un inconnu qui vous dit qu'il est l'un des meilleurs traducteurs de France et que pas un chef-d'oeuvre ne lui fait peur tant il brille dans la discipline ?), mais avec le seul désir de poursuivre par courrier un échange agréable avec une personne qui semblait vraiment très sympathique. Car devenir un jour traducteur, pour moi, c'était dans le même sac que devenir un jour pilote de chasse ou sauteur à la perche. J'ai donc rédigé, pour la faire rire, le CV le plus farfelu et le plus mensonger qu'ait jamais rédigé le moins scrupuleux des candidats désespérés à un poste quelconque (j'avais une maîtrise d'anglais, j'avais vécu trois ans à New-York, traduit là-bas d'innombrables ouvrages "assez compliqués", je me cantonnais ici à des manuels techniques car l'opportunité littéraire ne s'était pas présentée...), et trois jours plus tard j'ai reçu un chapitre de roman de gare américain en guise de test. Je commençais à me demander si elle plaisantait toujours. Dans le doute, j'ai machinalement lu le texte, court, n'y ai rien compris, et me suis donc muni d'un dictionnaire pour le traduire un mot après l'autre, scrupuleusement, soigneusement. Trois jours plus tard, satisfaite, elle m'envoyait un livre entier à traduire. J'avais besoin d'argent, je m'y suis mis. Il m'a fallu près d'un siècle pour en venir à bout mais, très satisfaite, elle m'en a confié un autre aussitôt. C'est ainsi que je suis rapidement devenu l'un des traducteurs les plus productifs de la maison (et quasiment de France, donc). Il ne s'agissait que de romans de seconde zone, je ne me gênais donc pas pour inventer des passages entiers quand je ne comprenais vraiment rien (très vite, elle n'a plus relu les manuscrits que je rendais, me faisant entièrement confiance). Même si "j'avais le boulot", je ne pouvais évidemment pas lui avouer la tricherie (c'était correctement rémunéré (comme j'étais payé à la page en français, il m'est arrivé d'ajouter jusqu'à 200 pages de mon cru à un livre – je me servais de moins en moins du dictionnaire) et plutôt distrayant à faire : je n'étais pas prêt, par simple souci d'honnêteté, à prendre le risque de perdre ce bon emploi). Un soir, elle m'a invité à dîner chez elle. A la fin du repas, elle m'a tendu un livre ouvert en me disant :

– Lis ça, c'est super drôle.

C'était en anglais, je ne comprenais pas ce qui était écrit, mais puisque c'était super drôle, j'ai beaucoup ri. Nous sommes devenus, peu à peu, très amis. La trois ou quatrième fois que je suis allé dîné chez elle, je me suis mis à observer, rêveusement et sans me rendre compte de ce que je faisais (comme le dernier des abrutis), un grand plan de Manhattan punaisé dans son couloir.

– Tu habitais où, quand tu étais là-bas ?

J'ai dû décoller du sol d'une bonne dizaine de centimètres en entendant sa voix derrière moi, et à peine retombé, j'ai posé mon doigt par réflexe terrifié sur un endroit quelconque sous Central Park.

Le temps passait, et si je m'enfermais dans mes mensonges, ce n'était plus pour garder mon travail (j'avais déjà largement fait mes preuves en tant que traducteur instinctif), mais pour ne pas apparaître comme le pire des fourbes aux yeux d'une femme qui m'invitait chez elle au moins une fois par semaine. Au bout d'un moment, avouer n'est plus possible (on ne raconte pas de tels bobards idiots aux gens qui nous sont les plus proches). Aujourd'hui, nous nous connaissons depuis dix ans, elle est devenue ma meilleure amie, et elle croit toujours que j'ai passé trois ans à New York et que je parle anglais comme Tom Cruise. Il est trop tard, depuis longtemps, pour la décevoir. C'est là que je voulais en venir : quand un truc, quel qu'il soit, s'est solidement installé, on ne peut plus le déloger. Niet.

Pourtant, deux ans après mes premières vélléités communautaires (j'étais donc assis près de la baie vitrée depuis sept ans), l'occasion s'est enfin présentée d'engager la conversation avec le groupe de me rêves (comme quoi). Et donc, étant donné que le premier contact constituait pour moi le seul véritable obstacle (car ensuite, je me connais, je suis un partenaire de discussion fantastique, très à l'aise, on ne regrette jamais de m'avoir dans un groupe), et donc, attention, l'occasion se présente enfin de devenir l'un des leurs, d'entrer dans leur monde et d'y rester. Je m'approche du comptoir pour commander un demi au garçon (même si nous ne formons qu'un seul homme, il arrive souvent qu'il ne me voie pas quand je l'appelle depuis ma place (trop souvent à mon goût, ça m'énerve, je gesticule et c'est comme si je n'existais pas)), je suis à vingt centimètres de la jolie pianiste, je me dis décidément je n'arriverai jamais à entamer le dialogue avec elle et avec eux ce serait trop artificiel c'est au-dessus de mes forces et j'ai à peine le temps de me dire ça que vlam, par mégarde vlam elle renverse son verre de bière sur moi (quel gâchis). Du coup elle s'excuse, tous les autres s'approchent pour constater les dégâts, le pauvre, et entamer le dialogue avec moi (ils n'attendaient que ça depuis sept ans), je réponds de manière très sympathique et ça y est, je m'intègre. Ouf.

Depuis, je n'ai plus jamais été seul. Le moustachu qui a couché avec Debbie Harry m'a fait découvrir le mouvement punk et la civilisation mésopotamienne, le dessinateur portugais et sa timide fiancée mélomane m'ont offert deux disques pour mon anniversaire, j'ai monté un projet de grand spectacle maritime avec le type immense en costume impeccable (ça a loupé), je joue aux courses avec l'escroc breton, et chaque soir je les retrouve tous au comptoir du bar de la Lune. Maintenant, oui, me voilà parmi eux. Loin de ma chaise. Et je me demande parfois pourquoi je tenais tant à les rejoindre. Je suis dans leur monde, maintenant, j'ai gagné, mais qu'est-ce que je fais là ?

Hier, j'ai repensé à ce qui m'est arrivé une nuit de fin d'été à Montpellier. Et ça m'a remué. J'étais venu pour visiter la ville, je dormais seul dans un bel hôtel. Vers quatre ou cinq heures du matin, j'ai été réveillé par des bruits bizarres et violents contre la grande baie vitrée qui donnait sur le balcon. Le temps que je me demande, en essayant de retrouver mes esprits à toute allure (c'est dur), si c'était un animal ou quoi qui cognait dessus, non c'est ridicule il faut que je me réveille, elle a fini par s'ouvrir et laisser entrer dans ma chambre un jeune homme en slip rouge. Estomaqué, j'ai bondi hors du lit et me suis précipité vers lui sans savoir ce que j'allais faire. Mes pieds avaient à peine touché le sol que j'ai réalisé que j'étais entièrement nu, ce qui ne vaut rien de bon lors d'un affrontement (même si l'adversaire ne porte qu'un slip rouge). Je me suis retourné vivement vers le lit pour arracher un drap, mais je n'ai pas réussi : ça coinçait sous le matelas. Au lieu de m'acharner comme un demeuré à tirer dessus sous l'oeil de l'envahisseur, j'ai laissé tomber et décidé de faire face coûte que coûte, avec bravoure. Nu, flasque. A mon grand désespoir, l'audacieux s'est avancé vers moi. Je dormais à moitié. Ce qui me rassurait, c'est qu'il n'avait l'air ni agressif, ni fou, ni ivre : il avait l'air, aussi étrange que cela puisse paraître, normal. J'ai hésité un instant, mais j'ai préféré parler que frapper (je n'ai jamais été un grand frappeur (nu, n'en parlons pas), et de toute façon j'aurais trouvé ridicule et immoral de donner un coup de poing à un homme simplement parce qu'il s'approche de moi (même si c'est dans ma chambre et qu'il est en slip – et qu'il me fait peur)). Je lui ai demandé le plus posément possible ce qu'il faisait là. Il m'a répondu par une onomatopée assez proche du cri de la vache, en plus retenu : "Meuh." Là, j'ai eu la trouille. Les types qui semblent tout à fait calmes et se comportent soudain de manière imprévisible et farfelue sont toujours les plus dangereux (dans la mafia, par exemple). Remarquable de maîtrise, je lui ai reposé la question en espagnol puis en anglais ("What you do here ?"), mais il m'a répondu deux fois "Meuh". Un étranger venu d'un pays lointain, peut-être ? Je paniquais. D'autant qu'il s'est remis à marcher vers moi, avec son air normal.

– Stop ! Stop !

Il était sans doute très étranger car il ne comprenait même pas "Stop" et continuait avec ses "Meuh". Le temps d'un éclair, j'ai eu la vision d'un brave gars qu'on hypnotisait quelque part en ville et à qui l'on disait : "Quand tu te réveilleras, tu te mettras en slip et tu iras assassiner Paul Moya, où qu'il se trouve. Ensuite, tu ne te souviendras de rien." Mais non, il m'a contourné au dernier moment et a tenté de monter sur mon lit. N'écoutant que mon courage, et convaincu maintenant qu'il était inoffensif et gentil, je l'ai saisi à bras-le-corps et l'ai traîné vers le balcon : il ne résistait que mollement ("Meuh"). J'ai réussi à le mettre dehors d'une bonne poussée, j'ai refermé la baie vitrée et, bien conscient qu'il n'allait pas se volatiliser sur le balcon et me foutre ainsi la paix à jamais, je me suis rué sur le téléphone pour appeler la réception. Mais bien entendu, j'avais à peine décroché qu'il était déjà dans la chambre et remettait le cap sur le lit, comme un vaisseau spatial. J'essayais de le refouler d'une main affolée, en poussant son torse malingre, et de l'autre je tenais le combiné : "C'est la 115, venez vite, il y a un homme à moitié nu qui veut se coucher dans mon lit !" (C'était pathétique.) Peu enclin à la lutte, comme je l'ai dit, et désormais confiant en l'avenir, j'ai fini par le laisser faire. Il s'est allongé sur le dos, tranquille, soulagé, la tête sur mon oreiller. On est bien, ici. Un employé de l'hôtel est arrivé une ou deux minutes plus tard, mais entre-temps, j'ai pu voir le visage de mon étranger se décomposer. Il semblait brusquement en proie à une terrible détresse. J'imagine qu'une fois son but atteint, il ne savait plus quoi faire. Il était dans ma chambre, couché sur mon lit, je le regardais sans animosité, et il se demandait ce qu'il faisait là. Ça faisait de la peine à voir. (Le vigile l'a fait sortir facilement, et d'ailleurs avec ménagement car c'était l'occupant de la chambre voisine.)
J'ai réussi, moi aussi, à atteindre le comptoir et à me glisser dans leur monde. Meuh. C'est moins saugrenu que dans le lit d'un inconnu, certes. Pourtant, même s'ils ne me chassent pas, même s'ils me parlent et m'écoutent, même si c'est agréable de les voir de près, de trinquer avec eux, je ne me sens pas vraiment à ma place. Je préfèrerais... Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je fais là. Mais est-ce si grave ? Après tout, tant pis. Je suis là, autant en profiter. On s'amuse, tous, près du comptoir. Aujourd'hui c'est le printemps. Et la bière est fraîche.

© Philippe Jaenada, 2003