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SAINTE CÉCILE

I

Mon nom est Cécile, j'étais putain chez ma sœur Hélène.
Elle habite une vaste villa sur les hauteurs de Nice. Elle est harpiste.
Le rez-de-chaussée est consacré à l'école de harpe qu'elle dirige depuis bientôt quinze ans, et que fréquentent régulièrement une quinzaine d'enfants. Une longue salle boisée, côté parc, accueille chaque mardi le cercle ému des admirateurs de ma sœur. Jusque tard dans la soirée, elle interprète les fantaisies que compose régulièrement pour elle l'abbé Béra, médiocre, qui fut autrefois son amant, encore de temps en temps, rarement. Les appartements d'Hélène s'étendent sur toute la surface du deuxième étage. Elle seule peut y pénétrer et ses amants.
Le premier étage est celui des putains. Nous étions huit, presque huit – ma seconde sœur, de douze ans mon aînée, ne travaille plus qu'en "spécialités" : mutilée par un client à la fin du siècle dernier, elle ne reste à la villa qu'en raison de l'affection que lui porte Hélène.
Nous possédons toutes une chambre individuelle, une pièce exiguë et carrée, que chacune décore à son gré et ne quitte qu'à la demande de Guido, le bras droit d'Hélène et son amant parfois, pour se rendre au présentoir — c'est ainsi que j'ai toujours entendu nommer le petit salon en longueur qui permet aux nouveaux venus de sélectionner leur putain parmi celles que Guido du menton leur désigne. Or les nouveaux sont rares à la Villa : Hélène ne se soucie guère d'argent, de rentabilité, et n'ouvre en règle générale ses portes, nos portes, qu'aux fidèles. Nous sortions peu des chambres.
Je fréquentais pour ma part une quinzaine d'amis réguliers, dont j'essayais de répartir les visites sur la semaine, de façon à n'en jamais recevoir plus de trois par journée.

II

Je suis ce matin dehors, sur la plage, pour la première fois depuis de nombreuses années.

III

Ma chambre me plaisait : de fines tentures olive, mare, sur les murs et devant la fenêtre, un lit confortable, étroit, une commode de marbre blanc, et un clavecin dont je n'ai jamais su me servir – on pense le contraire. Ma chambre me plaisait, je n'avais aucun contact avec les autres putains et ne m'en plaignais pas. Je restais au lit, à lire pour patienter les âneries que m'apportait l'abbé, l'amant d'Hélène.

IV

En attendant mes amis je lisais. "Amis" est le terme en usage à la villa; mais je ne les aimais pas réellement, pas plus que je n'aimais les autres putains, et pas plus que je n'aime la plupart du monde.
Je les voyais.
Mais je les voyais sans indifférence. Avec quelque pitié peut-être; pitié sans mépris, sans affection; peut-être autre chose. J'aurais voulu ouvrir leur poitrine au couteau, puis y plonger les mains pour déchirer vite les poumons; chauds, tendres et sales, vite; et leur ôter la vie, les effacer de sur terre, les enlever. Mais, si curieux que cela puisse paraître, il n'y avait là aucune cruauté de ma part, aucune animosité. J'avoue n'avoir jamais pu m'expliquer clairement ces pensées. Disons que j'étais troublée, agacée ou gênée, de les voir, de voir des hommes, des femmes. Plutôt gênée – presque de la pitié.
Cependant, j'aimais leur plaire, leur donner du bonheur en revanche, les repaître de ma chair, les enivrer de mon sang, les presser fort entre mes jambes et lécher la sueur de leur front – en me faisant l'amour, ils pressaient fort leur front contre ma bouche, comme pour s'appliquer. Heureuse de leur attention sur moi, sur mon ventre, de leur plaisir, j'étais heureuse de les voir partir satisfaits. Lorsque, leur visite terminée, ils se dirigeaient vers la porte, je faisais mine d'aller m'asseoir au clavecin nue, et je maudissais leur âme, je maudissais leur âme sans méchanceté, jusqu'à les sentir en enfer.

V

Lundi dernier, en fin de journée, je reçus la visite de l'un de mes plus anciens amis, le gouverneur Grande. C'est un homme de grand âge, irascible et pervers, aux traits de calcaire, au long corps osseux. Ses manies et ses caprices ont fait de lui la bête noire des putains de la villa, et c'est à leur grande satisfaction qu'il a depuis trois ans jeté son dévolu sur moi, pour je ne sais quelle raison – il prétend avoir été envoûté par la dureté sournoise ("chafouine", dit-il) de mon visage, ce qui me paraît fort improbable : mon visage, je l'assure, n'est ni dur ni sournois.
Mon visage chafouin, mon regard lâche et méprisant, mes caresses perfides, mes attentions hypocrites, ma voix de naufrageuse, mon sourire insidieux, mes allures de conspiratrice, mon corps – "un faux corps", dit-il –, tout en moi trahit le mauvais ange. A chacune de ses visites, il ressassait ces injures à voix basse – sur le ton du compliment – assis sur le lit, pendant que comme il l'exigeait, je déambulais nonchalamment sous ses yeux dans la chambre, à demi nue, déplaçant un flacon sur la commode, effleurant les touches du clavecin, en putain seule et désœuvrée. Je l'effrayais.
Il se trompait. Comme je l'ai dit plus haut, mon sourire était loyal et mes attentions sincères, envers lui comme envers les autres.

VI

Depuis sa première visite – un soir d'hiver, sa régulière se prétendait souffrante – depuis le premier jour, il m'appelait simplement "Putain".
Depuis plusieurs mois déjà, il menaçait de mettre un terme aux angoisses, aux effrois que je lui procurais : "Je te tuerai, Putain, je t'anéantirai". Plus souvent ces derniers temps, d'ailleurs, comme s'il se sentait acculé, comme s'il commençait à réellement craindre la défaite dans le duel qui, croyait-il, nous opposait.
Un après-midi de la semaine dernière, il tira de sa botte le long poignard d'argent qu'il prétendait tenir du cordonnier de Sospel – une vieille légende...
Il avançait fiévreux, lentement, vers moi. Il m'ordonna d'une voix faible mais étonnamment calme de m'allonger au sol, sur le ventre, et je m'exécutai sans rechigner – que faire d'autre?
– Voici venu ton dernier instant, Putain, démon, qui que tu sois, putain d'Hadès ! Voici venue l'heure de retourner croupir sur les bords du Styx, l'heure de courber l'échine sous la lame, sous l'arme pure... Putain d'Hadès ! Putain ! Appelle ton maître, appelle tous ces porcs, et voyons s'ils viennent t'arracher à ma colère. Qu'ils osent ! Ah ah ! Putain d'Hadès !
Il s'accroupissait près de moi. Il ne put réprimer un râle de douleur en fléchissant les jambes, je le vis de côté porter la main à ses reins, et je ne pus quant à moi, malgré les instants difficiles qui s'annonçaient, réprimer un sourire à la vue de ce piètre assassin – sourire sur le parquet qui fort heureusement lui échappa. Le plus fermement qu'il put, il plaqua un genou sur mes reins, et appuya doucement la lame du poignard contre ma nuque. Il haletait. L'émotion qui lui nouait la gorge lui interdisait de prononcer les paroles tragiques et purificatrices qu'il avait sans doute mille fois répétées avant de venir. Il m'empoigna les cheveux et, sans se presser, prêt à parer à toute réaction de ma part, souleva ainsi mon front du plancher. La pointe acérée forçait maintenant ma peau. Sans peine.
Crier n'eût alarmé personne : les hurlements de mise en scène, les fausses disputes, et toutes sortes d'autres pratiques aux conséquences bruyantes, sont très fréquents à la Villa, dont la clientèle ne manque pas d'imagination; même, à supposer que l'on eût pris mes appels au sérieux, je ne pense pas que quiconque se fût risqué à froisser un client, à lui ôter sa putain, Hélène moins encore qu'une autre – Hélène qui était pourtant la seule personne susceptible de trouver un quelconque intérêt à me tirer d'affaire.

VII

Crier donc était inutile, et me débattre bien plus encore : même sans poignard, et malgré son âge, le gouverneur pouvait me maîtriser en un clin d'œil, d'une main, et sans s'essouffler. Outre que je n'ai pas plus de force qu'une enfant, le moindre pincement, la moindre piqûre, me fait terriblement souffrir : j'ai depuis toujours le sentiment que mes organes et mes muscles sont moins fermes et résistants que de la pâte crue, que mes os sont décalcifiés, que ma chair est trop tendre, trop poreuse, que ma peau n'est pas aussi épaisse qu'elle devrait l'être – une peau inachevée, à laquelle il semble manquer un composant élastique, comme si je n'étais recouverte et protégée que par une mince pellicule friable, semblable à celle que l'on trouve à l'intérieur d'un oeuf. Je n'avais aucune chance de renverser la situation; sous son genou, j'étais une araignée.
La pointe du couteau, qui perçait déjà douloureusement ma nuque, eût de toute façon traversé ma gorge au moindre mouvement de ma part. Et puis, je dois l'avouer, cette situation n'éveillait en moi aucune crainte, aucune anxiété même. Je me sentais parfaitement calme et sereine, une araignée. L'imminence de la mort ne m'était pas désagréable, ou plutôt, je ne la ressentais pas. La brèche qui lentement s'ouvrait dans ma nuque ne m'apportait qu'une simple douleur, surmontable, dont les conséquences restaient vagues en mon esprit. Aussi pourquoi m'alarmer, pourquoi gémir, pourquoi tenter d'échapper au vieillard ?
Je demeurais donc tout à fait impassible. Sa réaction ne tarda pas. La pression de la lame sur ma nuque cessa, avait cessé, je sentis son souffle devenir plus court encore et son genou plus léger sur mes reins. La main qui retenait mes cheveux se mit à trembler, lâchait. Ma présence le rendait fou de frayeur. J'eus un instant pitié de lui, même un peu d'affection cette fois, mais après tout, il vivait sans doute là les secondes qu'il avait si patiemment amenées depuis plusieurs années, il vivait l'effroi qu'il venait chercher près de moi. Retrouvant brusquement, et sans raison, une certaine lucidité, il assura de nouveau ses prises sur mon corps et, tirant violemment ma tête en arrière, fit passer le couteau sur ma gorge. Comme pour s'en persuader, il répéta plusieurs fois que je ne l'effrayais pas, que mon arrogance n'entamerait en rien sa détermination. Malheureusement, sans doute à cause de la tension qu'il imposait à ma gorge, je fus à cet instant saisie d'un brusque besoin de tousser. J'avalai ma salive et serrai les lèvres du plus fort que je pus; mais mes poumons expulsèrent malgré moi une petite quantité d'air qui, pour avoir été comprimée, retenue, s'échappa discrètement de ma gorge en un toussotement qui dut paraître poli. Ce fut trop pour le gouverneur, qui ne put relever plus longtemps ce qu'il prenait pour un défi. Sa main laissa retomber mes cheveux sur mes épaules, en un relâchement glacé d'abdication; il s'écarta très lentement de moi, s'agenouillant livide sur le parquet. Un cri, qui fut un murmure, lui échappa :
– A l'aide!
Malgré moi de nouveau, je pouffai de rire. Ma nuque ne me faisait plus souffrir. Je m'agenouillai à mon tour, face à lui, amusée les mains sur les cuisses. Un filet de salive coulait de sa bouche entrouverte; plus pâle que jamais, le calcaire de ses joues semblait définitivement pétrifié. Il prit sans doute pour quelque provocation satanique le regard que je posai alors sur lui, regard que je voulais empli de compassion et du regret de l'avoir ainsi épouvanté, et lorsque j'ébauchai un geste du bras vers lui, il bondit en arrière vers la porte, faisant preuve d'une vivacité insoupçonnable, et puisa dans sa frayeur la force de se relever et de s'enfuir. Il ne donna plus signe de vie durant une semaine. Je crus bon d'informer Hélène de ce qui était arrivé cet après-midi-là; elle parut surprise, presque agacée, de ce que je me donne la peine de lui signaler un incident qui, somme toute, ne se distinguait pas de ceux que provoquaient régulièrement les fantasques clients de la Villa, le gouverneur en particulier, et dont personne ne songeait plus à s'étonner depuis bien des années. Lorsque je baissai la tête et lui montrai ma nuque, elle consentit cependant à faire venir un médecin – qui eut tôt fait de panser une plaie moins profonde que je ne l'imaginais — et me promit de refuser l'entrée de la Villa au gouverneur durant une période de deux mois, en guise de sanction — elle exerce sur les clients une autorité tout aussi factice et puérile que celle qu'ils exercent sur les putains.
Durant les jours qui suivirent, je me surpris plusieurs fois à regretter qu'il n'eût pas plongé plus loin la lame, entre mes vertèbres, fort; par curiosité. Ou bien à regretter de n'avoir pas mis à profit sa stupeur pour m'emparer du poignard purificateur et le lui planter sous le sternum. Au vu de la taille et de la tranche parfaite de la lame, également du corps trop sec de mon client, il m'eût été facile, difficile, de remonter un peu pour séparer les côtes et m'ouvrir ainsi la voie vers les poumons.
Hormis ces quelques réflexions, et de laborieuses lectures, rien durant une semaine ne vint troubler l'aimable ennui de mes journées allongée.

VIII

Le lundi suivant, hier, il pénétra trop gentiment dans ma chambre, en fin d'après-midi, poussant même la délicatesse jusqu'à frapper deux coups discrets avant d'ouvrir la porte. Il me salua en regardant ailleurs, d'une voix qui se voulait douce et lasse; celle d'un mari, peut-être, après un jour de travail, en regardant le clavecin. Je ne fus pas dupe : je le savais plus déterminé que jamais à en finir avec moi, avec mon corps, à m'anéantir, comme il disait. Une voix pesée, vidée, qui prononça mon prénom, "Bonsoir Cécile" – j'avais presque oublié le son de sa voix mouillée, sale, le son de sa bouche lorsqu'il disait Cécile. C'était Putain depuis trois ans, mot qui convenait mieux à ses vieilles lèvres humides et sèches, Putain depuis ce fameux soir où sa régulière pour l'éviter avait simulé une violente crise d'asthme – elle, il l'appelait Nora, mais je crois me souvenir qu'elle était d'origine irlandaise, peut-être Molly, ou Dolly, qui s'est empalée seule, comme Ajax peut-être ou un autre, sur l'épée d'un client collectionneur, dans le parc l'année passée. Il répéta même mon prénom, en approchant du clavecin sans me voir, plus doucement, plus salement, encore. Je le suivais des yeux. A son arrivée, j'étais plongée dans l'ennui d'un texte que m'avait conseillé l'abbé, un extrait de l'évangile du troisième dimanche de carême, dont j'avais déjà lu maintes fois les premières pages sans y trouver suffisamment d'intérêt pour poursuivre. Mais le matin au réveil, presque inconsciente encore, j'avais machinalement ouvert le livre qui se trouvait sur ma table de chevet, par réflexe, à peine délivrée de mes cauchemars – toute la nuit durant, me semble-t-il, j'étais restée prisonnière d'un rêve où m'apparaissait liquide l'Irlandaise empalée, Nora, en fontaine. J'avais choisi une page, pour commencer ma lecture, endormie. Et toute la journée endormie ainsi, sans chercher à m'intéresser au texte. Simplement en lisant. Je ne fus pas mécontente de l'occasion qui s'offrait d'interrompre ma lecture. Lorsqu'il tourna enfin la tête vers moi, je l'accueillai d'un large sourire, sans arrière pensée. J'étais heureuse de le voir.

IX

Hélène n'avait donc pas tenu sa promesse, ce qui ne m'étonnait guère. Elle oublie les mots sitôt qu'ils franchissent "l'enclos de ses dents" – c'est le seul souvenir que je garde des lectures que m'imposait le gouverneur aux premiers temps de notre liaison. Et puis Ajax. Bien entendu, je n'en voulais pas à ma sœur; je n'en veux à personne.
Il vint s'asseoir près de moi sur le lit. Il plongea ses yeux dans les miens, tentant vainement de dissimuler derrière un regard placide et presque affable le violent trouble qui, sans doute, s'emparait de lui. Dans le seul but de le mettre à l'aise, je prononçais quelques paroles anodines, compliments sur sa mise et questions de pure forme, comme j'avais l'habitude de le faire à chacune de ses visites. Comprenant peut-être combien l'amabilité dont il essayait de faire preuve pouvait me paraître suspecte, il modifia peu à peu son attitude pour se contenter d'une certaine réserve hautaine, celle qu'il avait adoptée envers moi durant de longs mois – jusqu'à ce qu'apparaissent ses premières véritables craintes. Je fis tout mon possible pour lui faciliter la tâche. Constatant, malgré l'écran de pierre derrière lequel il tâchait désespérément de se cacher, que le seul son de ma voix l'affolait, je profitai d'un silence pour me lever et entamer la promenade de putain dont j'ai parlé plus haut, qui annonçait depuis toujours le début de chacune de nos "séances".
Je savais qu'il venait pour me supprimer, et qu'il me supprimerait cette fois d'une manière ou d'une autre, quoi que je fasse. C'est pourquoi je tenais à lui être agréable, à me montrer accorte et dévouée, parfaitement insouciante. Non pas pour l'effrayer, le décourager à nouveau, je n'en avais nulle envie – je pouvais aisément feindre d'ignorer une menace qui pesait bien moins ostensiblement sur moi que la fois précédente, et justifier ainsi ma désinvolture; moins encore pour faire naître en lui, de par ma conduite irréprochable en ces derniers instants, un sentiment de remords anticipé qui eût pu me sauver la vie in extremis; mais pour une raison que j'ignore. Je ne voulais pas mourir mais je souhaitais qu'il en finisse, qu'il fasse, qu'il assouvisse. Pour une fois.

X

Après la scène habituelle d'isolée, quelques pas faussement las dans la chambre à effleurer les meubles, l'atmosphère devint plus saine. Les yeux rivés sur moi, le gouverneur semblait se décontracter, s'adossait plus franchement aux épais oreillers entassés à la tête du lit, caressait l'édredon du bout des doigts, fasciné, abusé par le rituel de mes gestes sans lui, par ce spectacle familier, annonciateur de plaisirs, il s'abandonnait machinalement.

XI

Nous passâmes deux heures simples – sales, mais c'était une habitude –, durant lesquelles je crois être parvenue à lui faire presque entièrement oublier le but macabre de sa visite. Il se détendait; j'en éprouvais une certaine fierté. Bien qu'il tînt mon sort entre ses mains, bien que ma dernière heure fût sur le point de sonner, je me sentais terriblement puissante. Il était à ma merci. Lorsque le moment me parût venu, je pris insensiblement mes distances. Un regard plus froid, des gestes plus lents, une voix plus terne : je l'attirais doucement. Mes efforts furent vite récompensés... Dès qu'il perçut l'écart, il quitta brusquement l'état d'hypnose dans lequel semblait l'avoir plongé deux heures plus tôt la scène de flânerie. Il quitta le lit sans détacher son regard de ma bouche – il semblait craindre que des flammes n'en jaillissent – et se dirigea à reculons vers le clavecin, sur lequel j'avais posé ses affaires en vrac. Je doutais qu'il eût apporté de nouveau le poignard du cordonnier, dont la piètre performance tendait d'ailleurs à nier l'authenticité. Il fouillait blême ses poches en aveugle, d'une main, sans relâcher sa surveillance.
Enfin, il tira d'une poche de son manteau une petite boîte d'or, que je reconnus aussitôt comme étant le reliquaire dont il m'avait si souvent parlé. Succédant à son père – qui avait veillé sur le précieux coffret durant près d'un demi-siècle –, il en était le gardien depuis vingt ans et me l'avait maintes fois décrit, fièrement, longuement. Il fit quelques pas dans ma direction, brandissant la boîte à bout de bras comme un talisman qui eût pu le protéger des radiations maléfiques que je n'allais pas manquer d'émettre à son approche, et s'immobilisa au centre de la pièce, le bras gauche toujours tendu vers moi, semblant craindre que ses jambes trop fébriles ne fussent pas en mesure de le porter plus avant vers le démon qu'il devinait en moi. Il m'invita à venir à lui, d'un geste de la main qui tenait le coffret – le geste fut vif : il s'empressa de tendre à nouveau le bras pour que la distance qui me séparerait bientôt de son cœur restât raisonnable.

XII

Il y a près de trois cents ans qu'est morte Armelle Guénée. Venue s'installer à Nice, seule, à l'âge de seize ans, elle y exerça durant une courte période le même métier qu'aujourd'hui moi j'exerce.
Elle travaillait sur le port, en toute saison vêtue d'une blouse jaune, jour et nuit; on dit qu'elle ne dormait pas. Bien que laide et presque idiote – ni les légendes qui circulent à son sujet ni les rares écrits qui évoquent sa personnalité ne mentionnent en outre un "talent" particulier qui eût pu compenser ces tares –, elle suscita, dès son arrivée un hiver sur les quais, un engouement inexplicable auprès des marins et des voyageurs, puis sut très vite s'attirer les faveurs d'une clientèle fidèle et fort nombreuse, aux dépends des autres putains de la ville – de la région.
Son tarif, raisonnable, était le même pour tout le monde. Elle ne refusait jamais un client, et n'émettait qu'une condition : "Vite". Elle ne donnait pas d'amour, elle soulageait. Elle ne refusa jamais un client. Médecins, enseignants, commerçants, notables, vagabonds, brigands, maçons, chiffonniers, dockers, amiraux, pêcheurs, curés et sorciers, enfants de chœur, vieillards, célibataires, mariés, veufs, infirmes, lépreux.
A cette époque, la région regorgeait de lépreux. Et l'on imagine aisément la foule de moribonds qui vinrent réclamer les services d'une femme, d'une fille – elle n'eut jamais dix-huit ans – si accueillante. Bien qu'elle n'affichât aucune retenue à l'égard de ces pauvres diables, s'offrant sans réserve à leurs chairs gangrenées, baisant leurs plaies comme elle eût baisé la peau lisse et fraîche d'un adolescent, elle ne fut jamais contaminée. Plus étrange encore, personne ne semblait craindre qu'elle pût l'être un jour : un notaire succédait sans appréhension, sans manières, à un lépreux dans les draps d'une putain médiocre, avant même parfois que ce dernier n'eût quitté la chambre.
Elle ne dormait pas, se nourrissait presque exclusivement des poissons et des coquillages crus que lui proposaient les marins, ne souriait jamais – sans arborer pour cela une mine triste ou grave – parlait peu, marchait vite.
On ne l'aimait pas plus qu'une autre.
Moins de deux ans après son arrivée, elle fut tuée sur un quai, lors d'une violente tempête – le plus formidable des cyclones n'eût pu l'empêcher de travailler. Une fine barre métallique, arrachée par le vent aux mains d'un marin qui s'efforçait d'arrimer les éléments les plus instables d'un bateau près duquel elle se trouvait, vint lui perforer le crâne, par l'œil gauche.
Cette mort violente ne suscita guère de réactions, les premiers temps, au sein de la population : ni affliction dans le cœur de ses clients réguliers, ni satisfaction particulière chez les autres putains et les femmes de la ville en général.
Mais les semaines passant, le mythe prit forme, peu à peu, sans que personne ne pût en ressentir véritablement la naissance ni l'évolution.
Les mois passant, on en vint presque à ne plus parler de son commerce, mais uniquement d'elle; comme d'une légende, comme de quelqu'un qui ne fit rien, qui n'eut pas d'âme, qui n'eut pas de corps. A parler d'elle.
Personne ne pouvait avancer la moindre hypothèse quant à la cause de cette admiration naissante. Bientôt, on n'en éprouva d'ailleurs plus le besoin. On se lassa des questions; elles s'effacèrent des mémoires. On se mit à aimer, à vénérer un prénom. Un mot. La ville entière brûlait pour Armelle d'un amour vide; ou plein.
Le malheureux marin qui avait laissé s'échapper la barre de fer de ses mains fut exécuté par les flèches sous les vivats de la population toute entière, femmes et enfants compris. Sa femme, enceinte de dix semaines, fut supprimée à son tour; on prétendit vouloir simplement lui ôter l'enfant, mais l'avortement fut pratiqué avec une telle sauvagerie qu'elle n'y survécut pas – un médecin non qualifié pour ce genre d'intervention, qui était en outre l'un des plus fidèles clients d'Armelle, s'acharna plus d'une heure entre ses jambes, seulement muni d'une longue aiguille métallique. Quant à l'unique frère du matelot, désormais seul à pouvoir perpétuer le sang honni, on le découvrit un soir dans la cour d'un bistrot, poignardé dans le dos.
Les siècles passant, Armelle devint une sainte païenne, une figure mythique, une héroïne, objet d'un véritable culte de dulie. Bien qu'officiellement l'église n'ait jamais accepté de lui conférer une quelconque valeur religieuse, elle règne et, dit-on, veille aujourd'hui sur Nice comme Sainte Marie sur la France ou Saint Antoine sur les solitaires. Elle habite les rue de Nice, elle habite les Niçois. De très nombreux hommages lui furent rendus au cours des siècles par les artistes de la région; les oeuvres les plus récentes, et celles qui ont traversé le temps, figurent dans les musées de la ville, sur quelques places, dans quelques établissements publics, chez quelques notables; les autres sont entassées pour toujours dans les vastes caves du temple qui fut élevé en son honneur au début du siècle dernier, à quelques pas du port.
L'une des toiles les plus fameuses, accrochée au dessus de l'autel par le gouverneur de l'époque le matin de l'inauguration du temple, fut peinte peu de temps après la mort de la fille – avant même que l'on eût réellement pris conscience de son absence – par un jeune artiste encore inconnu le soir de la tempête, et dont ce chef d'œuvre est considéré comme la seule véritable réussite – c'est en tout cas la seule trace de lui qui ait tenu trois siècles.
Le tableau est simple. Les couleurs, les formes, les proportions, sont réalistes. On voit le port, la pluie, un bateau, un quai humide, et sur le quai une jeune femme étendue sur le dos, vêtue de jaune, une longue barre fichée dans l'œil.
On ne voit ni ciel ni mer, juste la pluie. Rien ne suggère le vent qui soufflait ce soir-là.
Une gêne presque douloureuse s'empare de celui qui se donne la peine de s'attarder quelques instants sur le tableau. Pour ma part, je n'ai eu qu'une fois l'occasion de le regarder. Depuis, parfois, je cherche en vain ce qui me procura ce malaise. La mort d'Armelle ne m'émeut guère; tant de putains sont mortes. Quant au style de l'artiste, il est trop sobre pour éveiller un quelconque sentiment en une âme aussi peu encline aux choses de l'art que la mienne. Peut-être est-ce simplement la position de la barre dans l'œil d'Armelle : inclinée à mi-chemin entre l'horizontale et la verticale, on la devine calée dans l'orbite, comme une cuillère dans une tasse. La sensation de cette résistance de l'os, de la pression du métal contre l'os, blesserait l'œil inconscient du spectateur. Mais cela peut tout aussi bien provenir d'autre chose.
Dix générations de gouverneurs ont veillé sur la seule relique qu'on ait conservé d'Armelle, un minuscule morceau de toile jaune que le peintre avait prélevé sur sa robe pour en reproduire fidèlement la couleur. Il en fit don à la ville avant de mourir. Ce fut tout naturellement le gouverneur d'alors qui s'en octroya la garde. Il l'enferma dans un écrin d'or, sur lequel il fit graver ceci (plus, dit-on, pour la sonorité des mots que pour leur sens) : "Ex Nihilo Nihil".
Trois siècles plus tard, le gouverneur Grande me tendait cet écrin, dont l'or était intact.

XIII

Selon sa volonté, je pris l'écrin et m'écartai de lui, jusqu'au lit. Il me demanda de lire les trois mots latins à haute voix, ce que je fis non sans un certain plaisir. Je pensais à la fille.
– Ex Nihilo Nihil.
D'une voix mal assurée mais solennelle, il ordonna :
– Ouvre. Prends. Avale.
J'avalai le morceau de robe. Après avoir constaté le déglutissement, le gouverneur s'enfuit.
Moins d'une heure plus tard, dix soldats en armes vinrent s'emparer de moi et me conduisirent en pleine nuit au Palais de Justice, que l'on ouvrit spécialement pour l'occasion. Je savais exactement ce qui m'attendait; je connaissais mon sort. En franchissant la porte, en haut des marches, je pensais au gouverneur, dont les appartements donnaient sur le Palais : derrière sa fenêtre, encore inquiet sans doute, il avait dû suivre des yeux mon entrée, escortée, de dos.

XIV

On me jugea vite, devant une trentaine de spectateurs arrivés de nulle part. Je ne cherchai ni à nier ni à mettre en cause le gouverneur, c'eût été bien inutile.
Le juge était l'un de mes amis. En l'absence de tout jury, c'était à lui seul qu'incombait la décision. Il prononça gravement la sentence : je serai décapitée le lendemain matin. Le public, fort silencieux jusqu'alors, se mit à applaudir bruyamment; cela me fit sursauter. Avant de quitter la salle d'audience, le juge me lança un regard sévère dans lequel je crus discerner un fond de pitié.
Deux gardes sont venus me réveiller ce matin à cinq heures. J'ai passé la nuit dans un cachot, sous le Palais de Justice.

XV

Je suis à présent sur la plage, solidement attachée debout au mât d'un vieux voilier par une corde de chanvre, à quelques mètres de l'eau noire. Il fait encore noir. Une quinzaine d'archers de la ville m'attendaient là, se sont tus quand nous sommes arrivés, les deux gardes et moi, me regardent, attendant maintenant un ordre de leur chef, un petit homme blond qui scrute l'horizon, qui attend face à la mer. Pourquoi parlaient-ils hier de me décapiter ?
Je porte la robe que je portais hier à l'arrivée du gouverneur, une robe simple en toile, ocre. Les archers pensent sans doute à me l'ôter, mais le petit blond semble prendre sa tâche fort au sérieux. Il a même posé sur mes épaules, sur ma poitrine, sa cape d'officier, une large cape grenat, pour que je ne prenne pas froid. Il fait assez froid. Je crois qu'il attend maintenant que le soleil se lève pour donner l'ordre à ses archers de tirer. Qu'ils tirent. Ensuite, c'est certain, on m'ouvrira le ventre pour récupérer le morceau de tissu.
Ils attendent. Le soleil est levé et le petit blond, bien qu'il se soit plusieurs fois retourné en direction de ses archers, les laisse patienter encore. Je ne sais que regarder. Regarder la mer, sur ma droite, ou les premières maisons, sur ma gauche, me provoque très vite des douleurs dans la nuque. Je suis solidement attachée. Regarder les archers qui me font face à une dizaine de mètres apparaîtrait sans doute comme une provocation : ce serait ridicule de ma part. Alors je regarde, et je sens, la cape du petit blond. Je les maudis, tous; je cherche leur âme dans l'odeur du petit blond, dans l'odeur de la cape.
Le gouverneur est arrivé. Dès qu'il l'a vu s'approcher, le petit blond est venu vers moi, en trottinant pour se réchauffer, et a enjambé d'un saut leste la coque du vieux bateau au mât duquel je suis prisonnière. Il a repris sa cape, avec une certaine délicatesse – comme un domestique ôterait le manteau de sa maîtresse – et, un frisson, s'en est prestement couvert. Avant de se retourner, il a posé sur moi le même regard de pitié sévère qu'hier le juge, quelques secondes. Mes mains sont attachées derrière le mât, je commence à ressentir quelques douleurs dans le dos, juste entre les omoplates.
Le gouverneur Grande s'est arrêté à cinq ou six mètres des archers. Sa longue silhouette sur le sable a quelque chose de grotesque : il est trop haut pour une plage. Je l'ai aperçu du coin de l'œil, mais je ne veux pas tourner la tête vers lui.
Les archers se préparent, murmurent, attendent. Le petit blond est venu se placer près d'eux, entre la mer et eux. La mer est calme, il fait encore froid, et clair maintenant. Les archers se taisent, l'officier tousse. Un peu plus clair encore. Je cherche quelque chose à toucher. Je ne trouve que le bois humide du mât, que je caresse du bout des doigts – mes mains sont solidement liées. Je suis calme, le contact du bois.
Le gouverneur, passant derrière les archers au garde-à-vous, marche vers le petit blond, lui glisse quelques mots à voix basse, puis va reprendre sa place de l'autre côté. J'ai failli le suivre des yeux. L'officier hurle un long commandement que je ne comprends pas. L'archer situé le plus à ma gauche s'empare d'une flèche, la cale soigneusement contre la corde, bande son arc, et tire. La flèche a pénétré si facilement ma cuisse que je n'ai rien senti. J'en suis étonnée, je n'éprouve aucune douleur. J'ai entendu la corde de l'arc claquer, puis aussitôt le fer de la flèche heurter le bois du mât. Ma chair, mes muscles, se sont laissés transpercer comme de l'air. Je fixe l'empenne au dessus de mon genou, sans y croire. Une tâche de sang macule déjà ma robe, autour de la hampe de bois. L'étoffe aspire mon sang. Ce n'est pas douloureux. Lorsque l'officier lance un second commandement, je ne lève pas les yeux. La corde claque. Cette fois, la flèche m'atteint au ventre, en plein ventre, dans le ventre. J'ai entendu. Elle ne s'enfonce pas jusqu'au mat... Je n'ai rien senti. Je fixe l'empenne. Tête baissée. Il fait clair. Je regarde, ma cuisse, mon ventre, je ne sens rien, encore je n'ai pas mal, je regarde les deux flèches, celle qui me perce le ventre. Pas de souffrance. Mais le contact du bois du mât sur mes doigts devient désagréable; et le bruit de l'eau des vagues devient douloureux. Le sang qui me quitte me brûle, me brûle en sortant. La robe prend beaucoup de sang, une large tâche sur le ventre. Tout s'ouvre, au milieu, tout part.
Trois flèches presque ensemble me transpercent la poitrine; ou les épaules. Je ne sens rien. J'ai mal au ventre, tout mon ventre autour de la flèche part. Le sang s'écoule. Plusieurs flèches encore, je les entends seulement. Encore des arcs qui claquent. Je crois qu'une flèche a traversé mon cou, peut-être mon visage. Je ne sens rien; rien qu'une flèche dans le ventre, qui me vide; une flèche puissante et solide. Je la cherche, je la cherche des yeux. Je ne sais pas si je vois encore. J'ai l'impression de voir, mais je ne vois rien; pas d'obscurité. Je n'entends plus que le sang qui coule. Il me semble que les archers ne tirent plus, je ne sais pas, peut-être sont-ils autour de moi. M'ont-ils ouvert le ventre? J'essaye d'écouter. Je n'entends rien; pas de silence. J'aimerais lever la tête vers le gouverneur, qui doit se tenir quelque part sur ma gauche. La tête. Je ne sais pas si je bouge, je n'ai pas de repère. Je ne sens plus le bois du mât sur mes doigts. Je ne sens plus de présence. Plus de repères. Pas de douleur, pas de bien-être. Pas d'absence. Fini. Je voulais les emporter, je voulais les effacer de là, avant de partir, tous. Eux. Avant de partir. Mais je ne les vois plus, je ne les entends plus, je suis déjà partie. Je suis immobile nulle part. Sans rien, après. Et des personnes passent devant moi. Je ne les vois pas. Certains s'arrêtent quelques secondes, d'autres ralentissent à peine, puis reprennent leur marche. Je ressens leurs pas sans les entendre. Des corps vites qui passent, qui me voient. Je sens leur présence. Je me sens observée. Je sens l'amour que certains me portent.

© Philippe Jaenada, 2002.