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SEXE ET VIOLENCE AU CAFÉ DE FLORE

Pour moi le 20 novembre 1997 ne fut pas un jour comme les autres. Bien au contraire. Ce soir-là... Mais revenons un peu en arrière.
- On peut l’avoir, grand. Ça va se jouer à un cheveu, les types de Canal sont des coriaces, Chevillard a la côte, mais te bile pas, on tient tête et corde. Gotta be ready for the big day, boy !
L’attachée de presse y croyait dur comme fer. (Marie-Laure Goumet, une grande blonde aux yeux mauves, à la voix de miel chaud et à la poitrine, comment dire, grosse. Généreuse, souple, fière. Arrogante, voilà.)
Le big day, j’étais over prêt, à genoux devant mon téléphone, une main sur le cœur et l’autre sur la tête pour me donner une contenance. Soudain, le téléphone sonne. Il est 14h45, tout est parfaitement calme et silencieux dans mon vaste appartement (n’était cette sonnerie). Je décroche ?
- Philippe ? On l’a, bébé ! Non, sérieux. Allez grouille, on t’attend. C’est à 7 pihème mais on va s’en jeter un avant, avec les grosses légumes de la boîte. Move your ass, c’mon !
Et moi qui n’ai rien à me mettre ! Sans perdre un instant, je fonce chez Monsieur de Fursac et m’achète un costume sportswear, ainsi que ce qui va avec : chemise, cravate, ceinture, chaussettes. Tant pis pour les pompes, j’ai plus un rade : mes vieilles André feront l’affaire, les spectateurs n’y verront rien, peut-être –même si nombre d’entre eux, très intimidés, baisseront sans doute la tête devant moi. Je bondis hors de la boutique et file avenue Marceau, chez Julliard, j’entre en trombe dans le hall sous un tonnerre d’applaudissements, je glisse et percute Marie-Laure de plein fouet.
Elle me presse un long moment contre sa tendresse volumineuse.
Bernard Barrault me regarde comme un fils, en hochant doucement la tête, Elisabeth Samama, mon éditrice, me colle une bise sonore sur le front, un peu plus loin Diane du Périer, l’attachée de presse pour la province, fait la roue en poussant des cris suraigus et Betty Mialet entonne une vieille rengaine de son pays (la Corse). Quant à Bernard Fixot, le grand manitou, il me pose sur l’épaule une main qui en dit bien plus long que tous les discours. La joyeuse bande mont à l’étage et de toutes parts sautent les bouchons de champagne. Pendant plus d’une heure, nous buvons à volonté, nous nous donnons des accolades en veux tu en voilà et reprenons en chœur les chansons de Betty, portés par un même enthousiasme, comme si nous regardions tous dans la même direction (c’est ça, l’amour). Lorsque les bouteilles saoules jonchent le sol du bureau de Bernard Barrault, nous nous engouffrons dans de puissantes berlines et fonçons vers le Café de Flore où le Tout-Paris nous attend. Bougez pas, on arrive.
Encadré de mon équipe performante, je fais mon entrée en fanfare dans ce haut lieu de la gloire. Une foule de privilégiés se presse déjà à l'intérieur. Y a du monde, dis donc. Du coin de l'œil, je distingue quelques pointures, telles Valérie Kaprisky ou Paul-Loup Sulitzer. C’est maintenant qu’il s’agit de se montrer à la hauteur. Presque aussitôt, je me tétanise : la trouille, les foies, le traczir.
Coup de bol, le nonchalant Beigbeder glisse vers moi avec grâce et souplesse et me tend un grand verre de whisky sec. Il a compris tout de suite que j’étais sur le point de tomber à la renverse comme une planche, en examinant attentivement mon visage –sans doute son expérience des soirées en ville et des incidents qui souvent les émaillent. Un sacré bonhomme. Il est accompagné d’une créature aveuglante, une brune comme il n’en existe que deux ou trois. (Sa poule, probablement.) Elle me murmure : " J’ai beaucoup aimé votre livre " et, en vidant mon verre d’un trait, mon sang ne fait qu’un quart de tour et je manigance dans la seconde : " Je vais tout faire pour lui barboter cette belle femme. " Mais ce sera pour polus tard, l’heure n’est pas à l’aisance cavalière. Je suis toujours sur le fil du rasoir, entre émotion et malaise. (Ces vedettes de grand renom sont là pour moi, bon sang.)
Coup de bol, l’hilare Teulé bondit vers moi avec tendresse et passion et me tend un grand cocktail au rhum que je siffle aussi sec. Bien vu, Jeannot. Lui aussi, c’est un type de première. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser puisque, avant que j’aie eu le temps de le remercier, Claire Nebout –surgie de nulle part – lui colle un baiser spongieux sur la bouche, palpe fébrilement son grand corps élastique en se frottant contre lui et l’entraîne à l’étage en respirant bruyamment. J’aurais bien discuté un peu avec lui.
M’ayant rapidement repéré, une multitude de photographes se précipitent vers moi et me mitraillent, certains accroupis, d’autres, au contraire, grimpant sur des chaises, quelques-uns enfin restant debout, très nature. Les flashes crépitent, je ne vois plus rien. Coup de bol, c’est l’instant que choisit le fin Carcassonne pour louvoyer jusqu’a moi avec amour, gloire et beauté et m’attirer loin de cette meute aveuglante (comme il n’en existe que deux ou trois) en faisant semblant d’avoir un truc hyper important à me dire à l l’écart. Sympa. Décidément, tous les jurés de ce prix sont des gars sensationnels. (A l’exception, je l’apprendrai plus tard à mes dépends, d’Arnaud Viviant.) (Bon, parlons-en tout de suite, ainsi plus rien ne viendra troubler le cours harmonieux de l’histoire : à un moment de la soirée, je l’ai vu se pencher de côté vers l’oreille de Michèle Fitoussi, en regardant vers moi, et l’ai entendu ricaner " Ouah t’as maté les shoes ? " (Dans un premier temps, j’ai compris " Watamaté léchouze " et j’ai cru à une sorte de proposition lubrique dans un langage codé (j’ai imaginé une société secrète composée de personnalités du showbiz et de journalistes amoureux du vice qui se réuniraient une fois par mois dans le sous-sol d’un hôtel particulier pour des orgies mémorables, et se reconnaîtraient dans le monde grâce à une manière de tenir leur verre, par exemple, ou à ce dialecte connu d’eux seuls –et j’ai senti une petite de jalousie me percer le cœur), mais j’ai vite compris qu’il se moquait simplement de mes André.) Je suis désolé, ce n’est pas ce que j’appelle un type bien. Mais revenons un peu en arrière.) Tandis que Manuel Carcassonne m’entraîne vers un ailleurs dont je ne sais pas où que c’est, je croise le regard d’Alexandra Kazan. Elle semble écouter d’une oreille distraite un gros barbu tout en poitrail qui la tient par la main, probablement un chanteur lyrique (et probablement son coquin). Je ne peux m’empêcher de la regarder avec insistance, tant elle est belle, et, dans le clin d’œil qu’elle m’adresse comme si on se connaissait depuis belle lurette mais qu’il ne fallait surtout le dire à personne, je comprends que la partie est gagnée d’avance, si j’ai un moment à la fin de la soirée. Et à l’accent italien du colosse, je comprends que ce flair qui fit ma légende dans la forêt de Fontainebleau (je n’ai malheureusement pas le temps de développer) ne m’a pas trompé : c’est bien un ténor, ou un baryton. Je ne m’en débarrasserai que plus facilement, ces gars-là ne doutent de rien (en plus, ils doivent se coucher tôt pour être en forme). Le plus difficile sera sans doute de choisir entre Alex et la maîtresse de Beigbeder. On verra en temps voulu. Et puis qui sait, on n’est pas toujours obligé de choisir.
Pendant ce temps, le puissant Carcassonne ne traîne pas. Il me tire comme une grosse malle à roulettes vers l’escalier qui monte à l’étage. Soudain, en croisant Martine Leconte (mon ex-directrice de traduction chez J’ai Lu) qui malaxe l’air de rien les fesses dodues de Jean-René Van Der Plaetsen, je me souviens par association d’idées que Nebout et Teulé s’adonnent là-haut à la chose. Pour ne pas les embarrasser, je tente de freiner notre progression dans l’escalier en calant les deux pieds sur le rebord d’une marche (les André ont de petits talons parfaits pour cela) et en m’arc-boutant contre la traction exercée par Carcassonne. Mais ce diable d’homme est fort comme un Turc et m’entraîne jusqu’au sommet sans remarquer la moindre résistance de ma part. Au premier, beaucoup d’invités de marque se pressent autour d’un second buffet. Les amants se sont probablement enfermés aux toilettes.
Ayant rempli sa mission de sauvetage, Carcassonne disparaît comme une bulle de savon et je me retrouve seul en face d’Henri Tisot. Pris de panique, je cherche à redescendre à toute vitesse mais Sulitzer, qui monte, me prend à bras le corps et me pousse jusqu’au bar en bousculant Tisot pour qu’on serve " une coupette à notre petit prodige, tu feras de la monnaie, toi, gamin. "
La tête me tourne. De nouveau en bas, je cherche Françoise Sagan du regard. Lors de la réunion préparatoire, la semaine précédente (" Au cas où que tu l’aurais " m’avait dit Beigbeder), les trois précédentes lauréats –Vincent Ravalec, Jacques A. Bertrand et Michel Houellebecq – m’ont promis qu’elle serait présente, comme tous les ans. Je me faisais une fête de la voir, mais de toute évidence, elle a eu un empêchement de dernière minute. Au moment où je crois enfin la reconnaître (en fait, il s’agit de Géraldine Danon), Vandel et Tison me prennent chacun par un bras et me portent littéralement vers l’estrade que vient de quitter l’orchestre de jerk qui animait la soirée. Là, entouré de tous les sympathiques jurés, je reçois un chèque des mains de Miroslav Siljegovic, puis je dois faire un discours car c’est la tradition. Ne sachant que dire, et déjà fin saoul, je me contente de remercier tout le monde d’un coup, puis de réciter un poème de Mallarmé qui me paraît adéquat (" Ce me va hormis l’y taire/ Que je sente du foyer / Un pantalon militaire / A ma jambe rougeoyer etc. "), enfin d’interpréter a capela un tube de France Gall, " Si maman si ". Pendant que je chante, j’ai tout le loisir d’observer l’assemblée –je connais la chanson par cœur, c’est comme un automatisme ; Alexandra Kazan semble avoir des mots avec son ténor (elle dodeline de la tête d’un air agacé –ça tourne à mon avantage). Marion Mazauric, qui publiera mon livre en poche l’an prochain jette un coup d’œil autour d’elle et enlève sa veste : elle porte une sorte de chemisier court en soie crème, très seyant, sans soutien-gorge en dessous. Valérie Kaprisky, toute molle, mordille l’oreille de Ravalec, qui n’apprécie pas du tout –il lève les yeux au ciel mais, trop gentil, n’ose pas la repousser. Anconina tourne sur lui-même, visiblement ivre, tourne et tourne de plus en plus vite. Teulé descend l’escalier, les cheveux en bataille, les joues rouges, les yeux exorbités, immédiatement suivi par une Nebout radieuse. Au fond de la salle, Michou se balance doucement d’un pied sur l’autre et articule les paroles en même temps que moi (" Maman si tu voyais ma vie... ") A la fin de la chanson, je redescends de l’estrade sous les acclamations d’une partie de l’assistance, puis tout va très vite.
On me fait boire encor, Ravalec se précipite vers moi pour se débarrasser de Kaprisky (après un moment de stupeur et d’incrédulité, elle fonce droit sur Anconina, qui l’accueille d’un grand coup de bras en pleine tête car il continue à tournoyer sur lui-même, puis, à moitié sonnée, elle pivote vers Teulé qui, devinant à son regard fiévreux qu’elle va lui demander quelque chose, bat aussitôt en retraite vers la sortie), Ravalec, donc, me tapote plusieurs fois l’épaule pour me dire à quel point il est content pour moi et m’assurer que, je vais voir, c’est formidable d’avoir le Flore (je pense à Miss France qui remet la couronne à celle qui lui succède en lui racontant les merveilleux voyages qu’elle va faire dans toute la France pendant un an), Jean-Pierre Saccani vient me demander d’une voix de conspirateur si je pense que Mazauric a un soutien-gorge ou pas, à mon avis, je dis " n... " mais Paco Rabanne nous bouscule en tombant car Bertrand de Saint Vincent vient de lui donner un coup de poing pour une raison mystérieuse, et au même moment ,un Taddéi brusquement saisi de démence pour une raison mystérieuse casse une bouteille de champagne sur la tête de Sulitzer en riant comme un possédé. Paul-Loup vacille, pivote étonnamment vite, arme son gauche et frappe au menton. Sur l’estrade, François Reynaert et Carole Siljegovic, soutenus par le Jerk 2000 Band, viennent d’entamer " Great balls of fire " en duo, ce qui contribue à échauffer l’atmosphère. Face à eux, Bernard Barrault danse tout seul en secouant la tête de droite à gauche, les yeux à demi clos. Le couple Castel, caché derrière le buffet, commence à bombarder la foule d’olives. Betty Mialet fonce tête baissée dans le ventre d’Henry Tisot, Marc-Edouard Nabe étrangle Pascale Richard qui ne lui a rien fait, tison attend Anconina à chaque tour avec un gros saucisson, vlam, vlam, les chaises et les verres volent à travers la salle. Craignant qu’une bagarre générale ne se déclenche, je file vers l’escalier (profitant de la cohue, j’envoie le ténor d’Alexandra Kazan au royaume des songes d’un bon coup de jéroboam, sur l’occiput). Assis les yeux fermés sur la première marche Michou semble dormir (mais en passant près de lui, je l’entends fredonner : " Je pleure comme je ris, si maman si... ")
A l’étage, c’est pire. La lutte est si âpre qu’on ne voit plus rien, on ne distingue plus personne. Seule Colette Siljegovic émerge de la mêlée, les bras levés, tentant de calmer ces jeunes barbares. Je me précipite dans les toilettes pour ne pas prendre un mauvais coup, mais Claire Nebout, assise sur le lavabo, m’en chasse d’un regard autoritaire, en fronçant les sourcils –de dos, je crois reconnaître Jacques Colin, le rédacteur en chef adjoint de Voici, mais je ne peux rien affirmer.
Une heure plus tard, le calme est revenu, grâce à la fermeté toute diplomatique de Francis, bras droit de Miroslav. Beaucoup d’invités sont partis panser leurs blessures à la maison. Les braves qui restent et moi-même allons manger dans un restaurant proche (j’ai supplié Beigbeder de m’emmener chez Castel, comme il fait d’habitude, mais il n’a rien voulu entendre –" Quand j’ai dit non, c’est non "), laissant derrière nous, étendu seul au milieu de la grande salle saccagée, le gros corps convexe du ténor d’Alexandra Kazan.
Alexandra Kazan que d’ailleurs j’ai essayé d’entreprendre pendant tout le repas, sans grand succès : elle est partie avant le dessert, radieuse par avance, au bras d’un Jean Teulé aux facultés de récupération étonnantes. Heureusement, il reste l’épouse de Beigbeder, plus belle que jamais malgré l’heure tardive et tout ce qu’on a mangé. Son homme ronflant saoul sur la banquette, la lui barboter comme j’en ai conçu l’audacieux projet dès mes premiers pas dans le monde fut un jeu d’enfant. Je me contentai de la prendre par la main et de l’attirer vers l’amour, dehors. Nous bondîmes dans un taxi auquel j’indiquai mon adresse et, à peine installé à ses côtés, je la couvris de baisers. Elle se laissait faire, offerte comme un bouquet de fleurs. Mais lorsque je tentai de glisser une main sous sa jupe de soie pourpre, elle se contracte, se raidit, je m’étonnai, nous nous regardâmes.
- Non, me dit-elle. Je suis désolée, Philippe. Je l’aime. Je ne peux pas. Pousse-toi. Pousse-toi, je te dis.
On fait demi-tour, on revient dans le restaurant, elle va se blottir contre l’autre pignouf et je m’assieds à côté de Claire Nebout un coup sûr. Mais elle est fatiguée, au bout du rouleau, je ne lui plais pas, et puis elle en a marre de tout ça. Impossible de la convaincre. Quand on a subi un revers cinglant dans un taxi, on se sent tout petit, on n’a plus de tonus. J’essaie de convaincre Carole Siljegovic, Géraldine Danon, Marie La Fonta (la femme de Tison), Marie-Caroline Aubert, Betty Mialet, mon éditrice, mon attachée de presse, mon attachée de presse de province, une grande femme norvégienne, la serveuse du restaurant, Edouard Baer et Ariel Wizman : autant de refus polis.
Finalement, je rentre chez moi avec Valérie Kaprisky. Elle ne cherchait pas la fusion sauvage des corps, je me suis trompé –je suis plein de préjugés stupides. Elle voulait juste un peu de compagnie, de tendresse, de chaleur humaine. Elle est sympa, Kaprisky, en fin de compte. Et pas bête. On discute de tout et de rien jusqu’à l’aube, allongés côte à côte –tu es bien ?- comme deux vieux copains. Quand elle s’endort (dans le grand T-shirt Mickey que je lui ai prêté), je dépose une bise sur son front chaud, remonte la couette sur elle –bien foutue, quand même), puis vais contempler mon chèque de 40 000 francs. Ensuite, j’ouvre la fenêtre d’un geste lent et solennel, inspire une grande bouffée d’air glacial en fermant les yeux, et me remémore quelques scènes de la nuit : Alexandra Kazan qui écoute à peine ce qui lui dit son ténor quand je passe, Claire Nebout qui me fait les gros yeux sur le lavabo, Henry Tisot, renversé par Betty Mialet, Anconina qui tourbillonne.
Je vais me coucher, je prends Valérie dans mes bras longs et tendres, et je m’endors en pensant : " J’ai eu le prix de Flore, nom d’un chien. "
Quand je me suis réveillé, de la purée dans la tête, écrasé par la lumière blanche et froide de la lumière blanche et froide de la chambre, Valérie Kaprisky était déjà repartie. J’étais tout seul dans mon lit.

© Philippe Jaenada, 2002.