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TWIST COLLONGES


Il y en a un que je n'oublierai jamais. Ce n'est pas Suave Dancer, ni Peintre Célèbre, ni Pois Chiche (mon premier gagnant sur un hippodrome, celui d'Evry, à 15 ans (avec mes potes, on demandait à des vieux de jouer pour nous (aujourd'hui quand de temps en temps je le fais pour un gamin, ça me donne envie de pleurer, la vie qui tourne et tout ça))), ni Arazi, ni Katko, ni Sabre d'Estruval, ni Al Capone (même si ceux-là non plus je ne les oublierai pas, bien sûr – ce serait comme oublier ma mère), ce n'est pas non plus Ourasi, ni Bellino II (la première photo que j'ai découpée dans un journal, à 10 ans), ni Fakir du Vivier, Général du Pommeau, ni Ernest le Rebelle (je l'aimais bien, celui-là, je l'ai touché gagnant sec à 33/1 un soir à Vincennes – et puis mon fils s'appelle Ernest, et sera sans doute assez rebelle (je pense)). Non, ce n'est pas un cheval au-dessus des autres. Ce n'est pas une créature au sang explosif, douée d'une accélaration foudroyante (comme Suave Dancer, mort comme il a vécu, finalement rejoint dans un pré par ce qui lui donnait son pouvoir : frappé par la foudre), ce n'est pas un monstre d'endurance, de vitesse, de volonté ni de courage, ce n'est pas un sauteur félin ni un trotteur en apesanteur, ce n'est pas le seigneur de Gravelle, la terreur du bois de Boulogne ni le prince de Mortemart. C'est Twist Collonges. Salaud.
Peu de gens se souviennent de lui, j'imagine. Pourtant ce n'est pas si vieux, je devais avoir 26 ans (donc vraiment, c'est hier). Moi-même, je ne me rappelle plus le nom de son jockey, ni de son entraîneur (peut-être Marcel Rolland, mais ce n'est pas certain), de son propriétaire, je revois une robe presque noire, une casaque rouge, c'est tout. Non, je me souviens bien de sa tête (salaud), de ses yeux de guerrier fou, de sa crinière trop sauvage et de sa silhouette imposante. Il était grand. (C'est comme ça du moins qu'il est resté en moi.) Des muscles noirs, et du rouge. Je ne sais pas s'il est toujours de ce monde (sans doute : il doit avoir 17 ans aujourd'hui), mais je ne l'oublierai jamais, je suis lié à lui jusqu'à ma mort.
A l'époque, j'étais vraiment dans la misère. Pas la vraie misère car j'étais joyeux, insouciant, un rien m'excitait, tout me semblait possible et le monde plein de surprises, j'avais non seulement la vie devant moi mais aussi autour. La misère matérielle, juste. Je mangeais des pommes de terre six jours sur sept, je me faisais payer des coups partout, je n'achetais jamais rien (mais je n'en geignais pas : c’était moi qui le voulais, je m'étais juré de tout faire pour ne jamais travailler, du moins ne jamais travailler tous les jours, ne jamais mettre les pieds plus d'une heure dans un bureau, une usine, un commerce ou un abattoir clandestin (et jusqu'à maintenant j'ai réussi, j'ai bien tenu le coup (même si, alléchés par ma silhouette imposante, mes yeux de guerrier fou, et la rumeur galopante (jamais vérifiée cependant) selon laquelle j'ai la foudre dans les poings, plusieurs abattoirs clandestins m'ont proposé des ponts d'or)). C'est dur la vie d'artiste.
Malgré la disette, je n'ai pas raté une seule réunion d'Auteuil (pas une seule) pendant huit ans, de 1986 à 1994. J'arrivais à l'hippodrome en métro, deux fois par semaine en général sauf en hiver, toujours avec exactement 70 francs en poche. Je passais le portillon et la vie commençait à changer de nature, j'entrais dans le premier tunnel, long, sous les néons, je pensais aux chevaux, et quand je sortais à la lumière forte, sur la pelouse, je voyais le monde en face de moi, vaste et courbe, encore vierge sous le soleil (toujours : jamais de nuages à Auteuil). J'allais gagner.
L'entrée de la pelouse était gratuite, c'est donc là que je pariais avec le plus grand sérieux sur les cinq premières courses, au centre de la piste avec les hommes gris, sombres, faibles, puis le second tunnel s'ouvrait aux pauvres et je pouvais passer du côté des tribunes, du rond de présentation, de la bonne humeur et de la couleur, pour les deux dernières. Si je touchais quelque chose avant la cinquième, je franchissais plus tôt le tunnel de la gloire. Au premier gagnant, aussi, et s'ils n'avaient pas déjà tous été engloutis par les magiciens du pronostic et les acrobates du tuyau, je m'offrais un sandwich poulet-mayo-crudités, jambon quand il ne restait plus que ça – sinon tant pis (de toute façon, je n'avais jamais spécialement faim à Auteuil, c'était juste pour le plaisir de me dire : "Ah, quelle bonne après-midi, et en plus je mange un sandwich") –, et au deuxième gagnant de la journée (je jouais toujours gagnant sec, il me semblait assez humiliant de mettre mes précieux, inestimables dix francs sur un cheval qui me rapporterait de l'argent même s'il était battu (la charité, merci bien)), je me payais une bière (ensuite, une bière à chaque gagnant – mais il était rare que je quitte l'hippodrome en état d'ivresse). Si je me plantais dans les sept courses (ce qui, soyons honnête et digne quoique penaud, arrivait à intervalles assez réguliers), je rentrais à pied : j'habitais à l'époque au-delà de la place Clichy, ce qui, depuis la porte d'Auteuil, me faisait une bonne marche de pénitence, espèce de tache, incapable, poissard.
Je ne sais pas pourquoi j'allais à Auteuil plutôt qu'ailleurs. Ce qui est sûr, c'est que je préférais le galop (je crois, pour avoir consciencieusement bossé le sujet auprès d'un échantillon représentatif de la population turfiste, qu'on garde toujours l'empreinte hégémonique de son premier contact avec les courses – or petit j'habitais non loin d'Evry, et j'y allais en mobylette). De toute façon, à Vincennes, on se croirait dans une gare (et quand on sort regarder la course, au bord d'une autoroute) : je n'imagine pas qu'on puisse gagner à Vincennes, on laisse forcément ses tickets avec les milliers d'autres sur le sol sale, et on repart sombre et déprimé (et en plus, il fait froid). Quant à Longchamp, si je ne m'y rendais que rarement, c'est peut-être que les courses y allaient trop vite : une pièce de dix francs représentait à Auteuil une émotion croissante de plusieurs longues minutes. A Longchamp c'était plus explosif, mais vlan j'ai déjà perdu.
Bref. J'assitais à toutes les réunions d'Auteuil et j'avais très peu d'argent.
Il était une fois, dans le rond de présentation, un grand et beau cheval noir. Un peu comme l'Etalon Noir, voyez. Il m'avait séduit au premier passage, mais n'étant pas né de la dernière pluie de pommes, je l'ai bien observé au deuxième (la tête, surtout la tête – il a l'air barjot, mais ce n'est pas spécialement mauvais signe –, l'encolure, l'arrière-main, le ventre, j'aime bien regarder le ventre des chevaux), puis j'ai étudié ses perfs dans le Turf, avec toute la concentration nécessaire, et j'ai mis mes dix francs dessus. Il a fini deux ou trois, je ne sais plus, donc je n'ai pas touché, mais c'était un de ces échecs qui ne minent pas, au contraire, qui ferment une petite porte pour en ouvrir une grande, qui font naître l'espoir, le vrai, celui qui va au-delà d'une course : il avait tracé un très bon parcours, fait quelques petites fautes dues à son physique de titan, et terminé dans une belle action, souple, tranquille, puissante. Il ne lui restait qu'à se dégourdir un peu, quà comprendre comment coordonner tous ces muscles, et aux autres il ne resterait plus qu'à essayer de suivre, avec leurs petits corps ordinaires. A mon avis, on n'était pas douze mille à l'avoir remarqué.
Les semaines suivantes, je l'ai joué encore deux ou trois fois, ou quatre, toujours dix francs, et toujours avec le même résultat : il courait de mieux en mieux, apprenait sereinement son métier, prenait de l'assurance (ça se voyait sur sa tête de fou) et concluait toujours dans les premiers, sans gagner, sans se fatiguer non plus, sûr de son avenir (mais je me refusais à tenter de le toucher placé : on ferait injure à Hercule (et à soi-même) en pariant qu'il va réussir au moins sept ou huit travaux). Les quelques limiers qui l'avaient repéré lors de la première course où je l'avais joué commençaient à lâcher prise, à ma grande satisfaction : moi, je tenais bon, j'attendais mon jour, comme lui. Les portes s'ouvraient devant moi, de plus en plus grandes, et j'étais seul dans le couloir. J'y croyais à peine, je marchais sur la pointe des pieds, comme un cambrioleur.
Et le grand jour est arrivé. Quand j'ai appris dans le Turf qu'il allait participer à une course importante, richement dotée (je ne sais plus laquelle, je l'ai dit : j'ai tout oublié), qui ne regrouperait que cinq partants, je venais de toucher le plus gros chèque de ma vie, trois mille cinq cents francs (ça me faisait bien un mois et demi, à l'époque), en échange d'un test pour le magazine Marie-Claire, "Quelle genre de gourmande êtes-vous ?" – je ne pouvais qu'y voir un signe du destin, tu touches le pactole au moment précis où tu en as besoin, et de toute façon c'est de l'argent injustement gagné (j'étais spécialiste en gourmandise comme ma grand-mère en parachutisme), les pommes de terre pré-pelées sous vide et autres mets de luxe que je m'offrirais avec n'auraient assurément pas le même goût de triomphe que si je les payais avec une fortune honnêtement quoique astucieusement amassée, en touchant un cheval à huit ou neuf contre un par exemple.
Il a ouvert à six quarante. Je ne me rappelle pas avoir hésité quinze secondes. Je me suis approché du guichet à cent francs, j'ai posé devant la dame les quatre billets de cinq cents, les cinq billets de deux cents et les cinq billets de cent que j'étais allé chercher la veille à la banque dans l'indifférence générale (plus rien ne les étonne, les gens), et j'ai joué Twist Collonges, mon champion secret, trente-cinq fois gagnant, trois mille cinq cents francs. Elle n'a pas moufté.
Je me sentais étrangement confiant (tandis que d'habitude, pour un ticket à dix francs, doute et trouille se jetaient ensemble sur mes tripes vulnérables dès la haie d'essai), je suis allé au bord de la piste en fredonnant – je crois. Twist Collonges semblait lui aussi parfaitement détendu. Ses huits adversaires, chevaux et jockeys, n'étaient que des figurants et le resteraient, indispensables évidemment mais peu intéressants. Pendant les cinq minutes qui ont précédé le départ, accoudé à la barrière blanche, j'ai lutté pour ne pas calculer combien j'allais gagner, car j'avais remarqué que ça portait la poisse, je l'avais remarqué souvent, mais mon esprit était plus fort que moi et travaillait gaiement sans que je puisse l'orienter vers d'autres préoccupations plus inoffensives, et moins encore le neutraliser – avec quoi, avec mes bras ? Trois mille cinq fois sept, ça faisait vingt-quatre mille cinq cents. Je n'avais jamais possédé une telle somme, même dans mes rêves (dans mes rêves, je mangeais encore des pommes de terre).
Cette fois, ça ne porterait pas la poisse, c'est idiot ces histoires. Le départ a été donné. Je ne sais plus où. Peut-être à la haie du Pavillon. Ou en face. Ils sont partis, en tout cas. Vingt-quatre mille cinq cents francs. Dans cinq minutes. Ou mes trois mille cinq cents francs qui.
Twist Collonges est resté à l'arrière du petit peloton pendant toute la course, je revois sa robe noire, luisante, sa masse imposante et tranquille prête à changer de nature pour écraser tout le monde, ses muscles noirs qui avalaient les haies, je revois surtout la tache rouge du jockey, toujours en dernière position pendant un tour et demi de cette piste immense, en équilibre sur la force noire, la tache rouge qui portait tout mon argent, tout ce que j'avais pour vivre, là-bas en face, puis je revois l'entrée de la ligne droite, je me penche sur la barrière pour les deux dernières haies, c'est maintenant, l'avant-dernière et la tache rouge toujours derrière, c'est maintenant, la dernière et le rouge qui ne revient pas, qui lâche prise, mollement, des fous furieux qui passent juste devant moi à toute vitesse et plus loin Twist Collonges qui termine cinquième, décollé.
Quelque chose ne va pas. Ça ne doit pas être très grave, mais quelque chose cloche. Pendant une ou deux secondes, j'ai pensé que j'allais pouvoir revenir en arrière et ne pas déposer mes trois mille cinq cents francs au guichet. Ça paraît absurde mais je jure que c'est vrai, j'ai sincèrement cru, en un éclair, que j'avais en moi la force de remonter le temps de quelques minutes et d'effacer tout ça, personne n'a rien vu, on recommence. Mais non. Et quand je m'en suis rendu compte, le monde s'est disloqué autour de moi, tout a fondu instantanément, je me suis retrouvé seul debout et dégoulinant d'effroi. Les trois mille cinq cents francs que j'avais tout à l'heure, je ne les avais plus. Le mois et demi à venir, perdu. Mais ce n'était pas possible. Twist Collonges n'avait pas couru, seuls les quatre autres s'étaient disputés la victoire et les places, et moi j'avais mis mes trois mille cinq cents francs sur un cheval fantôme. Une illusion, qui avait couru dans un autre monde. On ne pouvait pas me laisser comme ça, on n'avait pas le droit, j'avais été victime d'un incident rare, d'une erreur sur le programme, d’une faille dans la réalité, il fallait qu'on me rembourse. Mais malgré la mélasse de misère et de consternation qui me poissait de la tête aux pieds comme du caramel fondu sur un soldat de plomb, qui m'aveuglait et m'engluait le cerveau, je devinais qu'aucun guichetier n'accepterait de m'écouter, de me comprendre, aucun guichetier ni personne d’autre.
Je marchais comme un fantôme (à mon tour), plus aucun son ne me parvenait de l’extérieur, j’avançais dans une zone lumineuse homogène. Je me suis approché sans même m’en rendre compte des chevaux qui rentraient aux balances, le vainqueur éblouissant, glorieux, aérien, entouré de parieurs euphoriques et reconnaissants qui l’avaient touché, de gens sensés et sûrs d’eux qui n’auraient aucun problème dans le mois et demi à venir, puis les autres chevaux, normaux, chevaux qui n’ont pas gagné la course, et enfin, quelque temps après, Twist Collonges, éreinté et fumant mais cheval quand même, lourd, ne semblant pas réaliser. Je ne bougeais pas, j’avais envie de hurler mais c’était bien au-dessus de mes forces, j’avais envie de lui sauter dessus et de le rouer de coups de poings pour le jeter au sol mais on ne peut pas cogner, bousculer, renverser un fantôme, une illusion.
J’ai quitté l’hippodrome dans le brouillard, sans toucher le sol, et j’ai erré dans Paris pendant des heures, perdu comme un fou, je n’avais plus rien, plus un sou, rien devant moi ni rien derrière (toutes ces semaines à attendre, à prévoir, à espérer, venaient de s’effacer d’un coup, plop, de disparaître sans rien donner en échange), flottant dans le vide, tout était terminé. (Ça peut paraître un peu exagéré pour seulement l’équivalent d’un test dans Marie-Claire, mais bien sûr c’était plus que ça : une sensation de vide.)
Ensuite, évidemment, je suis devenu un peu branque. Ahuri et bancal. On ne peut croire en rien, tout est inutile – ce genre de choses. Mais le plus étrange, c’est que ma vie n’a pas changé. Je n’ai pas mangé pendant un mois, puis j’ai retrouvé de l’argent et j’ai mangé, bu, joué aux courses, embrassé des filles. Je me suis rendu compte que je pouvais continuer comme si de rien n’était, ahuri et bancal mais tranquille, et même encore plus facilement qu’avant puisque, vaincu sans que personne ne s’en apercoive, je ne risquais plus rien.
J’en voulais à ce cheval trompeur, ce tocard à l’allure de champion, mais il m’avait permis de passer de l’autre côté, dans le monde des égarés sereins, où tout est plus simple. Je me sens bien, maintenant. Twist Collonges, si par hasard tu lis ces lignes, sache que je t'aime quand même.

 

© Philippe Jaenada